D'ici à quelques semaines, la chaleur accablante gommera le paysage verdoyant dessiné par la saison des pluies, pendant les cinq précieux mois de mai à septembre. Ici, au nord-ouest du Bénin, la vie s'organise au fil de cycles, durs ou providentiels, mais dont il se dégage toujours une certaine pureté ancrée dans le travail de la terre. Semer, entretenir, récolter, stocker ou vendre, avant de faire face à la " période de soudure ", ces derniers mois de sécheresse durant lesquels les provisions restantes ne permettent pas à toutes les familles de s'alimenter en suffisance. Dans le département de l'Atacora, à 600 kilomètres de Cotonou, la capitale économique du Bénin, l'insécurité alimentaire peut toucher quatre personnes sur dix. C'est là que le risque de disette est le plus élevé du pays.
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D'ici à quelques semaines, la chaleur accablante gommera le paysage verdoyant dessiné par la saison des pluies, pendant les cinq précieux mois de mai à septembre. Ici, au nord-ouest du Bénin, la vie s'organise au fil de cycles, durs ou providentiels, mais dont il se dégage toujours une certaine pureté ancrée dans le travail de la terre. Semer, entretenir, récolter, stocker ou vendre, avant de faire face à la " période de soudure ", ces derniers mois de sécheresse durant lesquels les provisions restantes ne permettent pas à toutes les familles de s'alimenter en suffisance. Dans le département de l'Atacora, à 600 kilomètres de Cotonou, la capitale économique du Bénin, l'insécurité alimentaire peut toucher quatre personnes sur dix. C'est là que le risque de disette est le plus élevé du pays. Même au coeur d'une nature en apparence foisonnante, les terres cultivables y sont devenues toujours plus rares avec les changements climatiques. Les sols ont perdu en fertilité, sous l'emprise des cultures de coton et de pesticides qui n'épargnent pas les zones les plus reculées. Cultiver pour manger : telle est la préoccupation constante, avec l'accès aux soins de santé, pour ces milliers de familles vivant parfois à quelques heures de route de la ville la plus proche, dans des hameaux occultés derrière les plants de maïs ou de sorgho. Un combat déséquilibré, vu la pauvreté des habitants concernés, dont seuls 55 % ont un accès à l'eau potable, d'après les statistiques officielles. Et pourtant... Depuis quelques années, une nouvelle dynamique s'esquisse dans 65 des 400 villages de cette région frontalière du Togo et du Burkina Faso, pour quelque 2 500 ménages bénéficiaires. Le début d'un cercle vertueux, de lendemains peut-être plus sereins. Présente au Bénin depuis 2002, comme dans trois autres pays d'Afrique et au Pérou, l'ONG belge Iles de paix y met actuellement en oeuvre deux programmes axés sur l'amélioration de la sécurité alimentaire, en travaillant directement avec des familles de producteurs. Sa stratégie permet d'agir à trois niveaux : l'amélioration de la production, tant sur le plan de la quantité que de la durabilité ; la transformation de produits, qui constitue une activité génératrice de revenus pour les femmes ; le stockage et la commercialisation optimale des denrées alimentaires. Cet appui local, dont les pratiques sont vouées à perdurer après le départ des équipes de terrain, contribue à un enjeu bien plus large : nourrir, avec une agriculture raisonnée, les 9,7 milliards d'êtres humains en 2050. A l'approche de sa campagne annuelle de récolte de fonds (1), qui débute ce 11 janvier, Iles de paix a emmené, en novembre dernier, deux agriculteurs wallons passionnés, Cédric Saccone et Cécile Schalenbourg, dans le département de l'Atacora, pour un échange édifiant de deux semaines avec les populations locales. Le Vif/L'Express était aussi du voyage. Du sud vers le nord, le Bénin se dévoile comme une toile colorée en dégradé. Le gris du béton de Cotonou disparaît peu à peu pour laisser place à des bâtisses en argile, toujours plus bancales, et des sentiers en terre accidentés, toujours plus rares à mesure que la verdure se répand. Après deux heures de route au départ de Tanguiéta, l'une des rares villes du nord-ouest, le chauffeur d'Iles de paix emprunte un sentier étroit entre des cultures de coton et de maïs. Direction Nouagou : " Dans les habitations, le dénuement matériel y est presque total, témoigne Cécile Schalenbourg, agricultrice à Haneffe. L'eau est à 800 mètres, il n'y a pas d'électricité ni de meubles, on voit quelques marmites et objets tranchants. C'est tout. " Ici comme ailleurs, Iles de paix privilégie l'autonomie et l'apprentissage de techniques, plutôt qu'un apport exclusivement matériel. Non loin du village de Tapoga, sous un soleil de plomb, hommes et femmes s'activent sur un hectare et demi de terres dédiées au maraîchage de contre-saison. Après avoir appris à fabriquer du compost, plusieurs familles y cultivent leurs fruits et légumes : oseille, niébé, amarante, laitues, aubergines, tomates, bananes... " Il y a deux ans, il n'y avait rien ici. Quand la zone a été identifiée comme étant propice au maraîchage, le terrain a été cédé par le chef du village, à la demande des habitants ", raconte Fabrice, de l'ONG béninoise Bupdos, qui travaille ici en collaboration avec Iles de paix. Comme l'attestent les deux puits construits sur la parcelle, c'est l'accès durable à l'eau qui détermine le succès ou l'échec de ces projets, qui naissent aussi au bord de certaines écoles primaires : avant ou après les cours, les enfants y cultivent, eux aussi, de petites parcelles. Avec l'appui de conseillers techniques, d'agronomes, d'animateurs et de personnes de référence formées dans chaque village, la population locale acquiert les connaissances pour cultiver de façon plus efficace, malgré un équipement rudimentaire et des traditions peu en phase avec les solutions mécaniques. " Le maraîchage n'en est qu'à ses balbutiements, relève Cédric Saccone. Dans les endroits que nous avons visités, des équipements manuels à peine plus élaborés, très simples à fabriquer, leur ferait gagner un temps précieux. Iles de Paix laisse néanmoins le libre choix aux agriculteurs sur cet aspect, d'autant qu'une participation financière leur est demandée. En parallèle, des projets pilotes mettent l'accent sur l'agroécologie. " Montrez à vos enfants comment restaurer les sols grâce aux engrais verts. Vous avez vu que cela fonctionne ", souligne Benjamin Orou, chargé de programmes de l'ONG béninoise Erad, à l'attention de quelques habitants. Léon, agriculteur à Nouagou, a quant à lui transformé ses champs pour y associer des cultures de maïs et de soja. " Grâce à Iles de paix, j'ai appris à cultiver différemment. Je n'utilise plus de pesticides, mes récoltes sont meilleures, ce qui m'a permis d'augmenter mes revenus. Maintenant, d'autres habitants viennent me voir pour me demander comment faire de l'association de cultures. " Mais toutes les trajectoires ne sont pas idylliques dans l'Atacora, région culminante du Bénin où l'eau des pluies reste peu de temps dans les sols. " Quand un puits creusé dans une zone a priori favorable se tarit, c'est catastrophique : il faut repartir de zéro à un autre endroit ", soupire Olivier Genard, responsable passionné des programmations chez Iles de paix. " J'ai été frappée par le manque de variété dans les assiettes, observe Cécile Schalenbourg. Il n'y a pratiquement pas de légumes ni de cultures de blé (NDLR : une explication avant tout culturelle), pourtant plus sain et bien moins vorace pour les terres que le maïs. Quant à l'élevage, il est pratiquement inexistant ", pour des raisons essentiellement financières. De nombreux enfants présentent des signes de malnutrition, conséquence d'une alimentation encore trop peu variée. A Nouagou, quelques femmes préparent du fromage de soja à l'ombre d'un manguier, près du moulin pour lequel elles ont chacune cotisé en fonction de leurs moyens. Le partage et les synergies ont toute leur place dans ces cultures profondément régies par la solidarité. Pour la transformation de produits et la commercialisation du maïs, le principe des groupements contribue largement à réduire les risques d'insécurité alimentaire. Ils améliorent de façon structurelle l'indépendance financière des mères de famille, responsables des frais de scolarité et de santé de leurs enfants, dans des ménages comptant en moyenne cinq à dix personnes, selon les arrondissements. Ils révolutionnent aussi la filière du maïs, cruciale pour des milliers d'habitants, contraints jusqu'ici de brader leur production : là où un sac de 50 kilos peut se vendre à 20 000 francs CFA (environ 30 euros) pendant la période de soudure, il ne rapporte que la moitié durant les semaines d'abondance qui succèdent à la saison des pluies. Iles de paix généralise donc le principe du warrantage : en parallèle à la construction d'entrepôts dans les villages, des groupements de producteurs sollicitent un organisme de microcrédits pour percevoir une avance financière équivalente à la valeur du maïs mis en réserve. L'opération leur permet de subvenir à leurs besoins en attendant de vendre au moment le plus opportun, c'est-à-dire pendant la période de soudure. En contrepartie, l'institution financière se rémunère avec un taux d'intérêt de 1 % par mois sur le stock immobilisé, sur une période maximale de cinq mois. Les producteurs, eux, remboursent le crédit avec le montant de la vente et gardent le solde. " Dans notre zone d'intervention, 170 tonnes de maïs ont ainsi pu être soustraites du bradage en 2017, et 540 tonnes en 2018 ", s'enthousiasme Olivier Genard. " Ensemble, nous pouvons imposer plus facilement notre prix ", reconnaît Gilbert, secrétaire du groupement " maïs " à Tapoga. Et attirer des grossistes, bien plus enclins à se déplacer aussi loin si les stocks sont importants. Il est 14 heures, dans un hameau de la commune de Boukoumbé. Une trentaine d'habitants, dont le chef du village, accueillent chaleureusement la petite délégation. Certains évoquent l'amélioration de leur quotidien depuis l'arrivée d'Iles de paix. D'autres, l'honneur de recevoir des visiteurs aussi lointains, tandis que plusieurs femmes apportent de la bouillie de maïs et des beignets de soja. Le temps semble ralentir. Il y a des silences et des danses, des rires, des sourires, des regards, fiers et bienveillants. Sans aucune place, en apparence du moins, pour les problèmes qui n'en sont pas réellement. Même si quelques-uns aspirent à une vie en ville ou dans une Europe idéalisée, comme l'a remarqué Cédric Saccone, la vie gagne, au bout du compte, dans ce qu'elle a ici de plus simple, et donc de plus pur. D'autant plus précieuse quand elle se dessine avec tant de contraintes, mais toujours au présent.