Vous commencez le livre par l'histoire des femmes de Jan Rubens, le père du peintre.
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Vous commencez le livre par l'histoire des femmes de Jan Rubens, le père du peintre. Rosine De Dijn: On pourrait penser que le livre est consacré aux aventures de Rubens, d'autant qu'il a peint de nombreuses femmes nues. Mais pour autant qu'on sache il n'a pas eu de liaisons. Le coeur de l'histoire, c'est la fuite, l'exil et la passion de son père. C'est pourquoi sa femme Maria Pypelinckx, la mère du peintre, fait l'objet du premier récit : Maria Pypelinckx, une figure importante et intrigante. Maria, son mari et leurs quatre enfants ont fui Anvers en 1568, neuf ans avant la naissance de Peter Paul. Entre 1562 et 1567, Jan était échevin et magistrat à Anvers. Il était docteur en droit, et avait suivi une très belle formation, notamment à Rome. Maria et lui faisaient partie de l'élite anversoise. Elle aussi venait d'une famille très fortunée de tisserands de tapis et de marchands. Jan et Maria étaient des gueux. Ils étaient pénétrés de la pensée de la Réforme : ils n'étaient pas calvinistes ou luthériens au sens strict, mais réformistes. Rapidement, Jan s'est mis à fréquenter les cercles de Guillaume d'Orange et d'autres gueux. Les occupants espagnols le soupçonnaient de faire partie de l'opposition et de ne plus être catholiques. L'un de ses amis, Antoon van Stralen, meneur de l'opposition, a été arrêté et décapité fin septembre 1568. Il régnait un climat de suspicion et de trahison, personne n'était digne de confiance. Les autorités espagnoles contrôlaient la correspondance privée.En 1567, le duc d'Albe, envoyé aux Pays-Bas par le monarque espagnol, a fondé le Conseil de Sang: un tribunal qui prononçait des peines de mort pour les iconoclastes. Jan Rubens se sentait piégé - quelqu'un l'avait taxé de calviniste - et il craignait pour sa vie. En 1568, il est parti à Cologne avec sa famille. Comment Jan Rubens a-t-il rencontré Anne de Saxe? Lui et sa famille ont pu finalement venir vivre dans les enceintes. Comme de nombreux réfugiés s'inquiétaient de leurs possessions à Anvers, ils lui demandaient ses conseils juridiques. Et quand Guillaume d'Orange cherchait un conseiller pour son épouse Anne de Saxe, lui aussi a abouti auprès de Jan Rubens. Cela a permis aux Rubens de louer une plus grande maison à Cologne. Plus tard, les enfants d'Anne de Saxe et Guillaume d'Orange logeaient sous le même toit. Anne a même nommé Jan gestionnaire de sa maison, c'était là le début de leur fatale liaison.L'adultère avec la femme du prince d'Orange, était-ce une infraction grave ? Jan a été arrêté, oui. Anne manquait d'argent - les batailles de son époux coûtaient énormément d'argent. Elle avait vendu ses bijoux et a demandé à Jan de la rejoindre à Siegen pour parler de ses problèmes financiers. Quand il a traversé la frontière avec le Siegerland, il a été emprisonné et forcé à avouer. Là, il a précisé qu'ils "l'avaient fait" douze à quatorze fois.Comment a réagi Maria Pypelinckx?L'ironie veut qu'initialement ni elle ni Anna savaient que Jan Rubens avait été arrêté. Il n'y avait tout simplement pas de nouvelles. Maria écrivait des lettres : en allemand, en français, et en néerlandais. Elle était une femme extraordinairement intelligente. Anne de Saxe aussi écrivait des lettres... à Maria. Elle demandait: 'Où reste votre mari?' L'épouse et la maîtresse qui correspondent : vous pouvez vous imaginer ça ? Enfin, le fait était que Jan était emprisonné dans un cachot de Dillenburg, à quarante kilomètres de Siegen, et qu'il devait être pendu.Finalement, Maria a pris les choses en main. Elle s'est rendue de Cologne à Siegen. Il n'y avait pas encore de carrosses à l'époque : Maria a parcouru cent kilomètres de terrain vallonné en charrette. Nous connaissons la correspondance entre Maria et Jan. Jan lui demandait pardon et signait ses lettres "mari indigne". Elle répondait : "N'écrivez pas cela, c'est pardonné. Nous commettons des erreurs. Et j'espère que vous m'aimerez comme nous nous sommes aimés." Elle signait "Votre femme au foyer fidèle, Maria Rubens". Je trouve ça fort.Était-ce lié à la position soumise de la femme de son époque? Je ne pense pas. Maria n'était pas une femme soumise, mais pragmatique, beaucoup plus équilibrée que son mari. C'était magnanime de sa part : pardonner, oublier, et aller de l'avant. Elle pensait aussi à ses enfants.Pour racheter la liberté de son mari, elle a offert sa dot, d'une valeur de quatre-vingts maisons à Anvers et aux alentours, aux Orange. C'était improbable. Elle gardait ses intérêts, souvent en nature : du bétail et des légumes qu'elle vendait pour gagner de l'argent. Les négociations ont duré deux ans. Maria a réussi à libérer Jan, mais il devait rester à l'ombre de la forteresse de Siegen et ne pouvait voir personne, probablement une catastrophe pour un intellectuel de sa trempe. Le 28 juin 1577, Peter Paul Rubens est né à Siegen. Jusqu'à peu, même ça c'était contesté. Anvers, Cologne, et Siegen se sont longtemps disputés à propos de son lieu de naissance. Deux semaines avant la naissance de Peter Paul, Maria a écrit une lettre depuis Siegen à l'un des Orange. Sa mère était aussi à Siegen, pour l'aider à accoucher. Vous n'allez pas me dire qu'à cette époque une femme sur le point d'accoucher allait entamer un voyage de plusieurs centaines de kilomètres pour Anvers ? En charrette ? En 1578, la famille a pu rentrer à Cologne. Mais elle a dû en payer le prix : Maria a dû laisser tomber la moitié des intérêts que lui rapportaient ses propriétés. Elle habitait la Sterngasse, Maria tenait un magasin de légumes et une pension. Ils luttaient contre la pauvreté. Jan a alors recommencé à travailler comme juriste. Mais il était amer, humilié et fauché. Il ne voulait pas retourner à Anvers. Après quatre ans derrière les barreaux, sa santé était déplorable. Jan est décédé en 1587. Mais il a dû se convertir au catholicisme, car il est enterré à la cathédrale à Cologne. Il se pourrait qu'il ait dû payer. Maria a rédigé une magnifique épitaphe : un monument pour son époux, chéri, lit-on en latin. La cathédrale abrite d'ailleurs l'une des dernières oeuvres de Peter Paul Rubens : la crucifixion de Saint-Pierre. Deux ans plus tard, en 1859, Maria est revenue à Anvers avec les enfants.La mère de Rubens domine tout: vous consacrez près de la moitié de votre livre à Maria. Oui, et nous n'avons même pas de tableau d'elle. L'Alte Pinakothek à Munich possède le portrait d'une vieille dame peint par Rubens. On pense qu'il s'agit de Maria, mais nous n'avons pas de certitude.Quelle était la relation entre Rubens et sa mère? Il doit certainement avoir été impressionné par sa grandeur et toute la misère causée par son père. Il n'a jamais parlé de cette affaire, mais il devait être au courant. Est-ce pour cette raison qu'il était si discret sur la question des femmes ? Nous n'avons pas de traces de lettres d'amour, pas de soupçons d'aventures ou de liaisons... Ces lettres ont-elles été détruites ? Qui sait, peut-être qu'on les trouvera un jour dans le grenier du château Het Steen à Elewijt où Rubens s'est retiré à la fin de sa vie. Peter Paul Rubens aimait les belles femmes. Sa deuxième épouse, Hélène Fourment, était magnifique. Regardez le portrait baptisé "La petite pelisse" qu'il a fait d'elle nue : il doit avoir été fou amoureux. Mais Hélène était encore une enfant : elle avait 16 ans et lui 53 ans quand ils se sont mariés. Il a choisi délibérément une épouse issue de la bourgeoisie, et non de la noblesse : il les trouvait trop prudes et prétentieuses, il en avait vu passer assez lors de ses missions diplomatiques. Il a également choisi Hélène parce qu'elle n'avait pas honte quand il la peignait.En 1634, il écrivait qu'il n'était pas encore prêt à l'abstention du célibat et qu'il voulait encore profiter de la "volupté autorisée".Il a encore eu cinq enfants avec Hélène. Le dernier est né huit mois après sa mort ; quand il a été conçu, Rubens était malade depuis longtemps. Il avait la goutte. Les premiers symptômes sont apparus quand il travaillait au cycle de peintures de Marie de Médicis.Hélène Fourment est devenue veuve à 25 ans. Plus tard, elle a épousé quelqu'un de six ans de moins qu'elle : Jean-Baptiste de Brouchoven, futur baron de Bergeyck. Elle ne voulait plus de vieil homme. (rires). C'était une véritable bourgeoise soucieuse de promotion sociale. Qui était Isabella Brant, la première épouse de Rubens? Elle était moins belle, mais beaucoup plus adulte. Il suffit de voir son regard espiègle sur les dessins de Rubens. Isabelle Brant aussi n'avait que 17 ans quand Peter Paul l'a rencontrée, au mariage de son frère. Cela nous montre à quel point ce monde était petit : tout le monde se connaissait. Quand Isabella est morte de la peste en 1626, Rubens a écrit un très beau passage sur elle : "j'ai réellement perdu une excellente compagne, qu'on pouvait -, et même devait aimer." Une confession particulièrement personnelle d'un homme très triste, inhabituelle pour l'époque.