Logiquement, l'Afrique devrait bâtir son avenir sur une population jeune, en pleine croissance, dynamique. Mais comment le faire si d'ici vingt ou trente ans, alors que des élites auront été formées, le patrimoine, lui, aura disparu? Le défi majeur, c'est la rupture ville-campagne.
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Logiquement, l'Afrique devrait bâtir son avenir sur une population jeune, en pleine croissance, dynamique. Mais comment le faire si d'ici vingt ou trente ans, alors que des élites auront été formées, le patrimoine, lui, aura disparu? Le défi majeur, c'est la rupture ville-campagne.Kinshasa, reliée à la mondialisation, avec le mirage de l'émigration vers l'Europe et les Etats-Unis, ignore le reste du pays, mange plus "importé" que "local". Les provinces, l'arrière-pays passent au second plan. La croissance de villes comme Kinshasa, Goma, Lubumbashi, Kolwezi, liée aux recettes d'exportation de minerais, s'accompagne d'un sous-développement des campagnes, maintenues de fait dans un enclavement physique et moral et hors des faisceaux de la communication moderne.Peu encadrées, enclavées, abandonnées à elles-mêmes, les populations rurales sont dépendantes du cercle vicieux de la pauvreté. La pénibilité des travaux agricoles et les corvées d'eau et autres incitent à la procréation. Avoir cinq, six ou sept enfants par famille demeure un objectif qui leur permet de croire qu'il est possible d'assurer sa survie. Les gens restent figés sur des schémas anciens et le taux de déforestation double ou triple. La machine s'emballe et la pression sur les ressources s'accroît faute de méthodes d'agriculture durable. Cette population pauvre est en train de détruire progressivement le patrimoine qui pourrait lui assurer un avenir.L'Europe aussi a connu un tel phénomène. Au Moyen Age, pour construire des bateaux, on a détruit la forêt. Bien sûr, certaines ont été reconstituées, mais elles n'ont plus le même potentiel, la même qualité. Et les enjeux de l'époque ne sont pas ceux d'aujourd'hui. Le risque de la seconde partie du XXIe siècle pour le continent africain est celui d'un décalage entre une jeunesse émergente essentiellement urbaine, et des ressources naturelles qui ne seront sans doute plus à sa disposition.Depuis des siècles, les Congolais se nourrissent de ce capital naturel, défrichant la forêt. Mais avec une hausse démographique intense, la donne change, et le danger se précise. Ce sera l'hécatombe si la moitié de la forêt disparait. La conséquence de ce système d'agriculture itinérante sur brûlis, avec une population sans cesse croissante, c'est la destruction des forêts partout et aussi des forêts galeries, lorsque la canopée est jointive notamment au-dessus de rivières - provinces du Sud du pays comme le Kwango, Kasaï, Katanga... -, c'est un appauvrissement des sols et des baisses de rendements agricoles qui atteignent déjà plus de 30 % là où la forêt a disparu.Les flux migratoires vers l'Europe proviennent surtout des populations sahéliennes. Mais, d'ici vingt ou trente ans, dans ce scénario qui se précise, il s'agira de groupes venus d'Afrique centrale, tout aussi désespérés et qui ne pourront plus survivre dans leur milieu. Le continent africain est le plus exposé au réchauffement climatique et le moins préparé contre ses effets, alors qu'en Europe, proportionnellement, les écarts seront plus faibles..."L'Union européenne coopère avec l'Afrique sur une approche équilibrée, cohérente et globale de la migration et de la mobilité, guidée par les principes de solidarité, de partenariat et de responsabilité partagée et fondée sur le respect des droits de l'homme et du droit international. L'évolution démographique, l'aspiration à bénéficier d'aubaines économiques, les conflits et crises actuels et l'impact du changement climatique auront pour conséquence que les niveaux de migration et de déplacement forcé continueront d'engendrer des défis et des opportunités aussi bien pour l'Europe que pour l'Afrique. La migration restera l'une des priorités du partenariat Europe-Afrique. Une migration et une mobilité bien maîtrisées peuvent avoir un effet positif sur les pays d'origine, de transit et de destination et profiter aux sociétés de nos deux continents.Les trois quarts de la population vivent de la pêche, de l'élevage et de l'agriculture. A cette grande pauvreté de subsistance qui affecte la plupart, s'ajoutent une insécurité alimentaire et une sous-alimentation croissantes.Le travail est très pénible en milieu rural. Les hommes et les jeunes s'en désintéressent. Le travail manuel à la houe ou à la machette (95 % des surfaces agricoles sont cultivées manuellement) limite la taille des exploitations individuelles (1 à 1,5 hectare). La faible qualité des semences ou du matériel végétal utilisé maintient les rendements agronomiques à un faible niveau. Faute d'un encadrement qualitatif pour piloter le changement, l'agriculture itinérante sur brûlis, qui détruit la forêt " à petit feu ", persiste. On constate même, ces dernières années, une baisse des rendements agricoles, qui est liée directement à une chute de fertilité des sols puisque la nature n'a plus le temps de se reconstituer.Avec le sous-financement (pas de crédit pour les campagnes...), le délabrement du réseau routier, la rareté des infrastructures (dépôts, unités de transformation, emballage, conditionnement), l'accès aux marchés urbains est à la fois difficile et coûteux. La faiblesse de la production agricole et la valeur ajoutée très limitée n'assurent donc pas des revenus satisfaisants aux familles.Les problèmes de gouvernance sont avancés pour expliquer cette stagnation. L'évolution effective de la décentralisation reste assez floue et, mis à part quelques actions pilotes, la réforme de l'administration publique ne se concrétise pas dans les faits au niveau le plus décentralisé (secteurs, chefferies, groupements). Les agents des administrations de l'intérieur du pays, dans les provinces et les territoires, sont vieillissants et les jeunes, peu formés, sont enrôlés sous un statut précaire appelé "nouvelle Unité" "non mécanisés" dans le système de paie de la fonction publique. Les organisations paysannes prennent progressivement le relais avec de réelles ambitions et une structuration remarquée au niveau national mais bénéficient de peu de financements d'appui.Les infrastructures, nécessaires à l'évacuation et à la commercialisation des produits agricoles manquent encore cruellement aujourd'hui. Le chemin de fer est inopérant. Les importantes voies fluviales du pays ne sont généralement pas draguées ni balisées, rendant la navigation difficile. Les simples pistes en terre d'un réseau de 150 000 kilomètres sont le plus souvent impraticables et inaccessibles aux véhicules, même de petit tonnage. Ainsi, des produits alimentaires locaux demeurent invendus et pourrissent dans l'arrière-pays, tandis que des moyens importants sont affectés aux importations transfrontalières. La Banque centrale évalue à un milliard de dollars par an le niveau des importations agroalimentaires.Après des décennies de gestion centralisée, et de programmation du développement dans les bureaux de Kinshasa, les partenaires techniques et financiers demandent de voir évoluer cette décentralisation en un processus utile et concret pour le citoyen dans les entités territoriales décentralisées longtemps oubliées et délaissées. Certains partenaires ont même anticipé la décentralisation en développant des projets d'appui aux communautés prenant comme bénéficiaires les citoyens, la société civile, les organisations paysannes, les associations de femmes, reliant l'Etat au niveau local (l'administrateur de territoire, le chef de secteur ou de chefferie) et des initiatives de plates-formes multiacteurs.Il est désormais impérieux de chercher à dépasser le côté trop ponctuel ou trop isolé des interventions locales. Il faut réduire la pauvreté, restaurer la dignité de vivre à la campagne, réduire la pénibilité de la vie en milieu rural, faciliter l'évacuation des produits agricoles. La question majeure désormais : coment faire meilleur usage des moyens financiers, que ce soit ce soient ceux de l'Etat ou ceux des partenaires techniques et financiers, et comment assurer un vrai suivi de l'évaluation. Partir du diagnostic dans les entités territoriales décentralisées revient à installer un cadre de développement cohérent, à développer la cohésion sociale et éveiller les potentiels humains pour assurer la pérennité des actions et des ressources locales.Compte tenu de la taille du pays, il faudra du temps pour restaurer un Etat dans tout le pays. Dans ce temps intermédiaire, il faut rechercher, favoriser (et encadrer) le parrainage d'acteurs impliqués localement, animé d'une volonté forte et d'une responsabilité sociale à l'égard du territoire. L'objectif, c'est que des noyaux de développement s'installent durablement et soient en mesure de faire tache d'huile. Les exemples sont connus. On doit les identifier, les ancrer et consolider les partenariats. Un véritable leadership local devra s'exercer pour orienter les actions en faveur de la communauté dans un contrat local qui précise qui fait quoi pour résoudre les problèmes des communautés. Ces mécanismes doivent faire partie intégrante des mesures d'accompagnement d'une meilleure gouvernance locale y inclus une administration de proximité, une plateforme multiacteurs locale dynamique.L'objectif est clair. Situer les responsabilités du niveau central, décentraliser, déconcentrer, vis-à-vis de la province, le territoire, le secteur. Restaurer une vision commune dans une entité géographique, connue, délimitée, qui donne une feuille de route à l'administration (aux futurs élus locaux) et aux administrés. Faire connaître, partager et communiquer adéquatement les expériences réussies. Les exemples efficaces de dynamique paysanne et d'initiatives communautaires en RDC ne manquent pas ( voir encadré).Dans ce vaste pays, il est nécessaire de collecter les expériences locales et de les incorporer dans la matrice de savoir-faire national. Il faut que ce suivi national devienne une activité partagée, source d'inspiration et soutenue par les partenaires dans une organisation harmonisée et concertée. L'enjeu est d'autant plus grand que le pays est immense et que les coûts de déplacements sont énormes.L'agriculture en RDC ne pourra pas se développer sans des modèles et la duplication de ces modèles économiquement viables : soit des cultures de rente sur des surfaces viables économiquement pour les familles et sécurisés sur le plan foncier, soit des modèles agricoles durables et sédentarisés sans impact négatif sur l'environnement. Ces modèles agricoles doivent être vulgarisés pour une appropriation massive dans des sites d'apprentissage, spécifiques et spécialisés, avec des échanges diversifiés.