" Nous sommes en plein ouragan force 5. " Cité par le magazine Business Insider, ce cadre de l'administration américaine exagère à peine lorsqu'il décrit le cyclone politique qui balaie Washington depuis trois semaines. Et dont l'intensité se mesure au nombre de tweets publiés par Donald Trump. En l'espace de dix jours, le président en a dégainé plus de 400 ! En moyenne 40 par jour : un record, le concernant. Il y décrit les démocrates comme " des fainéants " qui ne font que " des conneries ". Les journalistes ? " Ils sont devenus fous. " Ses adversaires en général ? Ils agissent " comme des crapules ".

En cas de destitution, les états-Unis encourent "la guerre civile", précise donald trump.

Même le sénateur républicain Mitt Romney n'échappe pas à la foudre. Selon Trump, l'ex-gouverneur du Massachusetts et ancien candidat à la présidentielle (battu par Obama en 2012) n'est qu'un " crétin prétentieux ". Mais la cible principale de sa rage reste le démocrate Adam Schiff. Cet expérimenté député californien est le président de la commission du renseignement à la Chambre des représentants. A ce titre, c'est lui qui, le 24 septembre dernier, a ouvert une enquête sur ce qu'il est convenu d'appeler " l'affaire ukrainienne ".

Ce pedigree le désigne tout naturellement comme ennemi personnel du président. " Adam Schiff a complètement inventé ma conversation avec le président ukrainien et, cependant, il l'a lu devant le Congrès et des millions de personnes ", attaque Trump, le 27 septembre. Après cette première salve, il ajoute : " Adam Schiff devrait démissionner et faire l'objet d'une enquête, c'est un malade ! " Deux jours plus tard, nouvelle agression : il accuse Schiff de " fraude et de trahison ". Et Trump fait part de son espoir de le voir " interrogé au plus haut niveau " !

Donald Trump prédit l'apocalypse. En cas de destitution, les Etats-Unis encourent " la guerre civile ", précise-t-il en relayant les propos du pasteur texan Robert Jeffress. " Ce qui est en train de se passer n'est pas un impeachment, ajoute-t-il. C'est un coup d'Etat qui vise à retirer au peuple son pouvoir, son vote, ses libertés, son droit de posséder des armes, sa religion, son armée, son mur à la frontière. "

Hunter Biden, le fils de Joe Biden, est au coeur de l'affaire ukrainienne qui a déclenché la procédure d'impeachment. © J. ernst/reuters

En toute " bonne foi "

Cet accès de rage destructrice ne s'éteint plus depuis le déclenchement de l'affaire ukrainienne. Celle-ci remonte au 25 juillet dernier, lorsque Donald Trump appelle son nouvel homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky. Après avoir souligné l'aide financière essentielle des Etats-Unis à l'Ukraine, le président américain recommande à son homologue de s'intéresser de près aux affaires du fils de Joe Biden en Ukraine. Trump à Zelensky : " On parle beaucoup du fils de Biden, que Biden a fait arrêter les poursuites, et beaucoup de gens veulent démêler cette histoire. Alors, si vous pouvez faire quelque chose avec le ministre de la Justice, ce serait génial. " En 2014, Hunter Biden, le fils de Joe Biden, est en effet entré au conseil d'administration du géant du gaz ukrainien Burisma. Deux ans plus tard, son père, en qualité de vice-président des Etats-Unis, a fait pression pour obtenir le renvoi du procureur ukrainien enquêtant sur l'entreprise en question. Cette fâcheuse chronologie suggère un conflit d'intérêts qui désigne la famille Biden. Durant les années où son influent père était le vice-président de Barack Obama, Hunter Biden a réalisé de juteuses affaires en Ukraine, mais également en Chine... La conversation téléphonique entre Trump et Zelensky est rendue publique le 25 septembre par le truchement d'un lanceur d'alerte, membre des services de renseignement américain. Ce dernier voit dans les propos du président américain une inacceptable manoeuvre politicienne visant un adversaire potentiel à la présidentielle de 2020. L'agent de la CIA émet un signalement à sa hiérarchie. L'alerte est à son tour transmise au Congrès et déclenche une enquête parlementaire.

Lorsque l'affaire est rendue publique, Trump est curieusement persuadé qu'il n'a rien fait d'illégal. Pour preuve de sa " bonne foi ", il autorise même la publication d'un compte rendu, ou " mémo ", de son échange téléphonique. Il produit l'effet d'une bombe. Ou d'un ouragan force 5. " Ce qui ressort de la conversation est dévastateur d'un point de vue politique et légal ", estime Laurence Tribe, professeur de droit constitutionnel à Harvard et auteur de To End a Presidency : The Power of Impeachment (" Mettre fin à une présidence : le pouvoir de la destitution ", non traduit).

Professeur à l'université de Chicago et spécialiste en droit constitutionnel, Aziz Huq assure être tombé à la renverse à la lecture du compte rendu téléphonique. " Avant la diffusion de ce mémo, je me disais : "Mais pourquoi publieraient-ils quoi que ce soit ? Ce serait fou." Car s'ils ne l'avaient pas fait, nous en serions restés au stade des allégations, comme d'habitude, et rien ne serait advenu... Là, l'ensemble du jeu politique américain s'est trouvé bouleversé à une vitesse incroyable. " Donald Trump ne s'arrête pas là. Le 3 octobre, sur la pelouse de la Maison-Blanche, alors qu'il rejoint son hélicoptère, il déclare à des journalistes médusés que " soit dit en passant, la Chine devrait aussi ouvrir une enquête sur les Biden, car ce qu'il s'est passé en Chine est aussi grave que ce qu'il s'est passé avec l'Ukraine ". En retour plateau, même les présentateurs de sa très trumpienne chaîne préférée Fox News croient être pris d'hallucinations : " Wow, alors ça, c'est du jamais-vu ! " lâche, comme pris de court, Shepard Smith, l'un des journalistes stars de la chaîne.

Fidèles à leur habitude, les républicains font bloc. Leur interprétation de la conversation téléphonique est entièrement différente. Le contenu de la discussion ne leur paraît pas suffisamment compromettant pour justifier une procédure d' impeachment. D'après eux, les propos de Donald Trump ne révèlent pas de lien évident entre l'aide financière gelée par les Etats-Unis et la demande d'une enquête ukrainienne sur les Biden formulée par Trump. Selon eux, il n'y a pas de chantage. La droite trumpienne s'efforce aussi de décrédibiliser le lanceur d'alerte, au motif qu'il n'a pas personnellement assisté à l'appel Trump-Zelinsky, mais qu'il s'est fondé sur des propos rapportés, " des ouï-dire ".

Les démocrates Adam Schiff et Nancy Pelosi sont les cibles principales de la rage du président américain. © J. ernst/reuters

Un regain de popularité

Les républicains affirment également que toutes les actions menées par les démocrates sont sous-tendues par leur ressentiment. " Pendant deux ans, ils se sont accrochés à l'enquête Mueller pour faire obstruction à cette administration, explique Jenna Ellis Rives, conseillère de Donald Trump et auteure de The Legal Basis for a Moral Constitution (" Bases légales pour une Constitution morale ", non traduit). Maintenant que l'affaire est close et n'a pas abouti, ils entreprennent autre chose, cette procédure d'impeachment, pour arriver à leurs fins. Ils oublient que la pure haine partisane contre un chef d'Etat américain ne constitue pas un motif légal de destitution ! "

Bref, deux trains sont lancés à grande vitesse, l'un contre l'autre. Cédant à la pression de l'aile gauche de son parti, la présidente (démocrate) de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, a ouvert la procédure d' impeachment. Mais à contrecoeur. Expérimentée, elle sait que tout le " cirque médiatique " produit par Donald Trump pourrait jouer contre les démocrates, tout comme la tentative de destitution contre Bill Clinton en 1998 s'était finalement retournée contre les républicains.

Au reste, il y a loin du déclenchement de la procédure d' impeachment à la destitution proprement dite. La Chambre des représentants, contrôlée par les démocrates, doit se prononcer à la majorité simple. La décision de culpabilité rendue par le Sénat, à majorité républicaine, nécessite une majorité des deux tiers. Cela signifie que 20 sénateurs républicains doivent se retourner contre le président pour le faire chuter. Pour l'heure, seuls deux d'entre eux se sont risqués à critiquer Trump. " Attendez, les Américains ne vont tout de même pas aller chercher la vérité auprès des communistes chinois ! " raisonne Ben Sasse, élu du Nebraska, le 3 octobre. Le lendemain, Mitt Romney tape plus fort : " L'appel éhonté et sans précédent du président à la Chine et à l'Ukraine pour qu'elles enquêtent sur Joe Biden est condamnable et épouvantable. "

Ces deux électrons libres doivent toutefois tenir compte de l'opinion de leurs électeurs. Or, pour l'instant, 88 % de l'électorat républicain soutient Trump (sondage Gallup). Mieux, sa " base " est galvanisée : en l'espace de seulement septante-deux heures, juste après l'ouverture de l'enquête, la campagne de Trump a récolté plus de quinze millions de dollars de dons. Soit la somme collectée par Joe Biden... en trois mois. Des clips vidéo martèlent en boucle l'argumentaire présidentiel. Le message tient en quelques mots : " Le seul objectif des démocrates est de se battre contre Trump, lui se bat pour vous. " Coût de cette campagne : dix millions de dollars, une broutille pour un candidat dont le trésor de campagne accumulé en 2019 s'élève déjà à 308 millions de dollars. Et le message semble porter : avec 49 % d'opinions positives (sondage HarrisX pour le site d'information The Hill), le président n'a jamais été aussi populaire qu'aujourd'hui.

On comprend mieux pourquoi l'inextinguible fureur de Donald Trump n'est pas près de s'arrêter. Dans une interview au New York Post, le 2 octobre, le milliardaire de 73 ans a assuré qu'il se régalait au milieu de cet énorme champ de bataille : " Ça peut paraître bizarre, mais je suis gonflé à bloc. J'adore ça, j'adore ça ! " Donald Trump s'est toujours épanoui dans le chaos.

Par Corentin Pennarguear.

Impeachment : L'opinion tiraillée

Paradoxe : si la cote de popularité de Donald Trump grimpe dans les enquêtes d'opinion, les Américains n'ont jamais été aussi nombreux à souhaiter sa destitution. Selon le site politique FiveThirtyEight, qui agrège différents sondages (en date du 4 octobre), 46,5 % des interrogés soutiennent la procédure de destitution et 44,8 % s'y opposent. Avant l'ouverture de l'affaire ukrainienne, ils étaient une majorité (51 %) à s'y opposer. Chez les démocrates, très peu d'hésitations, 79,1 % se disent favorables, alors qu'ils ne sont que 12,5 % chez les républicains.

Biden touché mais pas coulé

Pendant la crise politique, la précampagne des primaires démocrates continue. Pour la première fois, la popularité d'Elizabeth Warren dépasse celle de Joe Biden. Les primaires démocrates démarrent le 3 février prochain dans l'Iowa.

Elizabeth Warren: 27 %

Joe Biden: 25 %

Bernie Sanders: 16 %

Pete Buttigieg: 7 %

Kamala Harris: 3 %

Source: Quinnipiac University, septembre 2019