"Le rêve ultime", voilà ce qu'on pouvait lire en lettres blanches sur la vitre du camion rouge qui est entré dans une zone industrielle de la ville britannique de Grays, dans la nuit du mardi au mercredi. Sauf, qu'à son bord, les 39 cadavres retrouvés dans la soute réfrigérée avaient arrêté de rêver à un avenir meilleur.

Les faits

Selon la police britannique, la remorque du camion est arrivée vers 00h30 (01H30 HB), à Purfleet, port sur la Tamise, en provenance de Zeebruges. Le convoi aurait quitté le port une heure après son arrivée. Trente minutes plus tard, soit à 01h40 heure locale (02h40 HB), les services de secours découvrent des corps sans vie dans un camion dans une zone industrielle à Grays dans l'Essex, à une trentaine de kilomètres de Londres, et alerte la police. Les victimes auraient passé environ 70 minutes au Royaume-Uni avant d'être découvertes. Les 39 corps trouvés dans le camion ont été déclarés morts sur place. Les victimes, dont l'identification est en cours, seraient 38 adultes et une jeune femme majeure, présentée auparavant comme étant une adolescente. Les forces de l'ordre ont confirmé que huit d'entre elles sont des femmes et 31 des hommes.

Selon plusieurs médias britanniques, les victimes auraient toutes la nationalité chinoise, mais cette information n'a pas encore été confirmée par la police puisqu'elle se borne à dire qu'il "pourrait s'agir" de ressortissants chinois. La Chine a annoncé jeudi que des employés de son ambassade se dirigeaient près de Londres pour confirmer la nationalité, supposément chinoise, des 39 personnes. "Du personnel de l'ambassade de Chine au Royaume-Uni se rend sur les lieux pour procéder à des vérifications", a indiqué le ministère chinois des Affaires étrangères dans un message posté sur le réseau social Weibo.

On ignore à ce stade si elles sont mortes de froid ou étouffées. Des "sources proches de l'enquête" ont déclaré au Daily Mail que le refroidissement du container était en cours lorsque l'alarme s'est déclenchée. On ne sait pas si c'est le conducteur qui a appelé les secours.

Les autorités britanniques mettent en garde contre une enquête longue et complexe. Bien qu'il ne soit pas clair s'il s'agit de migrants qui ont été introduits clandestinement au Royaume-Uni, tous les signes vont dans cette direction.

Une chasse à l'homme internationale a par ailleurs débuté pour retrouver les passeurs impliqués. Selon le Daily Mail, les enquêteurs examinent la piste d'une bande de trafiquants d'êtres humains irlandaise, qui aurait des liens avec la ville bulgare de Varna.

© Reuters

Le chauffeur

Agé de 25 ans et originaire d'Irlande du Nord, le chauffeur a été arrêté dans le cadre d'une enquête pour meurtre. Selon les médias britanniques, le chauffeur du camion, placé en garde à vue, serait un habitant de la ville nord-irlandaise de Portadown.

La police britannique a perquisitionné deux propriétés en Irlande du Nord dans la nuit de mercredi à jeudi. Elles ont eu lieu dans le comté où vivait le présumé chauffeur. On ignore à ce stade si le chauffeur savait qu'il y avait des personnes entassées dans le camion qu'il conduisait.

Selon Luuk Esser, Professeur universitaire de droit pénal à l'Université de Leiden certain conducteurs sont impliqués dans des organisations criminelles, d'autres sont mis sous pression ou fournissent un service. Dans de nombreux cas, les chauffeurs disent qu'ils ne savent pas ce qu'ils transportent, même si cela ne change rien d'un point de vue légal. "Beaucoup le font pour un peu d'argent ", dit un ancien chef de police dans De Morgen. Quelqu'un, par exemple, s'adresse à eux dans un port en France ou en Belgique. D'autres font partie de la criminalité organisée. "Néanmoins, il me semble impossible que dans ce cas-ci il ne soit pas au courant. On ne peut pas mettre 39 personnes dans un camion sans que le conducteur le sache."

Le camion

Alors que la police britannique avait indiqué que le camion était "de Bulgarie", le Premier ministre bulgare Boyko Borissov a confirmé qu'il était immatriculé dans son pays par un citoyen irlandais. Il "n'est plus entré sur le territoire de notre pays depuis. Il n'y a pas de lien avec nous, seulement les plaques d'immatriculation", a-t-il déclaré à la télévision locale. Pour Dimitar Dimitrov, directeur exécutif de la Chambre des transporteurs routiers bulgares, il est courant que des ressortissants enregistrent des entreprises en Bulgarie pour "profiter de la fiscalité favorable", a-t-il dit à l'AFP.

Selon l'association professionnelle britannique des chauffeurs routiers, le conteneur en question est un conteneur réfrigéré. La température interne peut descendre jusqu'à - 25 degrés Celsius.

La traversée fatale a-t-elle commencé à Zeebruges ?

Selon la police britannique, le camion est arrivé vers 00H30 (23H30 GMT), à Purfleet, port sur la Tamise, en provenance de Zeebruges, en Belgique. Elle avait d'abord évoqué une entrée dans le territoire britannique samedi à Holyhead, port situé sur la côte ouest de la Grande-Bretagne et desservant l'Irlande. L'enquête a cependant déjà révélé que ce n'était que le camion. Le semi-remorque aurait en effet roulé d'Irlande du Nord jusqu'à Dublin, pour ensuite rejoindre samedi en ferry le port gallois de Holyhead, retraçaient jeudi le Daily Mirror et Sky News. Son itinéraire pour les journées de dimanche, lundi et mardi reste flou. Le véhicule a par la suite ralié Purfleet, en Angleterre, où il a récupéré la remorque en provenance de Zeebrugge. Si le ferry est effectivement arrivé à Purfleet, Zeebruges est effet une des seules options ", déclare Joachim Coens, CEO du port de Zeebruges. Le conteneur réfrigéré a dû être déposé dans ce port par un autre camion.

Une enquête a été ouverte dans la foulée par le parquet fédéral belge, a indiqué son porte-parole Eric Van Duyse à l'AFP. "Il semble que le container soit effectivement passé par la Belgique" et "qu'il aurait été embarqué à Zeebruges", a-t-il indiqué. Une info qui vient d'être confirmée par le parquet fédéral belge: "le conteneur du camion est effectivement passé par Zeebruges mardi 22 octobre"."On ignore cependant combien de temps il est resté en Belgique, ni dans quel sens il a voyagé ", a ajouté Eric Van Duyse, porte-parole du ministère public.

"Les circonstances précises du drame nous sont encore inconnues" (De Crem)

Le ministre de l'Intérieur, Pieter De Crem (CD&V), n'a pas été en mesure de donner jeudi de nouvelles informations. "Les circonstances précises du drame nous sont encore inconnues. Elles font l'objet d'une instruction judiciaire en Belgique et au Royaume-Uni", a-t-il déclaré jeudi devant les députés, à la Chambre. "Le Royaume-Uni est un pôle d'attraction, c'est incontestablement le cas, il joue un rôle dans la transmigration. Nous connaissons le problème et il n'est pas nouveau", a ajouté M. De Crem. Celui-ci a ensuite assuré que des moyens ont été mobilisés pour gérer cette problématique et lutter contre les trafics d'êtres humains. "Les accidents ne sont toutefois pas exclus", a-t-il reconnu, avant de se dire disponible pour donner de plus amples informations en commission dès qu'il en disposera. Après ces explications, le chrétien démocrate flamand a regretté que ceux "précédemment aux responsabilités", autrement dit les nationalistes flamands Theo Francken et Jan Jambon, n'aient pas suffisamment agi pour lutter contre ces problématiques. "En arrivant en décembre, j'ai notamment dû déplacer du personnel vers la Flandre occidentale et envoyer des officiers de liaison au Royaume-Uni. Ou étiez-vous?", a lancé Pieter De Crem en s'adressant aux députés de la N-VA. Ces derniers, qui ont très peu goûté cette attaque, ont regretté que le ministre se livre, selon eux, à de petits jeux politiques. "Ce que je dis n'a rien à voir avec un petit jeu politique. Ce qu'il faut faire c'est être sur le terrain et agir, pas faire des annonces", a renchéri M. De Crem, sous les huées des nationalistes flamands.

Pour l'instant, aucun juge d'instruction n'a encore été désigné, mais cela pourrait se produire dans les prochains jours. S'il s'avère que le conteneur a effectivement été chargé à Zeebruges, cela signifie que 39 personnes sont passées par les services douaniers. Francis Adeyns, porte-parole du SPF Finances, indique qu'un premier point presse aura lieu aujourd'hui, après examen en interne du dossier. "Mais en premier lieu, la douane est là pour vérifier les marchandises, pas les gens". Il rappelle aussi dans De Morgen que presque tous les soirs, la police fédérale de la navigation contrôle le port avec des chiens et des scanners thermiques, bien que tous les conteneurs ne fassent pas l'objet de contrôles.

Par ailleurs le fait qu'il s'agisse d'un conteneur réfrigéré complique encore la donne puisque cela empêche l'utilisation d'un scanner thermique. "De plus, les papiers et les scellés étaient parfaitement en ordre", dit- une source au sein du port.

Possible conséquence de contrôles plus sévères

Si l'accord sur les réfugiés avec la Turquie et le renforcement des contrôles le long des frontières européennes ont réduit l'afflux de réfugiés, ce changement de situation a également renforcé la nécessité pour les migrants d'utiliser le transport clandestin, organisé par des passeurs. "Ces derniers ont assuré leur position sur le marché de notre pays en contrôlant des parkings d'embarquement spécifiques", explique Stef Janssens du Centre fédéral des migrations Myria dans De Standaard. "Ils le considèrent comme leur territoire et exigent un droit d'entrée."

La police fédérale qui surveille les groupes de migrants qui se cachent dans des parkings près de l'autoroute, n'a elle pas encore officiellement de piste. Selon le pasteur Fernand Marechal, qui accueille les migrants à Zeebruges, ils ne sont probablement pas montés dans le camion à Zeebruges. "Ils se déplacent de plus en plus vers l'intérieur des terres pour monter dans un camion. J'ai toujours eu la crainte que des gens en meurent. Cette peur est devenue réalité."

En effet à cause de contrôles plus fréquents et des peines plus sévères, font que les passeurs optent souvent pour "des cachettes cachées dans des voitures, des camionnettes ou des camions reste le modus operandi le plus fréquent", écrit l'unité Europol spécialisée dans la traite des êtres humains dans son rapport annuel pour 2018. En faisant de leur mieux "pour éviter les contrôles, cela mène à des comportements imprudents et dangereux". Ainsi sur les 6 600 trajets de contrebande le long de la route des Balkans enregistrés par Europol l'année dernière, 80 % des migrants ont été transportés dans des compartiments cachés ou dans d'autres "conditions à haut risque".

© Belga

La police britannique trouve des clandestins tous les jours

La traite des êtres humains via Calais, la Belgique et les Pays-Bas reste un " gros problème " car la migration illégale a lieu en secret, de sorte que l'ampleur du problème est mal connue. Il n'y a donc, au mieux que des estimations. Ainsi, selon le gouvernement britannique, cette année, plus d'un millier de personnes ont été empêchées d'entrer illégalement dans le pays.

Le port de Douvres. © getty

Mais combien sont-ils à y parvenir ? La dernière fois que le gouvernement britannique a tenté d'estimer le nombre de migrants illégaux dans le pays remonte à 2005. A l'époque, il auraient été 430 000. Mais ce chiffre doit, selon beaucoup d'observateurs, être revu sérieusement à la hausse. Les migrants continuent de traverser la frontière et les passeurs toujours aussi nombreux malgré les murs construits à Calais et l'augmentation des contrôles. L'année dernière, le gouvernement britannique a ainsi promis 50 millions d'euros supplémentaires pour la protection des côtes. Pour un ancien chef de la police britannique qui connaît bien le dossier, mais souhaite rester anonyme, la tragédie n'est pas une surprise. "Chaque jour, des bateaux, des voitures et des camions avec des clandestins sont arrêtés. Presque tout cela se produit sur la côte est. Ils entrent par Calais, la Belgique et les Pays-Bas."

Pas le seul cas

La découverte des corps de 39 Chinois dans un camion frigorifique près de Londres fait écho à plusieurs drames de l'immigration clandestine ces dernières années en Europe.

- 58 morts à Douvres -

Le 18 juin 2000, les douaniers du port de Douvres (sud-est de l'Angleterre) découvrent dans un poids lourd venant de traverser la Manche 58 corps dissimulés derrière un chargement de tomates. Le camion immatriculé aux Pays-Bas a effectué la traversée en ferry à partir du port de Zeebrugge. Enfermés dans un conteneur, les 54 hommes et quatre femmes âgés de 16 à 43 ans, des immigrants chinois, sont morts asphyxiés. Seuls deux clandestins ont survécu. En 2002, le chauffeur néerlandais qui, selon l'accusation, avait scellé le sort des clandestins en fermant une petite trappe d'aération, sera condamné en appel à 14 ans de prison pour homicides involontaires et trafic de clandestins. Le chef de l'organisation, un ressortissant turc, écopera de 10 ans et demi de prison.

- 71 morts en Autriche -

Le 27 août 2015, la police découvre un camion frigorifique abandonné sur le bas-côté d'une autoroute autrichienne, à Parndorf, près de la frontière hongroise, avec à son bord 71 corps d'hommes, de femmes et d'enfants en décomposition. L'enquête établit rapidement qu'il s'agit de migrants, fuyant les conflits en Syrie, en Irak et en Afghanistan, et qui ont été pris en charge la veille en Hongrie par des passeurs, non loin de la frontière serbe. Entassés dans 14 mètres carrés, avec moins de 30 mètres cubes d'air pour respirer, ils ont succombé en moins de trois heures dans le compartiment hermétiquement clos du véhicule, alors qu'ils se trouvaient encore sur le territoire hongrois, selon les légistes. Les enquêteurs mettent au jour un réseau de passeurs dirigé par un Afghan d'une trentaine d'années, Samsoor Lahoo. Comme ses deux principaux complices et le chauffeur du convoi mortel, tous trois Bulgares, il sera condamné en appel à la prison à vie, en juin 2019. Le drame avait provoqué une onde de choc dans l'opinion publique internationale et ouvert la voie, dans la foulée, à un accueil massif de réfugiés en Europe.

Plusieurs affaires similaires mais moins meurtrières ont été enregistrées ces dernières années, notamment en Italie, aux Pays-Bas et en Irlande. En Angleterre, en août 2014, 34 Afghans souffrant de déshydratation et d'hypothermie, dont 13 enfants, mais aussi un homme sans vie, avaient été découverts à Tilbury (est) dans un conteneur maritime en provenance de Belgique

Des réactions horrifiées

Cette découverte macabre a provoqué des réactions horrifiées au Royaume-Uni, confronté ces dernières années à de nombreuses tentatives de migrants de rejoindre son territoire via la Manche. "C'est une tragédie inimaginable et qui fend le coeur", a ainsi déclaré le Premier ministre britannique Boris Johnson. Les auteurs de trafic de personnes devraient "être pourchassés et traduits en justice", a-t-il ajouté.

Par ailleurs ce drame a entraîné de nombreux appels à lutter contre les passeurs de migrants. Selon la ministre britannique de l'Intérieur Priti Patel, les services de l'immigration travailleront "étroitement" avec la police pour établir comment "cet événement horrible a pu se produire". "Ce à quoi nous assistons aujourd'hui est l'un des plus horribles crimes contre l'Humanité", a déclaré la ministre, interpellée au Parlement sur les questions d'immigration clandestine. Selon Gerald Tatzgern, chef de l'Office autrichien de lutte contre le trafic d'êtres humains, le nombre de migrants empruntant la "route des Balkans" est "relativement élevé" actuellement. Un drame comme celui de mercredi "est justement ce que je craignais", a-t-il déclaré.