De l'autre côté de la rive, au bord de la chaussée, beaucoup se mettent en quête des produits de base, devenus introuvables chez eux : farine, riz, huile... Quelques-uns font du troc. La plupart rentrent le soir même. D'autres, par milliers, fuient le Venezuela. Pour de bon.
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De l'autre côté de la rive, au bord de la chaussée, beaucoup se mettent en quête des produits de base, devenus introuvables chez eux : farine, riz, huile... Quelques-uns font du troc. La plupart rentrent le soir même. D'autres, par milliers, fuient le Venezuela. Pour de bon.Luisa (1), la trentaine, a fait le voyage depuis San Cristobal, une ville de 300 000 habitants située à une vingtaine de kilomètres de la frontière. Fonctionnaire, elle gagne un million de bolivars (douze euros) par mois. " Mais un kilo de viande coûte 1,8 million ", soupire-t-elle. Comme beaucoup de ses compagnons d'infortune, ce matin-là, la jeune femme tire à bout de bras une grosse valise à roulettes ; la sienne est remplie de papiers, récupérés dans les poubelles des administrations, qu'elle vient vendre au recyclage en Colombie. Elle en tirera quelques centaines de pesos, soit quelques centimes d'euros. De quoi rapporter aux siens un peu de farine et de riz, achetés sur les étals de la zone frontalière. " Quelle humiliation ! " se désole-t-elle, les yeux baissés.D'autres viennent de beaucoup plus loin. Darlen, une infirmière âgée de 32 ans, fait le voyage une fois par semaine depuis Barquisimeto, à 600 kilomètres de là, pour vendre et acheter ce qu'elle peut. Elle repart chargée de pâtes, de haricots, ou encore de lait, moins chers de ce côté-ci de la frontière. A Caracas, la capitale, Deicy monte à bord d'un autocar tous les dix jours et vient faire provision d'aliments et de médicaments. Le voyage dure douze heures.Ainsi va le Venezuela, dont la population a été appelée aux urnes dimanche 20 mai. Autrefois prospère, le pays est désormais à la dérive. Depuis six ans, dans la république bolivarienne, l'économie s'est contractée d'un tiers - un legs de l'ancien président Hugo Chavez, devenu un véritable désastre avec son successeur Nicolas Maduro. L'inflation atteint un niveau si astronomique que l'Etat a cessé de publier ses chiffres ; elle pourrait être de 13 000 % en 2018, selon le Fonds monétaire international. Le PIB, en chute libre, est devenu un secret d'Etat. Régulièrement augmenté, le salaire minimal ne parvient pas à suivre la hausse des prix : sa valeur a été réduite de quatre cinquièmes en un an, selon Ivan Briscoe, politologue à l'International Crisis Group. Niant l'évidence, le régime attribue l'effondrement à un mystérieux complot de l'étranger destiné à le renverser. Une fois dilapidée la rente pétrolière de ce pays pourtant doté des premières réserves mondiales de brut, le pouvoir chaviste a vu sa base électorale s'effriter. Confronté au mécontentement qui a commencé à s'exprimer dans les urnes, le gouvernement a choisi, depuis trois ans, la voie de l'autoritarisme. Refusant d'admettre la victoire de l'opposition aux législatives de décembre 2015, il a convoqué une Assemblée constituante, lors d'un scrutin controversé, en juillet 2017. Une institution qui prétend désormais se substituer au Congrès.Après de nouvelles élections régionales et municipales boycottées par l'opposition à l'automne, le pouvoir a décidé d'avancer au 20 mai la présidentielle. Nicolas Maduro l'a emportée sans surprise avec 67,7 % des voix. Le taux de participation n'a cependant été que de 46 %, signe de la lassitude de bon nombre de Vénézuéliens. " Du temps de Chavez, ça allait encore. Avec Maduro, nous avons perdu l'espoir d'une amélioration ", confie un jeune couple qui vend des parts de gâteau à la farine de maïs à l'entrée du pont Simon-Bolivar. " A moins qu'il ne quitte le pouvoir, on ne rentrera pas. Et dès qu'on aura rassemblé assez d'argent, on fera venir nos deux enfants, restés chez leur grand-mère. " Mairobe, 31 ans, a quitté son poste d'institutrice à Maracaibo, sur la côte atlantique, pour rejoindre le Pérou : " C'est sans issue, se désespère-t-elle. J'ai voté deux fois pour Chavez. Il a beaucoup fait pour le pays, mais je regrette d'avoir soutenu Maduro. Il nous mène à la ruine. "Passé la guérite du service d'immigration colombien, au milieu du pont, des porteurs munis de diables attendent les voyageurs. Un peu plus loin, les arrivants sont assaillis par des camelots, des compatriotes pour la plupart. Dans un bruyant capharnaüm, marchands de friandises et de cartes téléphoniques colombiennes jouxtent les vendeurs de légumes sortis des potagers vénézuéliens. Plus loin, de jeunes hommes brandissent des pancartes : " On achète de l'or et des cheveux. " Sous un arbre, une " coiffeuse " soulève la partie supérieure de la chevelure d'une jeune femme, avant de soustraire les mèches de l'arrière de la tête ; même dans le dénuement, on sauve les apparences ; un chignon, savamment agencé, cache les boucles manquantes. Avec les 30 000 pesos ainsi gagnés, la vendeuse prévoit, cette fois, d'acheter des couches pour son bébé.Sur la chaussée d'en face, des rabatteurs proposent des places de bus à destination de l'Equateur, du Pérou, du Chili. Compter trois à quatre jours de trajet pour Quito, cinq pour Lima, plus d'une dizaine pour Santiago. Rares sont ceux qui peuvent prendre l'avion ; il faudrait à un professeur d'université plusieurs années de salaire pour rejoindre l'Argentine ou le Chili par les airs.Dans le flot de passants encombrés de bagages, on repère vite ceux qui ont prévu de traverser le continent, munis d'une couverture pour supporter la climatisation toujours trop froide des bus. Carrure athlétique, Roberto est en partance pour l'Equateur, avec plusieurs de ses coreligionnaires évangéliques. Dans sa ville de Trujillo, il avait fondé, en 2015, une petite société de formation d'agents de sécurité. " Un an plus tard, les élèves n'avaient plus les moyens de payer les cours. Ils ont cessé de venir. " Alors Roberto a mis la clé sous la porte.En début d'année, le service colombien de l'immigration estimait à 35 000 le nombre d'entrées quotidiennes via le pont Simon-Bolivar, dont 3 000 définitives. Quelque 4 000 Vénézuéliens gagnent l'étranger chaque jour - près de 1,5 million par an. Un exode massif et inédit pour un pays en paix (voir l'encadré page 63). " La moitié des exilés restent en Colombie, l'autre se dirige vers d'autres contrées de la région ", précise Josef Merkx, patron de l'antenne colombienne du Haut-commissariat de l'ONU pour les réfugiés. Sur 31 millions de Vénézuéliens, 3,3 millions sont partis. " Plus de la moitié ont fui depuis moins d'un an et demi ", précise Tomas Paez, spécialiste de la diaspora, lui-même en exil à Madrid.La Colombie évalue à 800 000 les ressortissants du pays voisin sur son sol, sans compter la " migration pendulaire " (ceux qui vont et viennent le long de la frontière). En avril dernier, pour tenter d'en savoir plus, Bogota a entamé un recensement. Des compteurs ont fait leur apparition, il y a quelques semaines, sur le pont Simon-Bolivar.Les associations caritatives catholiques sont en première ligne pour venir en aide aux plus démunis en provenance du Venezuela. A 200 mètres du pont, dans le hameau de La Parada, le relais de la Divine providence déplace des foules : ici, on offre deux repas par jour à 1 500 femmes, enfants, personnes âgées. A peine finie la vaisselle du petit déjeuner, une vingtaine de bénévoles, vénézuéliens pour la plupart, préparent le déjeuner sous l'auvent. Originaire de Coro, sur la côte nord, Juan épluche des carottes et évoque ses sept années passées derrière le guichet d'une banque. Il se souvient des manifs en tee-shirt rouge, qui tient lieu d'uniforme chaviste, auxquelles il assistait moins par passion militante que par souci de préserver sa place. Las, il a fini par quitter son travail : " Impossible d'en vivre. "Quelques heures plus tard, attablée devant une assiette de riz, de haricots et de poulet, Teresa, 52 ans, habitante de San Cristobal, raconte sa journée. Debout à 3 heures, elle est parmi les premiers à franchir le pont, ouvert aux piétons à partir de 5 heures. Les bons jours, Teresa prend deux repas à La Parada. Vers 16 heures, si tout va bien, l'ancienne vendeuse de maroquinerie est de retour dans sa ville, où elle repart à la recherche d'objets à recycler, y compris dans les poubelles et les décharges.La vie a beaucoup changé à San Cristobal... A la tombée de la nuit, raconte une autre habitante, les rues sont désertes. Faute de ressources, les transports publics se sont raréfiés. Désargentés, les habitants ne sortent plus. La cité abrite désormais des Vénézuéliens venus de très loin, parfois, dans l'espoir de rejoindre la Colombie : " Beaucoup sont bloqués, faute de papiers, témoigne cette habituée de la soupe populaire. Des familles avec des bébés dorment sur la place de l'église San-Antonio, en plein air. " La plupart des exilés invoquent des motifs économiques. D'autres fuient l'insécurité. Avec 28 000 homicides en 2016, le Venezuela est l'un des pays les plus violents du monde. " On dit, là-bas, que les rares frigos pleins sont ceux des morgues ", ironise Tomas Paez. Quelques-uns, enfin, ont été poussés à l'exil pour des raisons politiques.Retour au milieu du pont. Après un brin de conversation, le garde-frontière vénézuélien, de l'autre côté de la rambarde, admet qu'une partie de sa famille se livre aussi au va-et-vient, en quête de nourriture et de médicaments. En principe, les plus modestes et les fonctionnaires bénéficient d'un panier de provisions, vendu à bas prix par les comités locaux d'approvisionnement et de production (Clap). " 3 kilos de riz, autant de farine, 1 kilo de sucre et de lentilles, 500 grammes de haricots noirs, et 1 litre d'huile. Mais depuis décembre, plus rien ! " se lamente la femme d'un autre garde bolivarien. " Le chef de la brigade reçoit 60 Clap, mais 200 hommes sont sous ses ordres. Seuls les plus fidèles sont servis. " Elle attend son tour pour faire vacciner son bébé, sous l'abri de la Croix-Rouge colombienne, à deux pas du pont. La demande est telle que l'ONG a installé, en avril, un accès gratuit pour les vaccins les plus indispensables : polio, diphtérie, fièvre jaune, rougeole... Depuis quelques mois, le Venezuela voit resurgir cette dernière maladie et la malaria.Une rumeur tenace évoque le trafic de produits subventionnés, acheminés de nuit, quand le pont est ouvert aux seuls véhicules. La zone frontalière est le lieu d'une vaste contrebande de carburant, presque gratuit au Venezuela, revendu à prix d'or en Colombie. A quelques kilomètres de là, à Cucuta, d'autres migrants sont rassemblés autour des bornes wi-fi gratuites installées dans les parcs du centre-ville. Ils viennent recharger leurs portables et téléphoner aux leurs. " On leur dit que tout va bien, confie d'un air las Francisco, un étudiant de Barquisimeto qui a délaissé les bancs de l'école, désertée par les profs. Quelle blague ! Ici, il n'y a pas de travail. On gagne une misère en essayant tous de vendre les mêmes bricoles. Nous sommes partis parce qu'on ne mangeait qu'un repas par jour, mais ce n'est pas mieux ici. Mes soeurs et moi, avec le peu qu'on récolte, on a juste de quoi payer une chambre pour ne pas dormir à la rue et envoyer quelques pesos à nos parents. " Dans cette ville de 800 000 habitants, un temps rendue prospère par le commerce avec le pays voisin, la tolérance de la population est mise à rude épreuve. En janvier, un cocktail Molotov a été lancé sur un terrain de basket du quartier de Sevilla, où s'étaient abrités des sans-logis. En février, le gouvernement colombien a cessé de délivrer aux frontaliers des permis de résidence temporaires pour aller et venir pendant une semaine. Les experts craignent un déplacement des candidats au départ vers les zones aux mains des narcotrafiquants, de part et d'autre de la rivière Tachira. "Les Vénézuéliens sont accusés de tous les maux - vols, agressions, prostitution -, souvent sans preuve. Et la presse locale jette de l'huile sur le feu ", déplore le père Francisco Bortignon, responsable d'un centre d'accueil de la mission Scalabrini pour les migrants, en périphérie de Cucuta. Leur arrivée pèse, il est vrai, dans cette région qui compte l'un des taux de chômage les plus élevés en Colombie. " Avant même leur venue, la part du travail informel ici était de 70 % ", précise le prêtre italien. Son établissement donne des cours à quelque 2 000 élèves, dans un faubourg déshérité de la ville. Face à la demande, il prévoit, avec l'aide du Programme alimentaire mondial de l'ONU, d'ouvrir deux nouvelles cantines et des ateliers de formation professionnelle. Plus loin, au pied du pont Francisco-Paula, autre édifice frontalier, quelque 250 Indiens Yukpas campent sous des bâches en plastique éventrées par la pluie. Originaires de la cordillère de Perija, qui sépare les deux pays, ils sont officiellement binationaux. Comme nombre de Vénézuéliens, Remigio Segundo Romero, le chétif cacique du groupe, établit une distinction entre le président Maduro et son prédécesseur : " Avant, nous, les Indigènes, n'existions pas. Chavez a inscrit les droits des peuples premiers dans la Constitution. " Mais que valent ces droits ? Pas grand-chose, semble-t-il, quand la faim guette... " En Colombie, au moins, les enfants sont soignés par la Croix-Rouge et reçoivent à manger. " Par Catherine Gouëset.