LE PIÈGE DE PHOENIX PARK

Ce fut vers le milieu du XIIe siècle que les Anglais foulèrent pour la première fois le sol d'Irlande. Un peu moins de cinq cents ans plus tard, sous la férule de Cromwell, ils achevèrent d'anéantir toute opposition locale en exterminant une bonne partie de la population. En 1801, la suprématie britannique semblait garantie une fois pour toutes avec l'adoption de l'Acte d'Union, qui faisait théoriquement de l'Irlande une région à part entière du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. En théorie seulement, parce que les catholiques irlandais, qui représentaient la grande majorité des habitants de l'île, étaient exclus du droit de vote.
...

Ce fut vers le milieu du XIIe siècle que les Anglais foulèrent pour la première fois le sol d'Irlande. Un peu moins de cinq cents ans plus tard, sous la férule de Cromwell, ils achevèrent d'anéantir toute opposition locale en exterminant une bonne partie de la population. En 1801, la suprématie britannique semblait garantie une fois pour toutes avec l'adoption de l'Acte d'Union, qui faisait théoriquement de l'Irlande une région à part entière du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d'Irlande. En théorie seulement, parce que les catholiques irlandais, qui représentaient la grande majorité des habitants de l'île, étaient exclus du droit de vote.Dans ces circonstances, toute velléité de résistance irlandaise était étouffée dans l'oeuf. Certains parlementaires comme Charles Parnell tentèrent de bon aloi d'enlever politiquement quelques réformes sans recourir à la violence mais nombre d'Irlandais étaient nettement plus résolus. A partir de 1880, les Fenians, du nom d'une ancienne peuplade d'Irlande, se se sont mis à imposer leurs prétentions indépendantistes. Ils partaient du principe que la violence était un mal nécessaire pour arriver à leurs fins. Comme c'est souvent le cas, les Fenians ont été rapidement confrontés à des scissions. Les militants de l'Irish Republican Brotherhood et des Invincibles étaient favorables à l'adoption de tactiques plus radicales. Mais les Irish Volunteers et l'Irish Republican Army (IRA), fondés durant la Première Guerre mondiale, allaient pousser encore beaucoup plus loin.Début mai 1882, un nouveau gouvernement se constitue en Angleterre sous la houlette du libéral Gladstone. Comme de coutume, l'Irlande se voit dotée pour l'occasion d'un nouveau vice-roi et d'un nouveau secrétaire en chef, ministre des Affaires irlandaises. Lord Frederick Cavendish, le secrétaire, arrive à Dublin le 5 mai. Le lendemain matin, il quitte son bureau au château de Dublin pour faire un tour au Viceregal Lodge, la résidence du vice-roi Lord Spencer (lui-même ancêtre en ligne directe de la princesse Diana). Juste avant d'entrer dans Phoenix Park, qui encadre la résidence, Cavendish rencontre le troisième membre de l'exécutif d'Irlande, Thomas Henry Burke, le sous-secrétaire en charge de l'administration.A l'intérieur du parc, Cavendish et Burke voient avancer vers eux sept inconnus. Une fois à la hauteur des Britanniques, ces hommes font surgir des scalpels et frappent méthodiquement à mort les deux victimes totalement prises au dépourvu. Cavendish et Burke n'ont pas eu la moindre chance de riposter à leur attaque. Bientôt, ils gisent agonisants sur le sol. Alarmée par les cris, une troupe se précipite à leur secours depuis la résidence mais elle arrivera trop tard. Les assaillants ont pris la fuite à bord d'une voiture.Les Britanniques ne doutaient pas de la culpabilité des Invincibles. Ils ne mirent pas longtemps à coincer les meurtriers. Le premier suspect appréhendé fut James Carey, qui passa immédiatement aux aveux. Son rôle à Phoenix Park avait été de faire le guet, sans prendre part à la tuerie proprement dite. En dénonçant ses complices, il espérait atténuer sa responsabilité. L'audition de Carey permit d'appréhender le reste de la bande. Au cours du procès, il a été établi que seul Burke était effectivement visé. Les comploteurs ne savaient même pas qui était l'autre victime. Cavendish n'avait été tué que parce qu'il voulait défendre Burke.Carey savait que les Invincibles lui feraient payer sa trahison. Les autorités lui fournirent une nouvelle identité et le laissèrent s'embarquer avec femme et enfants pour la colonie britannique d'Afrique du Sud. Peu avant d'arriver au Cap, Carey s'est lui-même démasqué en bavardant à tort et à travers avec un compagnon de voyage, Patrick O'Donnell. Etant lui-même un patriote convaincu, O'Donnell explosa de fureur et abattit Carey séance tenante. Renvoyé à Londres, il fut condamné à mort et puis exécuté.Au début des années 1920, l'Irlande est secouée par des flambées d'extrêmes violences. En 1919, des députés élus par suffrage direct ont réuni une Assemblée nationale irlandaise pour adopter sans accord de Londres une déclaration fondant la république d'Irlande indépendante, en exhortant tous les patriotes à rejeter l'autorité britannique à n'importe quel prix. La guerre d'indépendance qui s'ensuit fait rage pendant des mois. Dans les deux camps, les attentats et assassinats deviennent monnaie courante, provocations et collaboration faisant partie du quotidien. Mais le bon sens prendra le dessus. En décembre 1921, un traité est conclu entre les indépendantistes radicaux du Sinn Féin (" Nous-mêmes " en français) et le gouvernement britannique. L'Irlande obtient légitimement le même statut de dominion dont jouissait le Canada mais six comtés de la province d'Ulster, majoritairement peuplés de protestants unionistes, restent attachés au Royaume-Uni sous la bannière de l'Irlande du Nord.Les mois suivants, les affrontements se déchaînent entre partisans et détracteurs du traité. Les victimes tombent les unes après les autres, pas uniquement en Irlande mais également en Grande-Bretagne. En été 1922, deux crimes vont retenir toute l'attention. Le 22 juin, Sir Henry Wilson, ex-membre d'état-major des forces britanniques, est abattu par deux membres de l'IRA devant son domicile au coeur de Londres alors qu'il revenait de l'inauguration d'un mémorial à la gare de Liverpool Street. Wilson aurait, selon certains, eu le temps de dégainer son épée d'apparat pour essayer de désarmer ses assassins.Le meurtre du nationaliste irlandais Michael Collins marquera encore plus les esprits. Après avoir participé aux pourparlers du traité de paix à Londres, Collins présidait à moins de 32 ans le gouvernement provisoire d'Irlande depuis le décès de son camarade Arthur Griffith. Début août, les combats s'essoufflant quelque peu, Collins décide de se lancer dans une tournée de l'île. Il commence par Cork, comté de sa naissance, mais également connu pour l'heure comme un bastion de l'IRA. Dans la matinée du 22 août, Collins et son convoi font halte dans un pub près du lieu-dit Béal na Bláth. Sur place, il est reconnu par un républicain anti traité qui, se doutant que le convoi repartira par la même route, enjoint à ses camarades de se préparer à le prendre en embuscade. Comme prévu, Collins reprend sa route l'après-midi et tombe dans le guet-apens au carrefour. La fusillade s'engage entre les deux factions mais seul Collins sera touché d'un coup fatal.Des dizaines de milliers d'admirateurs sont venus rendre hommage à sa dépouille exhibée à Dublin, et quelque 500 000 personnes ont assisté à son enterrement. Mais il faudra encore attendre mai 1923 pour que les opposants au traité anglo-irlandais rendent officiellement les armes.Louis Mountbatten, un oncle du prince consort Philip, a servi durant la Seconde Guerre mondiale en tant que commandant en chef des forces alliées en Asie du Sud-Est. Après la guerre, il a été successivement le dernier vice-roi de l'Inde britannique et le premier gouverneur général des Indes depuis l'indépendance. Depuis sa retraite, Mountbatten séjournait le plus souvent possible dans sa propriété du comté de Sligo, sur la côte nord de l'Irlande.A priori, l'IRA provisoire n'avait aucune raison de s'en prendre à Mountbatten, qui n'était jamais intervenu dans les problèmes de l'Irlande. Tout ce qui l'intéressait encore à l'époque était de naviguer sur son yacht de dix mètres, le Shadow V. Mountbatten savait évidemment que Mullaghmore, où mouillait principalement son bateau, n'était qu'à une vingtaine de kilomètres de l'Irlande du Nord, mais peut-être ignorait-il que des membres actifs de l'IRA cherchaient régulièrement refuge dans les environs du village.Vu les liens de parenté de Mountbatten avec la famille royale britannique, l'IRA était sûre de faire sensation dans les médias en le prenant pour cible. Le 27 août 1979, Thomas McMahon dissimule donc une bombe télécommandée de vingt-trois kilos à bord du Shadow V. L'explosion est déclenchée le lendemain matin, alors que le bateau se trouve encore à quelques centaines de mettre de la côte. Les conséquences seront terribles. Mountbatten meurt sur le coup, de même que son petit-fils et un matelot, tous deux âgés d'une quinzaine d'années. Une autre passagère, une lady de 83 ans, succombe à ses blessures et plusieurs membres d'équipage sont grièvement blessés.McMahon fut arrêté le jour même à un barrage routier en regagnant l'Irlande du Nord. L'enquête l'ayant identifié comme auteur de l'attentat, il est condamné à la prison à vie. En 1998, il sera néanmoins libéré en vertu de l'amnistie conclue par les accords du Vendredi saint qui ont marqué la fin des " troubles " en Irlande. Mountbatten a été inhumé au cours de funérailles nationales à l'abbaye de Westminster.Quelques heures à peine après le drame, le coup le plus dévastateur jamais commis par l'IRA est sur le point de se produire à Warrenpoint, au bord du fleuve Newry, à la frontière entre l'Irlande du Nord et la république irlandaise. La route qui longe le fleuve est régulièrement empruntée par des patrouilles britanniques pour surveiller la frontière.Ce jour-là, un régiment de parachutistes anglais traverse Warrenpoint en fin d'après-midi à bord d'une jeep et de deux camions. Parquée sur le côté de la route, une voiture piégée de l'IRA explose juste sur le passage du deuxième camion. Dans le véhicule déchiqueté, six occupants sont morts et deux survivants sont grièvement blessés. Se croyant pris sous le feu de l'ennemi, le reste des soldats se rue hors des deux autres véhicules et se met à riposter en canardant l'autre rive. Deux civils anglais qui observaient innocemment des oiseaux sur un îlot du fleuve sont touchés. L'un d'eux décède, l'autre est seulement blessé.L'IRA se doutant que les Britanniques enverraient des renforts, une puissante charge avait aussi été placée dans une petite tour des environs qui leur servait de poste d'observation. Une fois les premiers soldats en position dans le bâtiment, l'IRA fait sauter la bombe et tue douze hommes, un bilan encore bien plus désastreux que celui de la première explosion.L'attentat perpétré à Brighton en 1984 lors du congrès du Parti conservateur a été qualifié par le journaliste David Hughes, du Daily Telegraph, d'" attaque la plus audacieuse depuis la Conspiration des poudres en 1605 ". Or, l'attentat de Brighton avait pourtant manqué sa cible. Pas un seul membre du gouvernement conservateur n'y a laissé la vie, en dépit des plans de l'IRA.Thatcher et son parti conservateur ont grand besoin de resserrer les rangs et un congrès réussi semble le meilleur moyen d'y parvenir. Le lieu fixé pour leur rassemblement est la ville balnéaire de Brighton, sur la côte sud de l'Angleterre. La plupart des participants sont hébergés au Grand Hôtel, juste à côté du Centre des congrès. Pour l'IRA, c'est l'occasion idéale de frapper le gouvernement britannique de plein fouet.Un mois avant le congrès, Patrick Magee a pris une chambre au sixième étage de l'hôtel du 14 au 17 septembre 1984. Avant de quitter les lieux, Magee a laissé une bombe sous la baignoire de sa salle de bains. L'engin est si soigneusement caché et enveloppé que personne ne risque de le trouver, même avec des chiens spécialement entraînés pour repérer des explosifs.Le jeudi 11 octobre, l'avant-dernier jour du congrès, Thatcher s'attarde jusqu'à une heure avancée pour peaufiner son discours de clôture. Juste avant trois heures du matin, elle est surprise par une bruyante détonation. La suite de la Première ministre est restée pratiquement intacte, les seuls dégâts visibles sont cantonnés à la salle de bains.Mais quand elle sort de l'établissement en compagnie de son époux Denis Thatcher, sans une égratignure, un trou énorme apparaît dans le haut de la façade. Le reste de l'imposant édifice bâti à l'ère victorienne a par ailleurs subi étonnamment peu de dégâts. Cinq participants au congrès ont péri dans l'explosion, dont un membre du Parlement. Auxquels s'ajoutent 31 blessés, certains étant restés handicapés à vie. Le ministre du Commerce Norman Tebbit n'a été que superficiellement blessé. Les images du ministre extrait de l'immeuble en pyjama ont fait le tour du monde. Sa femme, en revanche, en a gardé une paralysie définitive. Après une courte nuit, Thatcher, la Dame de fer, a fait savoir aux journalistes que le congrès se clôturerait comme prévu ; elle ferait juste quelques corrections dans son discours.Revendiquant immédiatement l'attentat, l'IRA a déclaré : " Aujourd'hui, nous n'avons pas eu de chance, mais ne l'oubliez pas, il ne nous faut qu'une seule chance tandis que vous en aurez besoin à chaque instant. " Patrick Magee sera appréhendé avec plusieurs complices au printemps suivant, en pleins préparatifs d'un nouvel attentat. Avec tout ce qu'il avait sur la conscience, Magee a été condamné huit fois à mort. Comme tous les autres membres de l'IRA encore en détention, il sera libéré en 1999 après les accords du Vendredi saint.Sous l'éphémère Seconde République espagnole, de 1931 à 1936, les Basques ont joui quelque temps d'un statut autonome pour la première fois de leur histoire. Mais l'arrivée de Franco a coupé court à toute forme de velléité nationaliste en Espagne. Pour les jeunes intellectuels basques, le plus intolérable était la suppression de leur langue. Le 31 juillet 1959, des universitaires fondent l'organisation clandestine Euskadi ta Askatasuna (ETA), " Pays basque et liberté ". Bientôt débute une campagne de terreur contre des cibles espagnoles, tant sur le sol basque que dans le reste du pays. Dans les premiers temps, ETA s'appuie essentiellement sur le soutien de sympathisants basques français.En comparaison avec le bilan l'IRA, les actions du groupe resteront plus limitées et moins meurtrières. Les terroristes basques avaient coutume d'annoncer le lieu et l'heure où exploseraient leurs bombes juste avant de frapper. Dans les années 1970-1971, le procès de seize membres d'ETA au tribunal de Burgos aura pourtant un grand retentissement international. Le procureur général ayant requis six peines de mort, la cour martiale en prononce trois supplémentaires. Des voix s'élèvent alors dans le monde entier pour réclamer la clémence à leur égard. Attendri par son grand âge, Franco finit par leur donner satisfaction, contre l'avis de son vice-président Luis Carrero Blanco.Au procès de Burgos, Carrero Blanco a clairement montré de quel bois il était fait. Pour ETA, la répression sous sa future présidence promet d'être encore plus terrible que sous la dictature. Les indépendantistes prononcent donc son arrêt de mort avant même que Franco ne vienne à disparaître.L'opération Ogro (Ogre) est minutieusement préparée. Il est de notoriété publique que Carrero Blanco se fait conduire chaque jour de son domicile à l'église Saint-François-de-Borgia pour entendre la messe. ETA loue le sous-sol d'une maison de la Calle Claudio Coello, sur le trajet habituel de sa cible. Cinq mois durant, les terroristes s'emploient avec acharnement à percer un tunnel depuis leur cave jusqu'au milieu de la chaussée où ils posent une puissante charge d'explosif. Pour justifier le vacarme des travaux sans alerter le propriétaire, ils se font passer pour des étudiants en sculpture.Le 20 décembre 1973, tout est fin prêt. Se présentant comme des électriciens, trois hommes d'ETA viennent d'établir les connexions nécessaires. La lourde Dodge de Carrero Blanco arrivant à la hauteur de la maison, la bombe est déclenchée sur son passage. Le souffle de l'explosion est si énorme que la voiture bondit jusqu'à vingt mètres de hauteur avant de retomber derrière le bloc, dans une cour intérieure. Tous les occupants sont tués sur le coup.Quelques années après le décès de Franco, en 1975, l'Espagne a rétabli un régime de monarchie constitutionnelle. Les violences perpétrées par ETA ont rapidement diminué dès lors que des régions comparables au Pays basque ont pu bénéficier d'une relative autonomie. Quelques rares attentats seront encore à déplorer après le tournant du millénaire, mais ETA a annoncé officiellement, le 20 octobre 2011, sa volonté de mettre un point final à toute activité de résistance armée.Marc Gevaert