Amy.

Comme Amy Winehouse. Il est des trajectoires si fulgurantes qu'on doute parfois qu'elles aient réellement existé. Alors, de temps en temps, on retourne vérifier. En réécoutant par exemple le morceau Love Is A Losing Game, dans sa version démo (foncez sur YouTube !). Il ne faut alors que quelques secondes pour s'en convaincre : Amy Winehouse était bien la chanteuse la plus brillante de sa génération. Un seul disque a suffi : le classique Back To Black, sorti en 2006. Un coup de maître rétropop, infusé de soul vintage et de touches jazz, chanté par une jeune juive londonienne, transformée en bad girl dégingandée, choucroute sixties à la Ronettes sur la tête. Le succès, immense, la terrassera, la noyant dans un cocktail d'alcool, de drogues, de paparazzi et d'amours foireux. Foutu club des 27...

Ben.

Comme Ben Sherman. On aurait pu choisir les Buzzcocks, qui, les premiers, contribuèrent à placer Manchester sur la carte musicale de l'Angleterre. Ou James Bond, le plus martinisé des espions de Sa Majesté. On optera pour Ben Sherman, ligne de vêtements créée à Brighton en 1963, au plus fort de la culture mod, et dont les chemises slim, avec leur bouton à l'arrière du col et leur pli dans le dos, ont su traverser le temps, adoptées tour à tour par la scène ska ou les groupes Brit pop, et l'on en passe. Un emblème du style anglais...

Childwickbury Manor.

Pour les admirateurs de Stanley Kubrick, Childwickbury Manor constitue le saint des saints. C'est ici, au nord de Londres, dans un coin du Hertfordshire perdu entre Harpenden et St Albans, que le réalisateur de Barry Lyndon a choisi d'installer ses quartiers à partir de 1978, trouvant là un cadre de vie à la mesure de son sens aigu de secret. Et d'y achever The Shining avant de composer Full Metal Jacket et Eyes Wide Shut, les jardins de cet immense cottage de la campagne anglaise lui tenant également lieu de sépulture...

Damon.

Comme Damon Albarn. Le chanteur de Blur est le génial chroniqueur musical de l'Angleterre contemporaine. Depuis les heures sacrées de la Britpop, au coeur des nineties, il prolonge un héritage merveilleux : music-hall, Beatles, Kinks, Jam, Clash... Tout en racontant les tourments d'une nation en perpétuelle quête d'elle-même. Ce touche-à-tout a élargi les horizons, musicaux (Gorillaz, The Good The Bad and The Queen, carrière solo), théâtraux (Monkey, Dr Dee) ou culturels (Africa Express, Chine, Amérique). Son Merrie Land est un disque majeur du Brexit. Et le voilà bientôt à Bozar, à Bruxelles, les 17 et 18 mai, pour un concert en lien avec une autre de ses passions, l'Islande. Un univers sans fin.

Electric Ballroom.

Si Camden n'est plus ce qu'elle était, l'Electric Ballroom, au 184 Camden High Street, continue à faire honneur à son appellation. Haut lieu des années punk et suivantes, pendant lesquelles elle accueillit aussi bien les Clash que les Smiths, la salle londonienne programme désormais Idles ou Fat White Family. Quand elle n'offre pas aux Ecossais de Teenage Fanclub, l'un des "secrets" les mieux préservés d'Albion, un écrin choisi pour y interpréter, tout en harmonies déliées, leurs cinq premiers albums trois soirées durant - The Concept, en somme...

Fish and chips.

Une institution, au même titre que le porridge ou la bière éventée (encore que les choses se soient améliorées), le fish and chips s'apprécie sous toutes les formes, suintant sur du papier journal dans une gargote infâme ou servi avec un vin blanc choisi dans un resto couru de l'arrière-pays dublinois. Le must restant la jetée de Brighton, au pied du Pier, par un dimanche ensoleillé de novembre, sous l'oeil indifférent de jeunes Londoniens dévalant hagards d'une nuit blanche dans une des villes les plus hip d'Albion...

Gazza.

Paul Gascoigne incarne ces deux religions intimement chevillées au mode de vie de tout Britannique : le foot et le rock. Surnommé "Gazza", ce milieu de terrain mi-bulldozer mi-artiste était l'un des plus doués de sa génération, au carrefour des années 1980-1990, quand la Premier League a explosé au rythme des droits télévisés. Il a tour à tour fait le bonheur de Newcastle, Tottenham, la Lazio ou Middlesbrough. Avec l'équipe nationale, il a atteint la demi-finale de la Coupe du monde 1990, un match marqué par ses larmes à l'idée d'être suspendu pour la finale. Hyperémotif, imprévisible, "Gazza" n'a cessé de défrayer la chronique avec ses excès, avant de tomber dans l'alcoolisme. Rock'n'roll attitude.

Hyde Park.

Avec Kensington Gardens, St James Park et Green Park, Hyde Park forme le poumon vert du centre de Londres : il est le plus grand - 140 hectares - et le plus fameux des quatre. Accessible par cinq stations de métros différentes, il borde des quartiers privilégiés comme Park Lane ou Knighsbridge. Hyde Park, qui aura cinq siècles d'existence en 2036, tient toujours à sa double particularité : accueillir des concerts, depuis le XIXe siècle, et offrir une tribune improvisée à son célébrissime Speaker's Corner. Toujours en vogue.

Independent.

C'était en 1986, au coeur des années Thatcher, dans une Angleterre écartelée où l'odeur du papier journal illustrait cette presse britannique qu'on aime : impertinente, agressive, audacieuse, racoleuse parfois. The Independent voyait le jour, neutre, ouvert, indépendant comme le dit son titre, complément idéal du Guardian et du Times. Belle aventure avant que le titre souffre, soit racheté par des capitaux russes et supprime sa version papier en 2016. Qu'importe : cette belle odeur de papier nous séduit toujours quand on achète les briques de l'Observer et du Sunday Times, le week-end, pour se prolonger dans cet univers à part et regarder le monde à travers ses yeux.

Jamie.

Comme Jamie Oliver. On ne va pas se mentir : jusque très récemment, l'idée de gastronomie anglaise tenait de l'oxymore, un fantasme complet. Mais depuis le début des années 2000, l'Angleterre a viré sa cuti, notamment grâce à un chef comme Jamie Oliver. Avec son allure rock'n'roll, ses manières décomplexées, il va moderniser l'image de la cuisine. Partant en guerre contre la malbouffe, notamment dans les cantines scolaires, Jamie sera même reçu au 10, Downing Street. Et même si son étoile a pâli, il reste l'un de ceux qui a le plus bousculé les tables d'un pays, faisant presque oublier les tourtes difformes et les pudding gelatineux qui leur ont longtemps servi de repères...

Kate.

Comme Kate Tempest. Il faut la voir sur scène. Silhouette voûtée, "kenloachienne", pas forcément très grande, mais charismatique, déclamant chaque mot avec une clarté transperçante. A 34 ans, Kate "Tempête" est devenue en quelque sorte la poétesse de l'Angleterre cabossée. Une working class hero à l'accent bien trempé, dont les morceaux grattent les plaies les plus purulentes d'une société minée par les inégalités de plus en plus importantes. Pas question de se laisser aller au désespoir. Mais bien de donner la parole à ceux que la modernité et la course au profit ont laissé de côté...

London Calling. L'un des plus grands morceaux de tous les temps, sorti fin 1979, sur un des albums les plus intenses (et au titre identique : London Calling). Le chef-d'oeuvre des Clash, qui raconte l'Angleterre en rage et le climat qui déraille. Une petite exposition au Museum of London (jusqu'au 19 avril) vous replonge dans cette époque incroyable. En passant, regardez aussi l'histoire du leader de ce groupe punk, Joe Strummer, racontée par Julian Temple dans le documentaire The Future is unwritten (2007) !

Musicals.

Voir un musical dans le West End reste un passage obligé de toute expérience londonienne qui se respecte, coupette de champagne en plastique en option. Certains tiennent l'affiche depuis une éternité - The Lion King est présenté au Lyceum, à Covent Garden, depuis dix-sept ans -, d'autres vont et viennent, mais la magie opère toujours, qu'on aille voir Gemma Arterton donner de la voix dans Made in Dagenham ou apprécier les standards de Motown. C'est simple, même Mamma Mia y acquiert une saveur toute autre...

Notting Hill Carnaval.

Notting Hill, c'est cette comédie romantique, de 1999, où Hugh Grant et Julia Roberts tombent amoureux dans une librairie de voyage. C'est ce quartier de l'ouest de Londres gentryfié au possible avec, en guise de symbole, le marché de Portobello Road. Mais c'est aussi et surtout le quartier où l'immigration antillaise, notamment, a rejoint la mère patrie dans les années 1950-1960. Il en reste cet événement incroyable tous les deux ans : un carnaval digne du Brésil, à la sauce anglo-caribéenne. Pour la bande-son, rendez-vous chez le disquaire Honest Jon's, sous la M25. Laissez-vous bercer au rythme de la musique black, c'est un bonheur.

Notting Hill Carnaval © EPA

Orbital.

C'est le portrait d'un Londres pas vraiment parallèle, mais différent. A l'aube des années 2000, l'écrivain Iain Sinclair se met en tête de parcourir, à pied, et dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, le "ring" de la capitale anglaise. Il en tire le livre London Orbital. Publiée en français en 2012 (éditions Inculte), la "balade" n'a rien de la visite touristique classique. Sinclair traverse les banlieues paumées, décrivant les parkings fantômes, les pubs décatis, entre deux digressions sur les dérives des politiques thatcheriennes. Une psychogéographie de la ville aussi érudite que tourbillonnante.

Peterson. Comme Gilles Peterson. Vous aimez la soul et le funk ? Le jazz et le hip hop ? Alors vous avez forcément dû croiser un jour la route de Gilles Peterson. C'est bien simple : le concept de "tastemaker" a été créé pour lui (et pour feu John Peel). DJ, patron de label (à la fin des années 1980, c'est déjà lui qui créait l'étiquette acid jazz), il officie toujours sur les ondes de la BBC. Emblématique de l'amour que les sujets de la Couronne britannique ont toujours entretenu pour les musiques noires américaines, ses connaissances sont encyclopédiques, sa curiosité sans limite, et son bon goût à peu près sans faille.

Quadrophenia.

L'Angleterre fantasmée des sixties, inspire le double concept-album Quadrophenia signé The Who, paru à l'automne 1973. Jimmy y incarne le mod typique de la classe ouvrière, pratiquant scooter, amphétamines et trips à Brighton. Station balnéaire où les mods se castagnent avec les rockers sur la plage. De ce récit sur la fascination anglaise pour les tribus (post)adolescentes, le réalisateur Franc Roddam a tiré en 1979 un excellent film, conservant le titre du disque, où Sting, roi des mods le samedi soir, est groom d'hôtel dans la vraie vie.

Rinse FM. Si la marmite musicale britannique n'a jamais cessé de bouillir, c'est en partie grâce à elles : les radios pirates. Refugiées aujourd'hui sur le Net, elles ont longtemps agité le cocotier en toute clandestinité. Depuis les côtes de la Manche (le film The Boat That Rocked) ou, comme Rinse FM, en déménageant régulièrement. Lancée en 1994, la station a émis pendant une quinzaine d'années depuis les endroits les plus improbables, passant de la cuisine au grenier. Un activisme qui contribuera notamment au développement de la scène jungle, dubstep et grime, véritable bande-son de l'Angleterre urbaine.

Saatchi Gallery. Artère hip de Londres, King's Road voit Kubrick y tourner une scène d'Orange mécanique en 1970, les punks se cogner aux rockers à l'été 1977 et la boutique mode de Malcom McLaren et Vivienne Westwood, connaître la gloire sous différents noms. Côté Sloane Square, se trouve la Saatchi Gallery, logée dans ce qui fut le QG du Duke Of York, 6 500 mètres carrés chics datés de 1801. Ouvert par l'un des fameux frères Saatchi ayant fait fortune dans la pub, cet espace muséal prônant l'art contemporain, reçoit 800 000 visiteurs à l'année.

Trainspotting.

A Edimbourg au mitan des années 1990, les mésaventures de Mark Renton, junkie patenté, et de ses potes losers Spud, Sick Boy et Begbie. Avec Trainspotting, Danny Boyle réussit à capter comme l'esprit d'une génération, traduit à l'écran dans un film abrasif, ajoutant aux substances diverses un cocktail d'humour déjanté et de nihilisme acide, relevé d'une bande-son courant de Iggy Pop à Underworld. Le cinéma britannique ne sera plus jamais tout à fait le même, l'Ecosse non plus. Un classique, (post)punk dans l'âme...

Underground.

Replongez-vous le 10 janvier 1863. Londres est la plus grande ville du monde grâce à la révolution industrielle. Son métro est le premier de l'histoire. Ce jour-là, devant la station de Paddington, les habitants écarquillent les yeux face au train à vapeur enfoui dans les entrailles de la terre. Il ouvre de nouveaux possibles, mais il est cher, trop cher, et ne se popularisera qu'au fil du temps. Depuis, ses ramifications nous promènent d'un quartier à l'autre, de Camden à Brixton, de Picadilly aux Docks. On l'aime pour ses odeurs caractéristiques, ses escalators interminables, ses musiciens et les horizons qu'il dévoile.

Victoria Station.

Jusqu'à 1994 et la mise en service de l'Eurostar, l'immense hall glacial de la gare, dans le quartier de Belgravia, a constitué le sas d'entrée privilégié pour qui débarquait à Londres pour s'y enivrer de musique et d'émotions. Une sorte de Graal, qu'on atteignait fourbu, après une traversée du Channel en malle de nuit (blanche), suivie du contrôle de douaniers sourcilleux et du tortillard Dover - London. Une autre époque, loin, en tout état de cause, des 2h08 nécessaires désormais pour rallier King's Cross (et son fameux quai 9 3/4 rameutant les fans de Harry Potter) au départ de Bruxelles...

Wallace et Gromit.

On doit à l'imagination débridée du génial Nick Park ces personnages en pâte à modeler issus des studios Aardman, à Bristol, à la faveur de A Grand Day Out, fin des années 1980. Un improbable et imparable duo composé d'un inventeur farfelu amateur de crackers et de son chien n'en pensant pas moins, paire dont les aventures insensées tiennent, depuis quelque trente ans maintenant, de la quintessence d'un esprit anglais aussi absurde qu'excentrique.

XTC. A chaque musique, ses psychotropes ? Alors les pilules d'XTC symbolisent bien la vague acid house qui a balayé le Grande-Bretagne, et au-delà, fin des années 1980. Les Anglais avaient déjà déterré les vieux bluesmen américains, mis la main sur le rock, célébré les groupes soul de Stax et de la Motown. Ils se jetteront également avec avidité sur la house music, née à Chicago, lui offrant une popularité qu'elle n'obtiendra jamais chez elle. Mieux : les rythmes électroniques postdisco électroniques accompagneront idéalement l'utopie rave, quand des milliers de danseurs improviseront des soirées sans fin au milieu des champs du Sussex ou du Somerset.

Des pilules d'ecstasy. © REUTERS/U.S. DEA

Yotam. Comme Yotam Ottolenghi. Encore récemment en couverture du supplément weekend du Monde, il est devenu en quelques années l'une des stars de la gastronomie mondiale. Né en Israël, c'est en Angleterre que le chef a trouvé sa voie, en proposant une cuisine simple et accessible, mettant l'accent sur les cuisines méditerranéennes tout en prolongeant les traditions françaises ou italiennes. Avec ses différentes tables londoniennes, il symbolise parfaitement le cosmopolitisme et le dynamisme d'une ville en perpétuel mouvement.

© GETTY IMAGES

Zadie. Comme Zadie Smith. Une écrivaine bien de son temps, féministe, métissée, qui a longtemps porté un turban en hommage aux ancêtres africains. Dans son dernier roman traduit en français, Swing Time (Gallimard, 2018), elle noue les fils de l'écriture, de la musique et de la danse pour raconter une histoire d'amitié poignante entre deux filles. L'une a tout pour réussir et devient le bras droit d'une grande star, l'autre fait des petits pas vers la scène avant de sombrer. C'est le reflet d'un monde dualisé, de ces abîmes contemporains dans lesquels on se perd (l'apparence, la drogue, le fric) et de nos identités vacillantes. Marchant sur les traces d'autres immenses talents issus de l'immigration, dont Salman Rushdie ou Hanif Kureishi, Zadie Smith est une étoile de la diversité. La face lumineuse d'un pays que le Brexit a obscurci.

Philippe Cornet, Laurent Hoebrechts, Olivier Mouton et Jean-François Pluijgers

Le Brexit en trois dimensions

Pour marquer la sortie du Royaume-Uni de l'Union européenne, ce 31 janvier, Le Vif/L'Express, Focus et Weekend ont rassemblée leurs forces. Trois magazines en un, trois couvertures qui se répondent, pour évoquer l'événement dans toutes ses dimensions.

Amy. Comme Amy Winehouse. Il est des trajectoires si fulgurantes qu'on doute parfois qu'elles aient réellement existé. Alors, de temps en temps, on retourne vérifier. En réécoutant par exemple le morceau Love Is A Losing Game, dans sa version démo (foncez sur YouTube !). Il ne faut alors que quelques secondes pour s'en convaincre : Amy Winehouse était bien la chanteuse la plus brillante de sa génération. Un seul disque a suffi : le classique Back To Black, sorti en 2006. Un coup de maître rétropop, infusé de soul vintage et de touches jazz, chanté par une jeune juive londonienne, transformée en bad girl dégingandée, choucroute sixties à la Ronettes sur la tête. Le succès, immense, la terrassera, la noyant dans un cocktail d'alcool, de drogues, de paparazzi et d'amours foireux. Foutu club des 27...Ben. Comme Ben Sherman. On aurait pu choisir les Buzzcocks, qui, les premiers, contribuèrent à placer Manchester sur la carte musicale de l'Angleterre. Ou James Bond, le plus martinisé des espions de Sa Majesté. On optera pour Ben Sherman, ligne de vêtements créée à Brighton en 1963, au plus fort de la culture mod, et dont les chemises slim, avec leur bouton à l'arrière du col et leur pli dans le dos, ont su traverser le temps, adoptées tour à tour par la scène ska ou les groupes Brit pop, et l'on en passe. Un emblème du style anglais...Childwickbury Manor.Pour les admirateurs de Stanley Kubrick, Childwickbury Manor constitue le saint des saints. C'est ici, au nord de Londres, dans un coin du Hertfordshire perdu entre Harpenden et St Albans, que le réalisateur de Barry Lyndon a choisi d'installer ses quartiers à partir de 1978, trouvant là un cadre de vie à la mesure de son sens aigu de secret. Et d'y achever The Shining avant de composer Full Metal Jacket et Eyes Wide Shut, les jardins de cet immense cottage de la campagne anglaise lui tenant également lieu de sépulture...Damon. Comme Damon Albarn. Le chanteur de Blur est le génial chroniqueur musical de l'Angleterre contemporaine. Depuis les heures sacrées de la Britpop, au coeur des nineties, il prolonge un héritage merveilleux : music-hall, Beatles, Kinks, Jam, Clash... Tout en racontant les tourments d'une nation en perpétuelle quête d'elle-même. Ce touche-à-tout a élargi les horizons, musicaux (Gorillaz, The Good The Bad and The Queen, carrière solo), théâtraux (Monkey, Dr Dee) ou culturels (Africa Express, Chine, Amérique). Son Merrie Land est un disque majeur du Brexit. Et le voilà bientôt à Bozar, à Bruxelles, les 17 et 18 mai, pour un concert en lien avec une autre de ses passions, l'Islande. Un univers sans fin.Electric Ballroom.Si Camden n'est plus ce qu'elle était, l'Electric Ballroom, au 184 Camden High Street, continue à faire honneur à son appellation. Haut lieu des années punk et suivantes, pendant lesquelles elle accueillit aussi bien les Clash que les Smiths, la salle londonienne programme désormais Idles ou Fat White Family. Quand elle n'offre pas aux Ecossais de Teenage Fanclub, l'un des "secrets" les mieux préservés d'Albion, un écrin choisi pour y interpréter, tout en harmonies déliées, leurs cinq premiers albums trois soirées durant - The Concept, en somme... Fish and chips.Une institution, au même titre que le porridge ou la bière éventée (encore que les choses se soient améliorées), le fish and chips s'apprécie sous toutes les formes, suintant sur du papier journal dans une gargote infâme ou servi avec un vin blanc choisi dans un resto couru de l'arrière-pays dublinois. Le must restant la jetée de Brighton, au pied du Pier, par un dimanche ensoleillé de novembre, sous l'oeil indifférent de jeunes Londoniens dévalant hagards d'une nuit blanche dans une des villes les plus hip d'Albion...Gazza.Paul Gascoigne incarne ces deux religions intimement chevillées au mode de vie de tout Britannique : le foot et le rock. Surnommé "Gazza", ce milieu de terrain mi-bulldozer mi-artiste était l'un des plus doués de sa génération, au carrefour des années 1980-1990, quand la Premier League a explosé au rythme des droits télévisés. Il a tour à tour fait le bonheur de Newcastle, Tottenham, la Lazio ou Middlesbrough. Avec l'équipe nationale, il a atteint la demi-finale de la Coupe du monde 1990, un match marqué par ses larmes à l'idée d'être suspendu pour la finale. Hyperémotif, imprévisible, "Gazza" n'a cessé de défrayer la chronique avec ses excès, avant de tomber dans l'alcoolisme. Rock'n'roll attitude.Hyde Park.Avec Kensington Gardens, St James Park et Green Park, Hyde Park forme le poumon vert du centre de Londres : il est le plus grand - 140 hectares - et le plus fameux des quatre. Accessible par cinq stations de métros différentes, il borde des quartiers privilégiés comme Park Lane ou Knighsbridge. Hyde Park, qui aura cinq siècles d'existence en 2036, tient toujours à sa double particularité : accueillir des concerts, depuis le XIXe siècle, et offrir une tribune improvisée à son célébrissime Speaker's Corner. Toujours en vogue.Independent. C'était en 1986, au coeur des années Thatcher, dans une Angleterre écartelée où l'odeur du papier journal illustrait cette presse britannique qu'on aime : impertinente, agressive, audacieuse, racoleuse parfois. The Independent voyait le jour, neutre, ouvert, indépendant comme le dit son titre, complément idéal du Guardian et du Times. Belle aventure avant que le titre souffre, soit racheté par des capitaux russes et supprime sa version papier en 2016. Qu'importe : cette belle odeur de papier nous séduit toujours quand on achète les briques de l'Observer et du Sunday Times, le week-end, pour se prolonger dans cet univers à part et regarder le monde à travers ses yeux.Jamie. Comme Jamie Oliver. On ne va pas se mentir : jusque très récemment, l'idée de gastronomie anglaise tenait de l'oxymore, un fantasme complet. Mais depuis le début des années 2000, l'Angleterre a viré sa cuti, notamment grâce à un chef comme Jamie Oliver. Avec son allure rock'n'roll, ses manières décomplexées, il va moderniser l'image de la cuisine. Partant en guerre contre la malbouffe, notamment dans les cantines scolaires, Jamie sera même reçu au 10, Downing Street. Et même si son étoile a pâli, il reste l'un de ceux qui a le plus bousculé les tables d'un pays, faisant presque oublier les tourtes difformes et les pudding gelatineux qui leur ont longtemps servi de repères... Kate. Comme Kate Tempest. Il faut la voir sur scène. Silhouette voûtée, "kenloachienne", pas forcément très grande, mais charismatique, déclamant chaque mot avec une clarté transperçante. A 34 ans, Kate "Tempête" est devenue en quelque sorte la poétesse de l'Angleterre cabossée. Une working class hero à l'accent bien trempé, dont les morceaux grattent les plaies les plus purulentes d'une société minée par les inégalités de plus en plus importantes. Pas question de se laisser aller au désespoir. Mais bien de donner la parole à ceux que la modernité et la course au profit ont laissé de côté... London Calling. L'un des plus grands morceaux de tous les temps, sorti fin 1979, sur un des albums les plus intenses (et au titre identique : London Calling). Le chef-d'oeuvre des Clash, qui raconte l'Angleterre en rage et le climat qui déraille. Une petite exposition au Museum of London (jusqu'au 19 avril) vous replonge dans cette époque incroyable. En passant, regardez aussi l'histoire du leader de ce groupe punk, Joe Strummer, racontée par Julian Temple dans le documentaire The Future is unwritten (2007) !Musicals. Voir un musical dans le West End reste un passage obligé de toute expérience londonienne qui se respecte, coupette de champagne en plastique en option. Certains tiennent l'affiche depuis une éternité - The Lion King est présenté au Lyceum, à Covent Garden, depuis dix-sept ans -, d'autres vont et viennent, mais la magie opère toujours, qu'on aille voir Gemma Arterton donner de la voix dans Made in Dagenham ou apprécier les standards de Motown. C'est simple, même Mamma Mia y acquiert une saveur toute autre... Notting Hill Carnaval.Notting Hill, c'est cette comédie romantique, de 1999, où Hugh Grant et Julia Roberts tombent amoureux dans une librairie de voyage. C'est ce quartier de l'ouest de Londres gentryfié au possible avec, en guise de symbole, le marché de Portobello Road. Mais c'est aussi et surtout le quartier où l'immigration antillaise, notamment, a rejoint la mère patrie dans les années 1950-1960. Il en reste cet événement incroyable tous les deux ans : un carnaval digne du Brésil, à la sauce anglo-caribéenne. Pour la bande-son, rendez-vous chez le disquaire Honest Jon's, sous la M25. Laissez-vous bercer au rythme de la musique black, c'est un bonheur.Orbital. C'est le portrait d'un Londres pas vraiment parallèle, mais différent. A l'aube des années 2000, l'écrivain Iain Sinclair se met en tête de parcourir, à pied, et dans le sens inverse des aiguilles d'une montre, le "ring" de la capitale anglaise. Il en tire le livre London Orbital. Publiée en français en 2012 (éditions Inculte), la "balade" n'a rien de la visite touristique classique. Sinclair traverse les banlieues paumées, décrivant les parkings fantômes, les pubs décatis, entre deux digressions sur les dérives des politiques thatcheriennes. Une psychogéographie de la ville aussi érudite que tourbillonnante. Peterson. Comme Gilles Peterson. Vous aimez la soul et le funk ? Le jazz et le hip hop ? Alors vous avez forcément dû croiser un jour la route de Gilles Peterson. C'est bien simple : le concept de "tastemaker" a été créé pour lui (et pour feu John Peel). DJ, patron de label (à la fin des années 1980, c'est déjà lui qui créait l'étiquette acid jazz), il officie toujours sur les ondes de la BBC. Emblématique de l'amour que les sujets de la Couronne britannique ont toujours entretenu pour les musiques noires américaines, ses connaissances sont encyclopédiques, sa curiosité sans limite, et son bon goût à peu près sans faille.Quadrophenia. L'Angleterre fantasmée des sixties, inspire le double concept-album Quadrophenia signé The Who, paru à l'automne 1973. Jimmy y incarne le mod typique de la classe ouvrière, pratiquant scooter, amphétamines et trips à Brighton. Station balnéaire où les mods se castagnent avec les rockers sur la plage. De ce récit sur la fascination anglaise pour les tribus (post)adolescentes, le réalisateur Franc Roddam a tiré en 1979 un excellent film, conservant le titre du disque, où Sting, roi des mods le samedi soir, est groom d'hôtel dans la vraie vie.Rinse FM. Si la marmite musicale britannique n'a jamais cessé de bouillir, c'est en partie grâce à elles : les radios pirates. Refugiées aujourd'hui sur le Net, elles ont longtemps agité le cocotier en toute clandestinité. Depuis les côtes de la Manche (le film The Boat That Rocked) ou, comme Rinse FM, en déménageant régulièrement. Lancée en 1994, la station a émis pendant une quinzaine d'années depuis les endroits les plus improbables, passant de la cuisine au grenier. Un activisme qui contribuera notamment au développement de la scène jungle, dubstep et grime, véritable bande-son de l'Angleterre urbaine.Saatchi Gallery. Artère hip de Londres, King's Road voit Kubrick y tourner une scène d'Orange mécanique en 1970, les punks se cogner aux rockers à l'été 1977 et la boutique mode de Malcom McLaren et Vivienne Westwood, connaître la gloire sous différents noms. Côté Sloane Square, se trouve la Saatchi Gallery, logée dans ce qui fut le QG du Duke Of York, 6 500 mètres carrés chics datés de 1801. Ouvert par l'un des fameux frères Saatchi ayant fait fortune dans la pub, cet espace muséal prônant l'art contemporain, reçoit 800 000 visiteurs à l'année.Trainspotting. A Edimbourg au mitan des années 1990, les mésaventures de Mark Renton, junkie patenté, et de ses potes losers Spud, Sick Boy et Begbie. Avec Trainspotting, Danny Boyle réussit à capter comme l'esprit d'une génération, traduit à l'écran dans un film abrasif, ajoutant aux substances diverses un cocktail d'humour déjanté et de nihilisme acide, relevé d'une bande-son courant de Iggy Pop à Underworld. Le cinéma britannique ne sera plus jamais tout à fait le même, l'Ecosse non plus. Un classique, (post)punk dans l'âme...Underground. Replongez-vous le 10 janvier 1863. Londres est la plus grande ville du monde grâce à la révolution industrielle. Son métro est le premier de l'histoire. Ce jour-là, devant la station de Paddington, les habitants écarquillent les yeux face au train à vapeur enfoui dans les entrailles de la terre. Il ouvre de nouveaux possibles, mais il est cher, trop cher, et ne se popularisera qu'au fil du temps. Depuis, ses ramifications nous promènent d'un quartier à l'autre, de Camden à Brixton, de Picadilly aux Docks. On l'aime pour ses odeurs caractéristiques, ses escalators interminables, ses musiciens et les horizons qu'il dévoile.Victoria Station.Jusqu'à 1994 et la mise en service de l'Eurostar, l'immense hall glacial de la gare, dans le quartier de Belgravia, a constitué le sas d'entrée privilégié pour qui débarquait à Londres pour s'y enivrer de musique et d'émotions. Une sorte de Graal, qu'on atteignait fourbu, après une traversée du Channel en malle de nuit (blanche), suivie du contrôle de douaniers sourcilleux et du tortillard Dover - London. Une autre époque, loin, en tout état de cause, des 2h08 nécessaires désormais pour rallier King's Cross (et son fameux quai 9 3/4 rameutant les fans de Harry Potter) au départ de Bruxelles...Wallace et Gromit.On doit à l'imagination débridée du génial Nick Park ces personnages en pâte à modeler issus des studios Aardman, à Bristol, à la faveur de A Grand Day Out, fin des années 1980. Un improbable et imparable duo composé d'un inventeur farfelu amateur de crackers et de son chien n'en pensant pas moins, paire dont les aventures insensées tiennent, depuis quelque trente ans maintenant, de la quintessence d'un esprit anglais aussi absurde qu'excentrique.XTC. A chaque musique, ses psychotropes ? Alors les pilules d'XTC symbolisent bien la vague acid house qui a balayé le Grande-Bretagne, et au-delà, fin des années 1980. Les Anglais avaient déjà déterré les vieux bluesmen américains, mis la main sur le rock, célébré les groupes soul de Stax et de la Motown. Ils se jetteront également avec avidité sur la house music, née à Chicago, lui offrant une popularité qu'elle n'obtiendra jamais chez elle. Mieux : les rythmes électroniques postdisco électroniques accompagneront idéalement l'utopie rave, quand des milliers de danseurs improviseront des soirées sans fin au milieu des champs du Sussex ou du Somerset.Yotam. Comme Yotam Ottolenghi. Encore récemment en couverture du supplément weekend du Monde, il est devenu en quelques années l'une des stars de la gastronomie mondiale. Né en Israël, c'est en Angleterre que le chef a trouvé sa voie, en proposant une cuisine simple et accessible, mettant l'accent sur les cuisines méditerranéennes tout en prolongeant les traditions françaises ou italiennes. Avec ses différentes tables londoniennes, il symbolise parfaitement le cosmopolitisme et le dynamisme d'une ville en perpétuel mouvement.Zadie. Comme Zadie Smith. Une écrivaine bien de son temps, féministe, métissée, qui a longtemps porté un turban en hommage aux ancêtres africains. Dans son dernier roman traduit en français, Swing Time (Gallimard, 2018), elle noue les fils de l'écriture, de la musique et de la danse pour raconter une histoire d'amitié poignante entre deux filles. L'une a tout pour réussir et devient le bras droit d'une grande star, l'autre fait des petits pas vers la scène avant de sombrer. C'est le reflet d'un monde dualisé, de ces abîmes contemporains dans lesquels on se perd (l'apparence, la drogue, le fric) et de nos identités vacillantes. Marchant sur les traces d'autres immenses talents issus de l'immigration, dont Salman Rushdie ou Hanif Kureishi, Zadie Smith est une étoile de la diversité. La face lumineuse d'un pays que le Brexit a obscurci.Philippe Cornet, Laurent Hoebrechts, Olivier Mouton et Jean-François Pluijgers