Maître de conférences à Sciences Po Paris, fondateur du site d'analyse économique et géopolitique The Multipolarity Report (1), Alexandre Kateb est l'auteur du livre Les Economies arabes en mouvement (2). Il décrypte la grave dépression financière et économique du Liban et ses causes.
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Maître de conférences à Sciences Po Paris, fondateur du site d'analyse économique et géopolitique The Multipolarity Report (1), Alexandre Kateb est l'auteur du livre Les Economies arabes en mouvement (2). Il décrypte la grave dépression financière et économique du Liban et ses causes. Quelles sont les racines de la crise économico-financière libanaise ? Elles résident dans un système économique et financier très dépendant des capitaux extérieurs. Il s'est révélé insoutenable à maintenir, dès lors que ces capitaux ont reflué ces dernières années et qu'en parallèle, les réformes qui devaient être mises en oeuvre par le gouvernement ne l'ont pas été. Elles auraient dû remédier aux faiblesses les plus visibles du système économique, et notamment corriger le déficit public abyssal du pays qui absorbait une grande partie des ressources financières tout en permettant aux banques d'engendrer des profits importants sans avoir à financer l'économie libanaise. Cette dépendance aux capitaux étrangers remonte-t-elle à l'après-guerre civile, au moment de la reconstruction du pays à partir du début des années 1990 ? On pourrait même dire qu'elle est consubstantielle à l'économie libanaise depuis au moins les années de l'après-Seconde Guerre mondiale. Cette dépendance a persisté pendant la guerre civile puisque chacune des factions avait ses propres sponsors financiers étrangers. Après cette période, la dépendance aux capitaux étrangers a pris une forme plus institutionnalisée. Les banques ont été mobilisées pour la reconstruction. Leur développement a été exponentiel. Il en a résulté un système complètement hypertrophié où les actifs représentent entre trois et quatre fois l'économie du pays. Pourquoi l'apport des capitaux extérieurs s'est-il raréfié ces derniers mois ? La raréfaction de ces capitaux provient de plusieurs sources. La plus significative est le contre-choc pétrolier de 2014 qui a provoqué un assèchement des pétrodollars dans la région à partir de l'année suivante alors même que les investisseurs du Golfe étaient traditionnellement une des sources principales du financement de l'économie libanaise. Il s'est encore accentué à partir de 2018 après la brouille, fin 2017, entre le prince héritier d'Arabie saoudite Mohamed Ben Salmane et le Premier ministre Saad Hariri, retenu un temps à Riyad. Autre raison du tarissement, la réduction des capitaux des Libanais de la diaspora, dont une partie est installée dans ces mêmes Etats du Golfe. Enfin, le conflit syrien a aussi eu un impact sur la rentrée de capitaux. Le Liban était traditionnellement utilisé par la Syrie comme un hub financier pour ses échanges avec le monde extérieur. Une partie importante de ces flux ont disparu à mesure que l'économie syrienne implosait à cause de la guerre civile. A partir de 2019, la défiance envers l'Etat libanais et le système bancaire s'est renforcée quand des informations ont commencé à filtrer sur les sorties de capitaux et sur la vulnérabilité du système bancaire à un décrochage soudain de la livre libanaise. L'Association des banques du Liban rechigne à se soumettre aux réformes réclamées par le Fonds monétaire international dans les négociations en cours avec le Liban. Pourquoi cette résistance ? Elle s'explique principalement par le fait que si les banques devaient reconnaître le diagnostic d'énormes pertes, cela signifierait la banqueroute d'une grande partie d'entre elles. On parle d'un montant compris entre 50 et 60 milliards de pertes matérialisées au niveau de la Banque centrale du Liban, soit à peu près un tiers des actifs de celle-ci. Si cette matérialisation des pertes est effective, les banques qui disposent de moins de fonds propres seraient techniquement en faillite. La faillite des banques rejaillirait sur l'économie et sur l'Etat lui-même. Quand on analyse un peu plus sérieusement les choses, on voit bien que la résistance des banques révèle l'interdépendance entre l'économie et le système bancaire, ce qui explique que la solution doit être globale et partagée. La décision des banques de limiter les retraits d'argent est-elle une mesure logique pour éviter la banqueroute ? C'est une mesure qui s'est imposée parce que chaque retrait supplémentaire en l'absence de rentrées de capitaux accentue l'hémorragie financière et ne fait en définitive qu'accroître le problème. Les banques ont pris ces dispositions en l'absence de prise de responsabilités de la part du gouvernement précédent. Ironie de l'histoire, une des mesures que les banques refusent dans le cadre des réformes demandées par la FMI est une loi sur les contrôles des capitaux. Or, les banques ont elles-mêmes mis en place un contrôle ad hoc des capitaux. Mais de manière différenciée, raison pour laquelle on les critique, parce que certains grands déposants peuvent contourner ce mécanisme s'ils sont proches des actionnaires. La loi sur le contrôle des capitaux vise notamment à généraliser ces interdictions de transferts en dollars en attendant l'assainissement de la situation. C'est à la Banque mondiale, au Fonds monétaire international (FMI) qu'il devrait revenir de prendre en charge le gouvernement économique du pays. Mais aujourd'hui, l'urgence est de sortir la tête de l'eau des Libanais. Il faut garantir un revenu décent à six millions de personnes, ce qui est tout à fait réalisable quand on pense aux trillions de dollars dépensés dans les pays occidentaux pour faire face à l'impact du coronavirus sur l'économie. Il faut un engagement clair en ce sens, sinon on risque de voir se répéter la crise migratoire de 2015 en Europe. Croyez-vous à un accord avec le FMI ? Il y aura un accord. Le FMI étant lui-même une organisation qui obéit à ses actionnaires, ce sont les grands Etats qui ont le dernier mot. Les Etats-Unis, les pays européens et quelques autres comme la Chine peuvent imposer une solution au FMI et forcer la main au Liban s'il le faut. Le règlement est complexe. Mais des solutions créatives peuvent être trouvées en mobilisant la communauté internationale. Il faudrait, par exemple, créer une caisse d'amortissement de la dette publique, qui représente aujourd'hui plus de 170 % du PIB, ainsi qu'un fonds de restructuration bancaire, adossé à un système de garantie des dépôts, pour assainir le système bancaire. L'objectif est de réduire la taille du système bancaire de manière graduée pour que l'opération ne conduise pas à une implosion supplémentaire.