Refus de la raison en faveur de la révélation, incitation au martyre, appel à construire une société parallèle à celle des mécréants, discrimination de la femme, et surtout, exigence d'une " tolérance " nullement motivée par une véritable ouverture à l'autre, mais par des considérations stratégiques - comment ne pas penser au débat actuel sur la place des fondamentalismes dans la société moderne ? Et comment ne pas se mettre dans la peau de cette société gréco-romaine vieillissante, confrontée subitement à une minorité toujours grandissante, appelant à la tolérance et au libé...

Refus de la raison en faveur de la révélation, incitation au martyre, appel à construire une société parallèle à celle des mécréants, discrimination de la femme, et surtout, exigence d'une " tolérance " nullement motivée par une véritable ouverture à l'autre, mais par des considérations stratégiques - comment ne pas penser au débat actuel sur la place des fondamentalismes dans la société moderne ? Et comment ne pas se mettre dans la peau de cette société gréco-romaine vieillissante, confrontée subitement à une minorité toujours grandissante, appelant à la tolérance et au libéralisme tout en clamant haut et fort détenir la seule, " vraie " vérité ? Les différences entre Antiquité et modernité sautent aux yeux. Mais, il serait malhonnête de nier qu'il y ait là une analogie troublante, d'autant plus que l'enjeu est de taille : une fois la tolérance accordée et le premier empereur romain converti au christianisme, il ne fallut que deux générations avant que le paganisme ne fût interdit et un siècle et demi avant qu'une civilisation entière ne sombre. Que faire face à ce dilemme qui consiste soit à abandonner nos valeurs pour les protéger, soit à les respecter tout en sachant que ceux qui en bénéficieront feront tout pour les abolir, une fois en position de force ? Dépasser les clivages simplistes et se livrer à l'introspection. Car la montée en force du fondamentalisme ne provient jamais d'une irruption externe, mais des multiples échecs internes de la civilisation elle-même, et l'odium generis humani, la " haine du genre humain ", qu'attribue Tacite aux premiers chrétiens, est le même que celui qui pousse de nombreux adolescents occidentalisés à se détourner d'un monde matérialiste et égoïste pour chercher le réconfort dans une croyance apportant une réponse " totale " et, souvent " totalitaire " à leurs questions existentielles. Chômage de masse, déconstruction de l'Etat providence, faillite du système éducatif, manque de repères moraux, déficit démocratique, polarisation sociale, immigration incontrôlée, délocalisation, omnipuissance des marchés, mutation des structures familiales, idéologie néolibérale, crise des identités - voilà les vrais problèmes de l'Europe, et la situation du monde romain au Ier siècle av. J.-C. n'était guère différente. Si l'on veut éviter de transformer l'Europe en champ de bataille entre ethnies et religions, nos hommes politiques feraient bien de ne pas focaliser l'attention de l'électorat sur des mesures partielles et, somme toute, ridicules comme l'interdiction du burkini, mais plutôt d'accepter toute l'ampleur de la crise de notre civilisation et de (re)construire une société où l'on ne ressentirait ni le besoin de cacher (ou d'exhiber) son corps pour se définir, ni celui d'y obliger les autres... Apologétique, par Tertullien, texte établi et traduit par Jean-Pierre Waltzing, Les Belles Lettres, 2002 (Classiques en poche), 234 p.