Quels changements sur le terrain?

La Turquie, qui contrôlait déjà des pans entiers du nord de la Syrie à la faveur de deux précédentes opérations à l'ouest de l'Euphrate, va élargir sa présence à l'est du fleuve avec la mise en place prévue d'une "zone de sécurité" longue de 120 km et de 30 km de profondeur entre les localités de Tal Abyad et Ras al-Aïn dont elle a délogé les combattants kurdes des YPG (Unités de protection du peuple). La présence de l'armée du régime syrien, appelée à la rescousse par les YPG, dans d'autres secteurs de la frontière, empêche toutefois Ankara d'étendre cette zone à quelque 450 km comme il en avait l'intention.

Mais aux termes de l'accord conclu mardi par les présidents turc Recep Tayyip Erdogan et russe Vladimir Poutine à Sotchi, Moscou s'est engagé à faire partir les YPG de ces secteurs en coordination avec l'armée syrienne pour les repousser à 30 km au moins de la frontière turque. L'accord stipule aussi que des patrouilles conjointes russo-turques seront mises en place dans ces portions frontalières, sur une profondeur de 10 km, à partir du 29 octobre. Cet arrangement fait surtout les affaires de l'armée syrienne, estime Fabrice Balanche, expert de la Syrie à l'Université de Lyon. "L'armée syrienne reprend le contrôle de tout le Nord-Est syrien, à l'exception de la bande de territoire entre Ras al-Aïn et Tal Abyad qui est sous occupation turque", décortique-t-il. "Assad récupère un tiers de son territoire sans tirer un coup de fusil".

Qui sont les gagnants et les perdants?

Si la Turquie apparaît comme le principal vainqueur à court terme, ce sont Moscou et le régime syrien qui vont engranger les dividendes de l'offensive turque et des accords qui ont suivi, selon des analystes. Les YPG, abandonnées par les Etats-Unis, dont elles étaient les partenaires dans la lutte contre les jihadistes du groupe Etat islamique (EI), et en passe d'être mises sous tutelle par Damas et la Russie, apparaissent comme les grands perdants. Tout comme Washington, qui a retiré l'essentiel de ses troupes et laissé le champ libre aux Russes.

Les Etats-Unis étant sortis de Syrie, le règlement du conflit aura désormais lieu "exclusivement entre les partenaires d'Astana : Iran, Russie, Turquie. Dans l'accord de Sotchi, il n'est nullement fait mention de l'ONU ou Genève, mais uniquement d'Astana", note M. Balanche. Lancé début 2017 à l'initiative de Moscou avec l'Iran et la Turquie, le processus d'Astana a progressivement éclipsé les négociations menées sous l'égide de l'ONU entre le régime d'Assad et l'opposition. "Les vainqueurs sont la Russie, l'Iran, la Turquie et le gouvernement syrien. Les perdants sont les Kurdes, qui perdent toute autonomie et pouvoir dans cette région, les Etats-Unis, qui se décrédibilisent vis-à-vis de leurs alliés locaux et internationaux, l'Union européenne, qui va devoir gérer le problème des jihadistes de retour ou sous l'emprise de Damas", ajoute-t-il.

Pour Emre Kaya, du centre de réflexion Edam à Istanbul, le régime d'Assad "est le plus grand gagnant de ces deux accords". "Il a repris le contrôle des frontières, plusieurs villes-clé et des voies de transport majeures", décrypte-t-il.Pour Ayham Kamel, du cabinet Eurasia Group, "ce sont les Russes qui gagnent le plus et apparaissent comme un acteur clé en Syrie et dans la région". "Ces accords marquent une étape sur la voie d'un règlement du conflit syrien. L'accord russe (avec la Turquie) permet à Assad d'étendre son contrôle sur l'est du pays riche en ressources", dit-il.

Une contrepartie turque?

Les responsables turcs martèlent qu'Ankara a obtenu gain de cause sur toutes ses demandes au sujet des YPG sans avoir fait la moindre concession. Mais des experts estiment que la Turquie pourrait avoir consenti, en échange de la mise au pas des YPG, à fermer les yeux sur une offensive du régime qui semble se profiler contre Idleb, dernier bastion rebelle dans le nord-ouest de la Syrie contrôlé par des rebelles soutenus par Ankara et des jihadistes.

M. Assad a d'ailleurs effectué mardi une visite inédite près de la ligne de front à Idleb au moment où MM. Erdogan et Poutine se rencontraient à Sotchi. "Il est encore trop tôt pour parler d'une contrepartie. Mais la visite surprise de Bachar al-Assad auprès de ses troupes sur le front à Idleb coïncidant avec le sommet entre Poutine et Erdogan est un symbole important", estime M. Kaya, l'analyste d'Edam. M. Kemal souligne pour sa part que l'accord turco-russe "poussera probablement Ankara à être plus enclin à accepter la capture d'Idleb par le régime". "La résistance des rebelles sera moins efficace sans le soutien d'Ankara", ajoute-t-il.