"Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! " Lorsque la révolte estudiantine enflamme, début mai, les bancs de la Sorbonne à Paris, le monde de la bande dessinée semble, lui, très éloigné de ce conflit qui, apparemment, ne le concerne pas : les magazines de BD sont alors au faîte de leur succès et de leur popularité, loin devant les ventes encore balbutiantes des albums, qu'ils soient belges comme Spirou ou Tintin, ou français comme Pilote. Certes, la bande dessinée est toujours officiellement considérée par le milieu universitaire comme une sous-culture peu recommandable. On peut ainsi lire dans la revue belge universitaire Amalgame, datée d'août 1968, cet avis pour le moins tranché d'une " commission enseignement " : " La bande dessinée et le roman-photo connaissent un énorme succès, dû bien souvent à la violence ou à l'érotisme claudiquant qu'ils recèlent. Cette infralittérature dépose le ferment d'une fausse révolte, elle crée un climat onirique où l'on se complaît. Les récits n'ayant que l'image pour support n'incitent pas à la réflexion, à l'analyse et à la critique. Au contraire, elles invitent le lecteur à sympathiser avec le héros, à s'identifier à lui, à emboîter le pas. " Et de se lamenter sur l'impressionnant taux de pénétration de la BD dans la population belge : 74 % des enfants lisent alors au moins une bande dessinée par semaine, et 15 % en lisent plus de huit.
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"Cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! " Lorsque la révolte estudiantine enflamme, début mai, les bancs de la Sorbonne à Paris, le monde de la bande dessinée semble, lui, très éloigné de ce conflit qui, apparemment, ne le concerne pas : les magazines de BD sont alors au faîte de leur succès et de leur popularité, loin devant les ventes encore balbutiantes des albums, qu'ils soient belges comme Spirou ou Tintin, ou français comme Pilote. Certes, la bande dessinée est toujours officiellement considérée par le milieu universitaire comme une sous-culture peu recommandable. On peut ainsi lire dans la revue belge universitaire Amalgame, datée d'août 1968, cet avis pour le moins tranché d'une " commission enseignement " : " La bande dessinée et le roman-photo connaissent un énorme succès, dû bien souvent à la violence ou à l'érotisme claudiquant qu'ils recèlent. Cette infralittérature dépose le ferment d'une fausse révolte, elle crée un climat onirique où l'on se complaît. Les récits n'ayant que l'image pour support n'incitent pas à la réflexion, à l'analyse et à la critique. Au contraire, elles invitent le lecteur à sympathiser avec le héros, à s'identifier à lui, à emboîter le pas. " Et de se lamenter sur l'impressionnant taux de pénétration de la BD dans la population belge : 74 % des enfants lisent alors au moins une bande dessinée par semaine, et 15 % en lisent plus de huit.De fait, depuis presque dix ans, Le Journal de Spirou, sous la conduite du trublion Yvan Delporte, vit ce qui restera son âge d'or, idem pour Le Journal Tintin alors dirigé par Greg. Même Mickey ou Pif, pas encore Gadget, se portent à merveille. Quant à Pilote, lancé en France en 1959 par, entre autres, les scénaristes René Goscinny et Jean-Michel Charlier, son succès grandissant ne fait pas encore trop d'ombre aux précités, au contraire : tous imposent la bande dessinée comme le principal vecteur de lecture et de divertissement des plus jeunes. Un mouvement né après la Seconde Guerre mondiale, vingt ans plus tôt, donc une génération plus tôt... Le basculement, dès lors, sera inévitable, avec ou sans Mai 68 : des lecteurs qui grandissent et sont en attente de bandes dessinées qui continuent de leur correspondre, de " vieux " auteurs qui prennent peu à peu leurs distances, poussés dans le dos par de jeunes auteurs en demande, à la fois de reconnaissance et d'histoires moins commerciales ou plus adultes... Il va falloir tuer les pères pour s'affranchir, grandir et entamer des vies d'adulte. Mai 68 servira ainsi plus de prétexte que de détonateur, avec son lot de nouveaux venus mais aussi de victimes expiatoires. En France, à deux pas de la Sorbonne, René Goscinny en sera, contre toute attente, la plus fameuse. Peut-être aussi la plus injuste.Lorsque, début mai, les événements éclatent, le scénariste d'Astérix et Obélix, Lucky Luke, Iznogoud et rédac'chef de Pilote, qu'il considère comme son bébé, est loin d'imaginer que les slogans " Il est interdit d'interdire " ou " A bas la société de consommation ! " vont bientôt le concerner ; il s'en amuse même, alors que sa fille Anne voit le jour - celle-ci croit savoir que son humoriste de père a voulu lui donner " barricade " comme deuxième prénom ! Ce n'est qu'en juin, après trois semaines de non-parution pour cause de grève générale, qu'une réunion, à la fois fondatrice et célèbre, va se dérouler à deux pas de la rédaction. Celle-ci, avec ses conséquences, est racontée dans la biographie écrite en 1997 par Guy Vidal et Patrick Gaumer, et rééditée cette année par Dargaud ( René Goscinny, profession : humoriste). Une fronde, presque un putsch, menée en grande partie par Giraud, qui n'est pas encore Moebius, mais qui appelle Charlier, son scénariste sur Blueberry : " Tu sais, il est en train de se passer des choses très graves. Nous, les auteurs, nous avons décidé de prendre la direction du journal. Pilote, c'est nous ! Goscinny et toi, vous êtes les valets du patron ! ".Accompagné de quelques cadors et jeunes auteurs - Lob, Christin, Godard, Mandrika, Gotlib, Cabu, Druillet, certains issus de la turbulente mouvance Hara-Kiri, d'autres fascinés autant par le mouvement contestataire que par la BD underground en train de naître aux Etats-Unis avec Art Spiegelman ou Robert Crumb (qui lance son magazine ZAP Comix) - Giraud attaque Goscinny bille en tête, exige plus de liberté éditoriale, plus de BD dite adulte, et une direction sans tête, proche d'une autogestion typique de l'air du temps. Goscinny, livide et quasiment muet, quittera ce procès stalinien sans jamais tout à fait s'en remettre. Cabu racontera par la suite : " 68 a été vécu comme un drame par Goscinny. Il a cru qu'on voulait lui piquer sa place. A l'époque, on disait : plus de patron ! Il a pris ça pour lui... C'était pas l'argent qui nous intéressait. C'était la façon de travailler et le contenu du journal... ". Uderzo abondera dans l'analyse : " Le seul à avoir souffert réellement de tout ça, c'est Goscinny. Il fallait bien peser la valeur des choses, faire la part de l'ambiance du moment et René les a mal pesées. Il les a vécues d'une façon outrancière, mais ça s'explique... Pilote, c'était son enfant. En plus, il aurait bien aimé que les jeunes auteurs qu'il avait fait découvrir grâce au journal lui marquent une certaine reconnaissance. Même légère. Alors, en 68 comme par la suite, quand il s'est senti rejeté, il a eu le sentiment d'une trahison généralisée. "Cette trahison mettra définitivement une distance entre lui et les auteurs, qu'il ne verra plus qu'isolément et sur rendez-vous, et transformera profondément, d'abord Pilote (qui change de sous-titre, passant du " Journal d'Astérix et Obélix " au " Journal qui s'amuse à réfléchir "), ensuite toute la BD française : Gotlib crée sa " Rubrique-à-Brac ", le journal s'ouvre à l'actualité, avec des pages de plus en plus nombreuses ; le malaise, inversement proportionnel aux ventes du journal, atteindra son apogée en 1972, avec le départ de Mandryka qui s'en va créer L'Echo des savanes, suivi par Claire Bretécher et Gotlib, lequel lancera Fluide glacial dans la foulée. Deux ans plus tard, Dionnet, Druillet et Giraud, enfin devenu Moebius, s'en iront fonder Métal hurlant... La bande dessinée adulte, affranchie de décennies de formatage, prenait son envol. Goscinny, lui écrit La Zizanie pour Astérix, qui peut se lire comme l'écho de ces années Pilote au cours desquelles une joyeuse bande de copains a fini par cordialement se détester...En Belgique, et dans la rédaction de Spirou, le vent, en 1968, est aussi aux changements. Mais des changements, cette fois, quasiment... contre-révolutionnaires ! Alors que les grands anciens prennent peu à peu leurs distances - Franquin, las, décide d'arrêter de dessiner Spirou & Fantasio pour se consacrer entièrement à Gaston, Morris claque la porte de Dupuis pour s'en aller chez Dargaud (et Pilote) - Yvan Delporte se voit soudain licencier : Paul Dupuis profite de l'absence de son frère Charles habituellement aux commandes pour lui signifier son C4. Trop farfelu, trop anar, trop bordélique, trop syndicaliste, Yvan Delporte tombe en disgrâce. Selon le storytelling façonné par les éditions Dupuis, y compris dans le récent Moments clés du Journal de Spirou illustré par François Ayroles, son éviction est indirectement provoquée par Peyo, outré qu'Yvan ait répondu à un lecteur, dans le journal et de manière peu amène, en se faisant passer pour lui. Les véritables raisons de ce départ tonitruant se trouvent en réalité sans doute ailleurs, dans les crispations communautaires et linguistiques qui marquent cette année-là le pays, plus que la révolution estudiantine et ouvrière française : la scission de l'université de Louvain va marquer un tournant dans le mouvement flamand, qui se voit pousser des ailes, y compris chez Dupuis. En interne, les Flamands qui font partie du conseil d'administration obtiennent la scission entre Le Moustique et Humo, et probablement la tête de Delporte, qui ne parlait pas le néerlandais. Pis, celui-ci est remplacé à la tête du journal par Thierry Martens, qui semble en être l'exact opposé, tant dans les goûts que la manière. C'est lui qui lancera réellement le scénariste Raoul Cauvin, salarié maison mais barré pendant dix ans, et adepte, lui, d'une bande dessinée inoffensive et portée sur l'uniforme et les corps de métier - il lance Les Tuniques bleues pour remplacer Lucky Luke, avec ce principe qui aurait fait hurler Delporte ou Goscinny : " Si les gens veulent des pralines, donnez-leur des pralines ! " Spirou et Dupuis rateront ainsi le train de la bande dessinée ado-adulte en train de fleurir partout ailleurs. Un fossé qui ne se comblera que vingt ans plus tard, avec la collection " Aire Libre ".