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En vacances à Zagreb, l'été 2016, Samuel West, psychologue californien établi en Suède, franchit le seuil du Museum of Broken Relationships, le Musée des relations brisées. Y sont exposés des objets personnels accompagnés d'une notice explicative sur leur signification affective, concernant de multiples séparations amoureuses dans différents lieux du monde. " C'est le plus beau musée que j'ai vu de ma vie, déclare West. Le jour de ma visite, j'ai décidé que j'allais utiliser le format du musée pour communiquer sur l'apprentissage par l'échec et son acceptation. " Plus que dans un livre, un article dans une revue spécialisée, une conférence ou une vidéo sur YouTube, Samuel West, docteur en psychologie du travail et des organisations, décide de mettre en avant les résultats de ses recherches sur l'innovation dans un musée d'un tout nouveau genre. " Je travaillais sur la manière de créer un climat plus innovateur dans les entreprises. En me confrontant à des expériences concrètes sur le terrain, je me suis rendu compte que tout le monde, y compris la littérature scientifique et les médias, se concentrait uniquement sur les success stories de l'innovation, et pas sur les 90 % d'innovations qui échouent. " Totalement inexpérimenté en la matière, Samuel West va frapper à la porte de Vinnova, l'Agence gouvernementale suédoise qui administre les fonds publics pour la recherche et le développement, y décroche une subvention et commence à travailler à plein temps sur son projet : le Musée des ratages. Il contacte les entreprises de son réseau pour leur proposer de collaborer sur la façon de présenter l'histoire de certains de leurs échecs. " Je pense que j'ai abandonné après une douzaine de boîtes. Personne ne voulait collaborer, même pas les entreprises les plus cool. Alors que ma démarche était vraiment très respectueuse et placée dans le contexte de l'innovation. Je me suis dit "je vais trouver moi-même les objets à exposer". J'en ai acheté en ligne, j'en ai emprunté à des collectionneurs. Ça m'a pris pas mal de temps. " Dans son musée, la centaine d'objets couvrent tous les domaines : les Google Glass, premier modèle de lunettes connectées sorti en 2014, le Coca-Cola Blak, mélange de cola et de café, le jeu de société façon Monopoly à l'effigie de Donald Trump ( I'm back and you're fired), le Bic for Her, stylo-bille spécialement conçu à l'usage des femmes, les lasagnes au boeuf lancées par Colgate... Autant de flops de grandes marques. Autant de projets qui en disent long sur les expérimentations technologiques ou la façon dont les services de marketing peuvent se planter dans leurs évaluations. Samuel West cite aussi les appareils numériques lancés par Kodak. " La marque vendait du papier photographique et des rouleaux de pellicules. Elle a commencé à fabriquer des appareils numériques mais n'avait pas anticipé le fait que les gens n'imprimeraient plus leurs photos et les conserveraient juste sur leur ordinateur. Aujourd'hui, quasiment plus personne n'achète de papier photo. Kodak a déposé le bilan en 2012. " Certains fiascos pourraient être évités, d'autres sont " la faute à pas de chance ", la suite d'un mauvais concours de circonstances. C'est le cas des petits chocolats coupe-faim Ayds, produits par The Campana Company et très populaires dans les années 1970. Leur slogan, Lose weight deliciously with the aid of Ayds, prit une autre tournure, tout à fait défavorable, lors de l'explosion aux Etats-Unis de la pandémie du sida ( Aids, en anglais, partageant exactement la même prononciation). Dans Les Vertus de l'échec (éd. Allary, 2016), le philosophe français Charles Pépin cite certains ratages industriels devenus des " produits phares ". La tarte aux pommes des soeurs Tatin, inventée par accident dans leur restaurant de Lamotte-Beuvron. Le Viagra, inefficace pour soigner l'hypertension artérielle pulmonaire mais qui révéla des effets secondaires inattendus. Le champagne, l'Orangina et les bêtises de Cambrai. " Autant d'actes manqués qui furent aussi de bonnes trouvailles. " Mais ce que Samuel West a voulu mettre en évidence dans son musée, c'est que l'échec n'aboutit pas forcément au succès. Parfois, il s'agit uniquement d'un fameux plantage. " Ça m'énerve quand les entreprises et les responsables de com essaient de forcer l'échec à se transformer en histoire de succès, en espèce de bonheur ! Ce que je veux dire dans ce musée, c'est qu'il faut apprendre de ses échecs, même si ça ne conduit pas au succès. La plupart du temps, l'échec est juste l'échec, et c'est tout. C'est douloureux, ça coûte de l'argent, ça ne mène à rien de bon. Mais ça ne veut pas dire que l'échec doit être évacué : il reste intéressant, pertinent et précieux en apprentissages. " Dans une certaine forme de paradoxe, ce Museum of Failure est devenu un succès. Il s'est exporté en expositions temporaires à Los Angeles, Shanghai et Toronto. Très réticentes au départ, les entreprises ont commencé à envoyer spontanément leurs ratages à Samuel West pour qu'il les intègre à sa collection. Mais, ironiquement, la réussite du projet s'est retournée contre son concepteur : l'un de ses deux partenaires de départ lui a réclamé une part de l'affaire. Incapable de payer les frais de procès, West a récemment été déclaré en faillite à titre personnel. " Quand il n'y a pas de prestige, pas d'argent, pas de succès, tout le monde s'en fout, mais dès que ça s'emballe, il y a toujours quelqu'un qui veut une part du gâteau. Je ne suis pas honteux, je suis transparent par rapport à ça parce que je pense que c'est une belle leçon. Ça a l'air pire que ce ne l'est, vraiment. Je ne vais pas cacher que c'est emmerdant mais c'est aussi une histoire fantastique. Le seul côté négatif, c'est que je suis impliqué dedans ! " Samuel West a dès lors intégré sa propre expérience dans son musée. L'échec ne fait pas toujours perdre le sens de l'humour et de la dérision.