Historiciser le Mal, édition critique de Mein Kampf, fait presque 1000 pages. Cet ouvrage a mis plus de cinq ans à voir le jour et a mobilisé une dizaine d'historiens, dont les auteurs Andreas Wirsching et Florent Brayard ainsi que plusieurs dizaines de spécialistes de la période. En effet il ne s'agit pas d'une simple réédition, mais d'une édition armée de tout un appareil critique. Véritable fact-checking historique, cette version contient environ 3 000 notes de contextualisations et explications. Le but de l'ouvrage, annoncé depuis 2015, est de ne pas pouvoir accéder à la pensée d'Hitler sans passer par des annotations explicatives permettant une lecture éclairée.

L'enjeu de traduire Mein Kampf

La sortie polémique du livre a été annoncée lors d'une conférence de presse au CNRS le mercredi 19 mai par la PDG de Fayard, Sophie de Closets. D'après elle, il s'agit d'un texte "illisible, incompréhensible et problématique à bien des égards" qui nécessite des explications. La présence des nombreuses notes a pour but de contrer les versions brutes qui circulent actuellement, notamment sur internet. L'enjeu de cette traduction est de rester au plus près de la version originale sans l'embellir pour montrer au lecteur que la pensée d'Hitler ne fait aucun sens et n'a aucune logique. Pour Florent Bayard, un des auteurs du livre, Mein Kampf est "mal écrit et mal construit". Le texte à l'état brut étant difficile à comprendre, les notes permettent de contextualiser les propos.

Mais ce n'est pas la première fois que Mein Kampf est traduit en français. Le texte arrive en France en 1934 et est traduit par les Nouvelles Editions Latines. Cette maison d'édition a été fondée par Fernand Sorlot, sympathisant nazi motivé par l'appât du gain, qui publie l'ouvrage. Il est ensuite très vite interdit à la vente par Hitler lui-même au nom du respect de ses droits d'auteur. La vente du livre devient alors illicite et se fait sous le manteau, ce qui rajoute à son caractère mystique.

Historiciser le Mal

Après une action en justice de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA) en 1979, le livre est de nouveau autorisé à la vente à condition qu'il comporte un avertissement de huit pages obligatoire. La version des Nouvelles Editions Latines est de retour en librairie, sans pour autant être en rayon. Ce n'est vraiment que lorsque l'ouvrage tombe dans le domaine public, en 2016, que la porte s'ouvre pour les éditions et traductions. D'abord en France où est publiée en janvier 2016 une édition de Kontre Kulture, la maison d'édition fondée par l'essayiste et polémiste français Alain Soral.

Au même moment, en Allemagne, alors que l'ouvrage sans annotations est toujours interdit à la vente, est publié Hitler, Mein Kampf. Heine kritische Edition (Hitler, Mein Kampf, une Edition Critique). Avec son ouvrage, l'institut für Zeitgeschichte München de Berlin-Munich entendait bien historiciser l'ouvrage. La version de Fayard s'inspire largement de cette version allemande et se veut être une alternative scientifique à la version des Nouvelles Editions Latines ou de Kontre Kulture.

A qui s'adresse Mein Kampf aujourd'hui ?

Internet rend impossible le contrôle des ouvrages mal traduits et non annotés qui circulent et sont téléchargés actuellement. Cela signifie que n'importe qui peut avoir accès à Mein Kampf. De par ses annotations qui représentent deux tiers du livre, la version de Fayard s'adresse d'abord aux chercheurs, professeurs, étudiants et personnes voulant en savoir plus sur cette période de l'histoire. Pour que le prix élevé du livre ne soit pas un obstacle à son accessibilité, il sera disponible dans une version en ligne. Il restera tout de même possible de l'acheter en librairie, mais comme tous les Mein Kampf commercialisés avant lui, il ne sera pas en rayon, il faudra le commander. Etant un ouvrage à but uniquement scientifique et non commercial, la totalité des bénéfices générés sera reversée à la Fondation Auschwitz-Birkenau.

Faut-il publier Mein Kampf ?

La question principale que soulève cet évènement est évidemment la pertinence de publier Mein Kampf avec le risque d'alimenter les idées racistes et criminelles que développe cet ouvrage. L'argument principal de Sophie de Closets est que l'ouvrage brut est de toute façon en circulation sans aucune possibilité de contrôle, dans ce cas autant offrir cette alternative informante. De plus, lorsqu'il s'agit de Mein Kampf, l'objet et son symbole ont tendance à primer sur le propos. Avec Historiciser le Mal, Fayard remet au centre le propos, certes horrible, pour mieux le démonter, l'analyser et le contrecarrer.

Dans une période où les fake news sont plus accessibles que jamais et où l'extrême droite gagne du terrain en Europe, c'est un pari risqué, mais sensé que de rétablir la vérité sur un ouvrage qui doit son succès à l'ignorance et à la peur.

Angèle Bilégué

Historiciser le Mal, édition critique de Mein Kampf, fait presque 1000 pages. Cet ouvrage a mis plus de cinq ans à voir le jour et a mobilisé une dizaine d'historiens, dont les auteurs Andreas Wirsching et Florent Brayard ainsi que plusieurs dizaines de spécialistes de la période. En effet il ne s'agit pas d'une simple réédition, mais d'une édition armée de tout un appareil critique. Véritable fact-checking historique, cette version contient environ 3 000 notes de contextualisations et explications. Le but de l'ouvrage, annoncé depuis 2015, est de ne pas pouvoir accéder à la pensée d'Hitler sans passer par des annotations explicatives permettant une lecture éclairée.L'enjeu de traduire Mein KampfLa sortie polémique du livre a été annoncée lors d'une conférence de presse au CNRS le mercredi 19 mai par la PDG de Fayard, Sophie de Closets. D'après elle, il s'agit d'un texte "illisible, incompréhensible et problématique à bien des égards" qui nécessite des explications. La présence des nombreuses notes a pour but de contrer les versions brutes qui circulent actuellement, notamment sur internet. L'enjeu de cette traduction est de rester au plus près de la version originale sans l'embellir pour montrer au lecteur que la pensée d'Hitler ne fait aucun sens et n'a aucune logique. Pour Florent Bayard, un des auteurs du livre, Mein Kampf est "mal écrit et mal construit". Le texte à l'état brut étant difficile à comprendre, les notes permettent de contextualiser les propos.Mais ce n'est pas la première fois que Mein Kampf est traduit en français. Le texte arrive en France en 1934 et est traduit par les Nouvelles Editions Latines. Cette maison d'édition a été fondée par Fernand Sorlot, sympathisant nazi motivé par l'appât du gain, qui publie l'ouvrage. Il est ensuite très vite interdit à la vente par Hitler lui-même au nom du respect de ses droits d'auteur. La vente du livre devient alors illicite et se fait sous le manteau, ce qui rajoute à son caractère mystique.Historiciser le MalAprès une action en justice de la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (LICRA) en 1979, le livre est de nouveau autorisé à la vente à condition qu'il comporte un avertissement de huit pages obligatoire. La version des Nouvelles Editions Latines est de retour en librairie, sans pour autant être en rayon. Ce n'est vraiment que lorsque l'ouvrage tombe dans le domaine public, en 2016, que la porte s'ouvre pour les éditions et traductions. D'abord en France où est publiée en janvier 2016 une édition de Kontre Kulture, la maison d'édition fondée par l'essayiste et polémiste français Alain Soral.Au même moment, en Allemagne, alors que l'ouvrage sans annotations est toujours interdit à la vente, est publié Hitler, Mein Kampf. Heine kritische Edition (Hitler, Mein Kampf, une Edition Critique). Avec son ouvrage, l'institut für Zeitgeschichte München de Berlin-Munich entendait bien historiciser l'ouvrage. La version de Fayard s'inspire largement de cette version allemande et se veut être une alternative scientifique à la version des Nouvelles Editions Latines ou de Kontre Kulture.A qui s'adresse Mein Kampf aujourd'hui ?Internet rend impossible le contrôle des ouvrages mal traduits et non annotés qui circulent et sont téléchargés actuellement. Cela signifie que n'importe qui peut avoir accès à Mein Kampf. De par ses annotations qui représentent deux tiers du livre, la version de Fayard s'adresse d'abord aux chercheurs, professeurs, étudiants et personnes voulant en savoir plus sur cette période de l'histoire. Pour que le prix élevé du livre ne soit pas un obstacle à son accessibilité, il sera disponible dans une version en ligne. Il restera tout de même possible de l'acheter en librairie, mais comme tous les Mein Kampf commercialisés avant lui, il ne sera pas en rayon, il faudra le commander. Etant un ouvrage à but uniquement scientifique et non commercial, la totalité des bénéfices générés sera reversée à la Fondation Auschwitz-Birkenau.Faut-il publier Mein Kampf ?La question principale que soulève cet évènement est évidemment la pertinence de publier Mein Kampf avec le risque d'alimenter les idées racistes et criminelles que développe cet ouvrage. L'argument principal de Sophie de Closets est que l'ouvrage brut est de toute façon en circulation sans aucune possibilité de contrôle, dans ce cas autant offrir cette alternative informante. De plus, lorsqu'il s'agit de Mein Kampf, l'objet et son symbole ont tendance à primer sur le propos. Avec Historiciser le Mal, Fayard remet au centre le propos, certes horrible, pour mieux le démonter, l'analyser et le contrecarrer.Dans une période où les fake news sont plus accessibles que jamais et où l'extrême droite gagne du terrain en Europe, c'est un pari risqué, mais sensé que de rétablir la vérité sur un ouvrage qui doit son succès à l'ignorance et à la peur.Angèle Bilégué