Des vues sur le Guatemala

Dès 1840, le roi Léopold lance son réseau de diplomates et d'investisseurs à la recherche d'opportunités coloniales. C'est ainsi que le Guatemala entre bientôt en ligne de compte. Le gouvernement de la jeune république a accordé à une société commerciale britannique une concession visant le développement d'une portion de la côte caribéenne par l'agriculture et la construction de routes et de ports. Contre le versement d'une subvention à l'Etat guatémaltèque, qui conserve sa souveraineté sur la région, la société d'investissement pourra exploiter les fruits du développement économique réalisé dans cette zone.
...

Dès 1840, le roi Léopold lance son réseau de diplomates et d'investisseurs à la recherche d'opportunités coloniales. C'est ainsi que le Guatemala entre bientôt en ligne de compte. Le gouvernement de la jeune république a accordé à une société commerciale britannique une concession visant le développement d'une portion de la côte caribéenne par l'agriculture et la construction de routes et de ports. Contre le versement d'une subvention à l'Etat guatémaltèque, qui conserve sa souveraineté sur la région, la société d'investissement pourra exploiter les fruits du développement économique réalisé dans cette zone.Ne parvenant pas à remplir ses obligations, la compagnie britannique cherche à revendre ses parts. Léopold Ier mord à l'hameçon et en février 1841, la Compagnie belge de colonisation (CBC) voit le jour. Sous l'administration d'un groupe d'investisseurs et de politiciens acquis aux ambitions coloniales du roi, la Compagnie reprend la concession des Britanniques dans le but de développer la région en y implantant des colons belges.Face aux réticences de son gouvernement, Léopold prend les devants, conformément à sa vision de la royauté. La politique étrangère est de son seul ressort et c'est à lui de garantir l'avenir de la Belgique, en ignorant si nécessaire les arguties de l'exécutif et du Parlement belges. Une fois la Compagnie fondée et ses objectifs clairement établis, Léopold tente d'y associer le gouvernement. Sans grande conviction, ce dernier est tout de même prêt à étudier sur place l'opportunité de racheter la concession des Britanniques.Fin 1841, la goélette Louise-Marie met le cap sur le Guatemala. Outre des représentants de la CBC, une commission d'exploration nommée par le gouvernement est également à bord. Sur place, la CBC jette son dévolu sur le district de Santo Tomás, au sud de la zone concédée aux Britanniques. Des membres de la Compagnie sont dépêchés vers la capitale pour négocier la concession qu'ils parviendront à obtenir.Pendant ce temps, les deux comités étudient la faisabilité de l'établissement d'une colonie à cet endroit. La CBC étant très enthousiaste, les commissaires gouvernementaux sont plus sceptiques. De son côté, dans son journal, le capitaine de la Louise-Marie prédit une catastrophe.Avec la concession acquise et un rapport favorable sur le potentiel économique de la région, la CBC saute le pas et la Belgique obtient sa colonie commerciale, mais le gouvernement renonce à s'impliquer. Léopold, lui, voit beaucoup plus loin. Cette concession est le tremplin rêvé vers l'acquisition définitive du territoire. La compagnie a désormais besoin de fonds et de colons. Des actions sont émises. Les Belges peuvent y souscrire avec le choix d'exploiter eux-mêmes les terres ou non. Les villes et communes qui investissent peuvent placer leurs miséreux sur les bateaux. Le recrutement de colons s'organise. Des affiches sont placardées, des prospectus distribués. Et des bonimenteurs répandent la nouvelle sur les places de marchés, en rimes et en chansons.En mars 1843, trois navires belges embarquent pour Santo Tomás, avec quatre-vingts colons de tout acabit. Mais l'aventure démarre sous de mauvais auspices. Le futur directeur de la colonie décède en cours de route. C'était le principal ingénieur et planificateur de la communauté. Toute l'entreprise manque sérieusement de préparation et d'organisation et les choses iront de mal en pis une fois à destination.Toute structure faisant défaut, les pionniers manquent de vivres et n'ont quasi aucune ressource médicale et trop peu de main-d'oeuvre qualifiée, les terres sont plus difficiles à cultiver que prévu. Les colons tombent comme des mouches et l'alcoolisme fait des ravages. Des nouvelles de plus en plus alarmantes arrivent en Belgique. Dans les bureaux cossus de la CBC, il devient clair que la colonie a grand besoin de plus de discipline. Un major de l'armée belge et une brigade de pontonniers sont envoyés à Santo Tomás pour y mettre bon ordre. Pendant que, sur place, les excès autoritaristes des militaires sont totalement contre-productifs, la Compagnie fait tout pour recruter à tour de bras, souvent grâce à de fausses lettres de colons vantant la vie paradisiaque à Santo Tomás. Entre 1843 et 1845, quelque 880 nouveaux colons y débarqueront encore, des Belges, et aussi des Allemands.En juin 1845, l'afflux de nouvelles désastreuses pousse le gouvernement belge à envoyer à Santo Tomás une mission extraordinaire. Sur le ponton, le capitaine ne trouve que des gens pâles et malades, et des regards où se reflète le désespoir. Nombre de lettres de Belgique ne peuvent être distribuées pour cause de décès de leur destinataire. Et dans les rues de Santo Tomás, l'affliction ambiante est encore plus frappante. Les conditions de vie sont misérables. L'essentiel des habitations sont des masures en planches aux toitures de feuillages. Les orphelins sont légion. Une hutte rudimentaire leur sert d'orphelinat, où ne leur est prodiguée aucune éducation. L'église est close, le prêtre a levé le camp. L'état des notables offre un contraste saisissant avec ce piètre tableau. En parfaite santé, ils vivent dans une maison pimpante et lumineuse. Sur les 880 colons arrivés à Santo Tomás depuis deux ans, seuls 286 sont encore sur place. Près de 400 ont fui la colonie - beaucoup sont probablement décédés également et 2019 ont péri sur place.Le gouvernement s'est totalement désinvesti du projet, en sommant néanmoins la CBC de prendre des mesures. Mais, noyée dans ses difficultés financières, la Compagnie livre en pratique la colonie à son propre sort. C'est précisément ce qui paraît sauver la petite communauté. Accédant de facto à l'autonomie, la ville commence à s'organiser pour être mieux administrée. Un groupe de nouveaux arrivants allemands, qui comptaient établir leur colonie agricole un peu plus loin, s'installe alors à Santo Tomás et alentour. Peu à peu, la vie y deviendra un peu plus tolérable et confortable.En 1858, après le retrait définitif de la concession par le gouvernement guatémaltèque, la colonie de Santo Tomás sombrera vite dans l'oubli. Son nom subsistera quelque temps en Belgique, dans des chansons ou à l'enseigne d'un café. Sur place, le souvenir de la Belgique finit par s'estomper. Quand le navire belge Mercator y fait escale en 1939, il ne reste aucune trace de ce passé belge. Les descendants des colons ne parlent qu'espagnol. Il y a pourtant des noms belges au cimetière et quelques livres de l'époque traînent encore dans l'une ou l'autre bibliothèque. Les Belges restés là-bas sont tous devenus guatémaltèques.