Elle nous a tant émus, il y a une dizaine d'années, Aung San Suu Kyi, lorsqu'elle a tenu tête à l'armée, au pouvoir en Birmanie depuis près de cinquante ans. Sa détermination a été si puissante, sous une silhouette si frêle, qu'elle a fait plier les militaires. Pour sauver leur image ternie par la médiatisation de la dame de Rangoun, ils n' ont eu d'autre choix que d'ouvrir leur pays à une démocratisation mesurée.
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Elle nous a tant émus, il y a une dizaine d'années, Aung San Suu Kyi, lorsqu'elle a tenu tête à l'armée, au pouvoir en Birmanie depuis près de cinquante ans. Sa détermination a été si puissante, sous une silhouette si frêle, qu'elle a fait plier les militaires. Pour sauver leur image ternie par la médiatisation de la dame de Rangoun, ils n' ont eu d'autre choix que d'ouvrir leur pays à une démocratisation mesurée. Elle nous a tant déçus, Aung San Suu Kyi, quand, cohabitant avec elle au sommet de l'Etat, elle ne s'est pas démarquée de cette armée qui organisait, il y a quatre ans, une répression implacable et sanglante contre la minorité musulmane des Rohingyas, chassant des dizaines de milliers de concitoyens vers le Bangladesh voisin dans des conditions désastreuses. Pire, Aung San Suu Kyi a nié la réalité de ce nettoyage ethnique, reporté la responsabilité des violences sur des groupuscules terroristes, et défendu jusque devant les plus hautes instances internationales la politique du pouvoir et donc, puisqu'il n'a jamais été complètement rétrocédé aux civils, des militaires. En cela, elle reniait ouvertement les valeurs au nom desquelles les sages d'Oslo l'avaient désignée lauréate du prix Nobel de la la paix 1991. Le coup d'Etat orchestré le lundi 1er février par le commandant en chef de l'armée Min Aung Hlaing, véritable homme fort du pays, sort la Birmanie de l'ambiguïté dans laquelle elle vivotait depuis l'accession à la tête du gouvernement en 2016 de la principale opposante du pays. Les avancées démocratiques d'alors, prometteuses après tant d'années de dictature, sont finalement toujours restées limitées, corsetées par une Constitution garantissant la suprématie de l'armée et juste calquées sur le degré minimal d'ouverture que celle-ci voulait concéder pour s'assurer une coopération nécessaire avec la communauté internationale et les puissances régionales. On sait depuis le 1er février que l'ouverture démocratique concédée depuis une dizaine d'années avait pour finalité le maintien au pouvoir des militaires et pas leur retrait dans les casernes. Aung San Suu Kyi s'en trouve auréolée à nouveau d'une sincérité démocratique et d'une virginité politique qui sert son destin. On en viendrait même à être à nouveau ému par son sort, elle pour qui la résidence surveillée et l'éloignement des siens ont été longtemps une seconde vie. Il importe pourtant de se défaire de ces clichés romantiques d'Occidentaux transis de démocratie libérale et de regarder la réalité birmane en face. La dame de Rangoun a perdu son pari de la confiance accordée aux militaires. Elle bénéficie d'une grande popularité auprès de la population, malgré ses agissements funestes à l'égard des Rohingyas. Le sort réservé à ceux-ci démontre au passage que l'extrémisme et la xénophobie peuvent aussi être bouddhistes, des milices agissant au nom de cette religion ayant largement participé aux exactions à l'encontre des musulmans. La cohabitation entre l'opposition démocratique et l'armée en Birmanie a vécu. Les démocrates n'ont actuellement pas d'autres choix que de soutenir le combat d'Aung San Suu Kyi. Et leurs représentants politiques peuvent toujours espérer, comme l'histoire du pays l'a montré, que des pressions auront à terme un effet dissuasif sur les putschistes. Mais une ultime réalité s'impose à toutes les autres: la Birmanie retourne dans l'enfer de la tyrannie pour un temps certain.