C'est un pied de nez à Jair Bolsonaro, devenu il y a six mois le président du Brésil. Dans le coeur de São Paulo, la capitale économique, l'exposition Devassos no Paraiso (Des débauchés au paradis), consacrée à l'histoire de l'homosexualité dans le pays, a été inaugurée au début du mois de juin. " A l'aube de la colonisation, un historien portugais qualifiait les indigènes de "débauchés" ", explique João Silvério Trevisan, auteur de l'ouvrage à l'origine de l'événement. " Les premiers colons ont été surpris par la nudité et les pratiques sexuelles des natifs ", ajoute-t-il. Plusieurs fois par semaine, des groupes de lycéens de la grande métropole viennent ici, au musée de la Diversité sexuelle, et découvrent un pan méconnu de l'histoire nationale.
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C'est un pied de nez à Jair Bolsonaro, devenu il y a six mois le président du Brésil. Dans le coeur de São Paulo, la capitale économique, l'exposition Devassos no Paraiso (Des débauchés au paradis), consacrée à l'histoire de l'homosexualité dans le pays, a été inaugurée au début du mois de juin. " A l'aube de la colonisation, un historien portugais qualifiait les indigènes de "débauchés" ", explique João Silvério Trevisan, auteur de l'ouvrage à l'origine de l'événement. " Les premiers colons ont été surpris par la nudité et les pratiques sexuelles des natifs ", ajoute-t-il. Plusieurs fois par semaine, des groupes de lycéens de la grande métropole viennent ici, au musée de la Diversité sexuelle, et découvrent un pan méconnu de l'histoire nationale. De quoi hérisser le nouveau chef de l'Etat, un ex-officier militaire d'extrême droite réputé, longtemps avant son élection surprise en octobre dernier, pour ses invectives contre les homos, mais aussi contre les féministes, les Noirs ou encore les Indiens. Père de famille et chrétien fervent, Bolsonaro préférerait un fils " mort dans un accident de la route plutôt qu'en couple avec un moustachu ". Lui et ses partisans ont dénoncé ad nauseam la prétendue fourniture d'un " kit gay " aux écoles quand la gauche était au pouvoir. Le ministre de l'Education d'alors, Fernando Haddad, qui sera ensuite candidat à la présidentielle de 2018, prévoyait de distribuer des documents aux enseignants du secondaire dans le cadre d'un projet " Ecole sans homophobie ", afin de lutter contre l'intolérance. " Jair Bolsonaro est le premier président du Brésil à avoir été condamné pour injure, en 2015, après des déclarations homophobes ", déplore Claudio Nascimento, responsable d'Arco Iris (arc-en-ciel), une association créée il y a plus d'un quart de siècle pour la défense des droits de la population LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres). " Je ne risque pas d'avoir un fils homosexuel, avait fanfaronné le député de Rio à la télévision, car mes enfants ont été bien élevés. " Nullement assagi par l'exercice du pouvoir, il continue de ferrailler contre les minorités sexuelles, obsédé à l'idée que son pays ne devienne " un paradis du tourisme gay ". Six mois après sa prise de fonction, son ambition de démanteler les politiques mises en place par ses prédécesseurs du Parti des travailleurs, Luiz Inacio Lula da Silva (2003-2011) et Dilma Rousseff (2011-2016), en matière de protection des minorités, de l'environnement ou des droits sociaux, rencontre pourtant des obstacles. Le 13 juin, le Tribunal suprême fédéral (STF) a adopté une loi criminalisant l'homophobie, un texte dans les placards depuis quinze ans. " La Cour suprême l'a approuvé car elle estime que le pouvoir législatif n'a pas joué son rôle de défenseur des droits humains, inscrits dans la Constitution adoptée en 1988, après la dictature militaire ", relève le professeur de droit Henrique Rabello. L'institution est d'autant plus sollicitée pour faire respecter la Loi fondamentale que le lobby des élus religieux au Congrès, réputé pour son rigorisme, devient plus remuant. Cette querelle des anciens et des modernes repose sur un paradoxe. Le Brésil est l'un des pays qui célèbrent le mieux la diversité sexuelle : la Gay Pride de São Paulo rassemble chaque année jusqu'à trois millions de personnes, un record mondial. Mais le pays est aussi celui où le plus de membres de cette minorité sont assassinés. " Le Brésil est de longue date associé à une mythologie de la liberté sexuelle, relève João Trevisan, pionnier de la lutte pour les droits des LGBT. C'est une renommée liée à la passion des Brésiliens pour les masques, le travestissement et la culture du carnaval, quand les hommes se déguisent en femmes et les maîtres, en esclaves. Mais la réalité est plus complexe. " Le plus grand Etat d'Amérique latine - 209 millions d'âmes - " est à la fois libéral et conservateur en matière de moeurs, ajoute-t-il. Cette dichotomie se vérifie plus que jamais aujourd'hui ". Dès 1830, au Brésil, le Code pénal décriminalise l'homosexualité et cesse de punir le " crime de sodomie " - quarante ans après la Révolution française, mais cent trente avant les Etats-Unis. L'homosexualité reste pourtant persécutée. A l'opprobre moral de l'Eglise succède, avec l'essor du positivisme, la stigmatisation de l'homosexualité comme pathologie. Il faudra attendre plus d'un siècle pour que les minorités sexuelles s'organisent, encouragées notamment par la mobilisation née en 1969 aux Etats-Unis des émeutes de Stonewall - après une énième descente de police au Stonewall Inn, un bar gay de New York. La première association homosexuelle et le premier journal gay brésilien voient le jour en 1978. Dans les années 1980, ce militantisme est attisé par l'apparition du sida : les associations font pression sur les autorités pour obtenir l'accès aux médicaments. Avec succès. En 1996, sous la présidence du centriste Fernando Henrique Cardoso (1995-2002), le Brésil est le premier pays en développement à offrir des soins gratuits aux personnes infectées par le VIH : le nombre de morts et de séropositifs s'effondre. Dix ans plus tard, porté par une société civile très dynamique, Lula renforce la protection des minorités. Le secrétariat des Droits de l'homme devient un ministère, rattaché directement au président. Outre la loi Maria da Penha contre la violence à l'égard des femmes, est lancé le projet " Brésil sans homophobie ". Mais le Parlement ne suit pas. " Aucun des droits obtenus par les LGBT n'a été accordé par le Congrès ", relève Henrique Rabello. Le mariage pour tous, en 2011, le droit à l'adoption en 2015, le droit des transexuels de changer leur nom dans les registres publics ont été validés par la Cour suprême, sous la pression de la société civile. Ces évolutions, cependant, sont critiquées par le camp conservateur : " Pourquoi protéger les minorités et gouverner en s'occupant de la race, de la religion, de l'option sexuelle de chacun ? " interroge Valera Bolsonaro, députée de l'Etat de São Paulo et parente du président, interrogée par Le Vif/L'Express. " Soit tout le monde est égal, soit personne ne l'est ", ajoute-t-elle. Si la remise en question des acquis inscrits dans la loi semble peu probable, les attaques contre les droits des minorités sexuelles peuvent prendre des formes plus sournoises. Dans le domaine de la santé, par exemple, la loi fédérale garantit la gratuité des soins pour tous. En pratique, toutefois, " on constate une baisse de la fourniture de médicaments aux séropositifs, assure Maria Eduarda Aguiar, présidente du Grupo pela vidda, une association d'aide aux personnes touchées par la pandémie. Si cela persiste, on peut craindre une hausse de la propagation de la maladie. " Evoquant le VIH dans un discours, il y a neuf ans, Jair Bolsonaro jugeait vain de dépenser l'argent public pour " des gens qui ne prennent pas de précautions ". Aux yeux de son ministre de la Santé, Luiz Henrique Mandetta, le sida est une " question morale " et " la disponibilité des médicaments encourage les gens à délaisser la prévention ". Les activistes craignent une recrudescence des actes homophobes dans un pays où ils sont légion. Déjà, en 2017, 445 personnes LGBT ont été assassinées, selon le Groupe gay de Bahia, " un chiffre sans doute en deçà de la réalité, pointe Renan Quinalha, professeur de droit à l'Université fédérale de São Paulo, car l'ONG se fonde sur les cas relevés dans les journaux ". Les transexuels sont les plus exposés : 179 d'entre eux ont été tués cette année-là, une proportion 10 fois supérieure à celle des Etats-Unis, d'après l'association Antra. " Avec Bolsonaro, cela va être pire, redoute David Miranda, qui a succédé au député gay Jean Wyllys, parti en exil au début de l'année après avoir reçu des menaces de mort. Les discours stigmatisants du président donnent un sentiment d'impunité aux LGBTphobes. " Elu de l'Etat de Rio, le député et sa famille font l'objet d'intimidations : " J'ai reçu des photos de mes enfants, poursuit David Miranda. On nous accusait, mon mari et moi, d'être des pédophiles. " A Niteroi, de l'autre côté de la baie de Rio, Bruna Benevides, présidente du Conseil LGBT de Guanabara, partage son inquiétude : " Au lendemain de la présidentielle, des gens hostiles nous disaient "Préparez-vous !" Depuis, on a installé des caméras à l'entrée de nos locaux. " A intervalles réguliers, à São Paulo, devant l'entrée du musée de la Diversité sexuelle, des passants font un geste de la main en forme de pistolet, rendu célèbre par Bolsonaro. C'est pour parer aux agressions qu'est né, en 2016, le Piranhas Team, à Rio. Dans le quartier bohème de Lapa, ce club propose des cours d'arts martiaux aux femmes et aux LGBT. " Au moment des élections, 23 nouveaux élèves se sont inscrits à l'initiation au krav maga, une méthode d'autodéfense, raconte Halisson, l'un des fondateurs. Plus récemment, quand on a lancé un nouveau groupe de ju-jitsu, nous avons reçu des messages de menaces. " S'il s'est aggravé avec l'arrivée au pouvoir de Bolsonaro, le virage puritain en cours au Brésil a des racines plus anciennes. Dans un pays où le spectre politique est fragmenté en une trentaine de partis, gouverner impose de nouer des alliances. " Lula puis Dilma Rousseff, déjà, ont dû composer avec des élus évangéliques de plus en plus influents ", observe Claudio Nascimento. En 2011, le chef de l'Assemblée de Dieu, Silas Malafaia, crée la polémique autour du prétendu " kit gay ". L'année suivante, une campagne de prévention du sida est retirée de la télévision publique. " La frilosité des autorités a conforté les ultraconservateurs et donné du crédit à leur discours ", déplore Renan Quinalha. A plus long terme, le chercheur fait toutefois preuve d'optimisme : en octobre dernier, à la veille de la victoire de Bolsonaro à la présidentielle, 74 % des personnes interrogées par l'institut Datafolha estimaient qu'il fallait accepter l'homosexualité, et une transgenre était élue pour la première fois au parlement de l'Etat de São Paulo. " On est au creux d'une vague conservatrice. Ça passera. " Par Catherine Gouëset, avec Marie Naudascher et Morgann Jezequel.