Le docteur Denis Mukwege n'a plus besoin d'être présenté. Ce gynécologue de renom a déjà reçu plusieurs prix internationaux, tels que le prix des droits de l'homme des Nations Unies (2008) et le prix Sakharov du Parlement européen (2014). Mukwege est le fondateur et directeur de l'hôpital Panzi, dans la ville congolaise de Bukavu, qui, en collaboration notamment Médecins du Monde, s'est spécialisé dans le traitement des victimes de violences sexuelles. Cela lui a valu le surnom d'"homme qui répare les femmes". Cela ne l'empêche pas de régulièrement critiquer la situation politique et sociale dans son pays.
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Le docteur Denis Mukwege n'a plus besoin d'être présenté. Ce gynécologue de renom a déjà reçu plusieurs prix internationaux, tels que le prix des droits de l'homme des Nations Unies (2008) et le prix Sakharov du Parlement européen (2014). Mukwege est le fondateur et directeur de l'hôpital Panzi, dans la ville congolaise de Bukavu, qui, en collaboration notamment Médecins du Monde, s'est spécialisé dans le traitement des victimes de violences sexuelles. Cela lui a valu le surnom d'"homme qui répare les femmes". Cela ne l'empêche pas de régulièrement critiquer la situation politique et sociale dans son pays.À un peu plus de deux mois des élections législatives et présidentielles prévues le 23 décembre, Knack s'est entretenu avec Mukwege lors de sa visite à Bruxelles, dans le cadre du projet à Panzi (voir encadré ci-dessous). Selon la Constitution, le Président Joseph Kabila aurait dû démissionner fin de 2016. Sauf qu'en dépit des protestations de l'opposition et la communauté internationale, les nouvelles élections ont été reportées à plusieurs reprises et Kabila est parvenu à se maintenir au pouvoir. Bien que ce dernier ait juré qu'il n'était plus candidat et que la majorité présidentielle a nommé un successeur en la personne l'ancien ministre de l'Intérieur, Emmanuel Ramazani Shadary, Mukwege reste plus que sceptique."Il y a trop de raisons de douter", dit-il. "On veut utiliser des ordinateurs pour voter alors qu'à peine 9% de la population a accès à l'électricité. Notre pays s'étend sur 2 345 000 kilomètres carrés. Même si le régime parvient à résoudre le problème logistique lié à l'état des routes et du réseau électrique, on a aussi besoin des techniciens pour faire fonctionner toutes ces machines et expliquer à la population comment elles doivent être utilisées. Or, à trois mois des élections, on n'est encore nulle part, les parties ne sont même pas d'accord sur l'utilisation ou non du vote électronique. "Les électeurs doivent être enregistrés via une banque de données, mais les recherches de l'Organisation internationale de la francophonie (OIF) montrent qu'on ne connait pas l'identité de 16% de la population. Cela représente un chiffre énorme. Nous n'allons tout de même pas ignorer dix millions de personnes? En tenant compte des différents préparatifs nécessaires, il ne reste, en pratique, que deux mois. D'où ma question: comment comptent-ils s'y prendre? Donc même s'il y a déjà des élections, elles ne seront pas plus qu'une parodie", dit Mukwege. "Les gens pensent qu'ils vont avoir une chance de s'exprimer. Mais de grandes parties du pays ne sont pas sûres, des groupes armés apparaissent de nouveau un peu partout. Depuis l'hôpital de Panzi, il y a des endroits où ne pouvons plus nous rendre. Quand j'ai quitté Bukavu, des jeunes de Lucha (Lutte Pour le Changement) ont manifesté, mais cette protestation a été étouffée dans le sang. Ces élections n'ont pour seul but que de justifier le régime actuel.Le gouvernement Kabila refuse l'aide venue de l'étranger et assure qu'il peut s'occuper seul de ses élections. Mukwege s'insurge : "Alors pourquoi n'ont-ils pas d'argent pour aider la population? Je suis surpris qu'un pays incapable de subvenir aux besoins essentiels de sa population puisse se permettre de refuser une aide étrangère. Pour moi, c'est juste un signe de mauvaise volonté. Ils refusent même les observateurs internationaux. Preuve que ces élections ne peuvent pas être transparentes.""Les deux élections précédentes ont été organisées avec l'aide logistique de la MONESCO (Mission d'observation des Nations Unies en République démocratique du Congo). Cette fois-ci, le gouvernement rejette même cette aide. Or nous n'avons plus de compagnie aérienne nationale qui couvre tout le pays. Comment envisagent-ils de transporter tout ce matériel et le personnel nécessaire? Je serais très surpris qu'ils y parviennent dans un délai de trois mois." "Ces élections sont reportées depuis deux ans. Je constate que la population, mais aussi la communauté internationale, s'y est, à chaque fois, résignée. Il y a bien eu quelques commentaires ici et là. Mais très discrets, qui n'ont à peine fait que quelques ronds dans l'eau. La date du 23 décembre que tout le monde considère comme acquise n'est pourtant pas le fruit d'une décision politique. Tout part d'une déclaration de l'ambassadeur américain aux Nations Unies, Nikki Haley, qui a dit que le Congo devait organiser des élections avant la fin de 2018. "Peut-être que l'un ou l'autre footballeur dira: nous les organiserons en 2020. Et tout le monde finira par l'accepter ", rajoute façon cynique Mukwege. Pendant ce temps, l'opposition ne parvient pas à s'unir derrière un candidat. Moïse Katumbi, considéré comme le potentiellement plus fort opposant au régime, n'est pas autorisé à participer aux élections et a été expulsé du pays. Jean-Pierre Bemba, l'ex-chef rebelle récemment libéré par la Cour pénale internationale, ne peut pas non plus se présenter. Le seul nom connu est Felix Tshisekedi, fils de l'ex-Premier ministre Etienne Tshisekedi, de l'Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS). Mais pour Mukwege, ce n'est pas une question de noms. "Quels que soient les candidats, ils sont dans un système qui a montré ses limites. Un système prédateur qui appauvrit la population et ne partage pas ses richesses. L'état est totalement absent, il n'y a pas d'état de droit. Vous pouvez placer qui vous voulez à sa tête: si on ne change pas le système, le Congo glissera encore plus loin en enfer."Se braquer sur les individus, c'est se tromper de sujet", dit-il. "La vraie question est: est-ce là le Congo que nous voulons? Un pays qui possède 75 à 80% de minéraux stratégiques tels que le cobalt et le coltan, mais dont la population doit se contenter de moins d'un dollar par jour, sans eau potable ni éducation. Et où on doit débourser 1000 dollars pour être candidats parlementaire et encore beaucoup plus pour les candidats à la présidentielle. C'est un très mauvais critère de sélection non ?" Selon Mukwege, le gouvernement, deux ans après sa date d'expiration, devrait enfin laisser la place à un gouvernement civil de transition qui aurait pour tâche d'organiser des élections crédibles, libres et transparentes. "De cette façon, on pourrait garantir que tous ceux qui ont l'ambition de gouverner le pays auraient la même chance de s'exprimer", dit-il. "Si le régime ne respecte pas ses obligations, c'est aux citoyens de prendre le contrôle".Et si rien de tout cela ne se produit en décembre, c'est à la communauté internationale d'intervenir, toujours selon Mukwege. "Depuis 2016, on continue à dériver en se basant sur I'Accord de la Saint-Sylvestre de la Conférence épiscopale nationale du Congo, que Kabila n'a pas adoubé, et une déclaration sans valeur d'un ambassadeur. Elle aurait pu dire: vous êtes illégitimement au pouvoir. Vous devez quitter le pouvoir et le redonner aux gens. On a beau jeu de dire que la souveraineté d'un pays doit être respectée, mais si les droits fondamentaux de la population sont menacés, il n'y a plus de souveraineté qui tienne."