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Vous expliquez que l'idée de faire du Gaulois le support d'une identité nationale est absurde parce que le Gaulois n'était pas une identité mais un groupe de peuples (1). La France était-elle, dès l'origine, multiculturelle ? En plaquant un concept contemporain - le multiculturalisme - sur une période qui remonte à deux mille ans, on pourrait facilement être taxé d'anachronisme. Mais si l'on s'en tient au sens du mot, on peut répondre " oui " parce que les Celtes étaient un ensemble de tribus partageant une culture commune, d'ailleurs encore assez mal connue. En outre, ils vont se mâtiner de latinité par l'acquisition de la citoyenneté romaine, l'adoption de la langue latine et l'adoration de dieux du panthéon romain. L'arrivée des Francs, qui apportent leur droit et leur politique, va à son tour influencer leur mode de vie. Edouard Glissant (NDLR : écrivain martiniquais né en 1928, décédé en 2011) affirmait qu'il y a deux manières de concevoir l'identité : l'identité-racine et l'identité-relation. La première recherche la racine unique. La seconde les racines en biseau. Il ne s'agit pas de dire que les Gaulois ne sont pas des ancêtres des Français, mais la mythologie prétendant qu'ils étaient les seuls sur ce territoire ne tient pas scientifiquement et contribue à la crise de la vie en commun que connaît la France. Elle ne fait pas sens pour un grand nombre d'enfants à qui l'on dit de s'intégrer en adoptant des ancêtres symboliques qui ne sont pas les leurs. A quels enfants pensez-vous ? Des enfants antillais, par exemple. Leurs parents et grands-parents étaient déjà français. Leur histoire n'est donc pas une histoire d'immigrants appelés à se fondre dans un creuset national. Leur " légitimité " de Français a plus d'ancienneté. Mais peut-on leur imposer de reconnaître Napoléon comme un héros national, lui qui a massacré leurs familles ? Il ne le sera jamais, quels que soient leurs " efforts d'intégration ". Cela vaut aussi pour les enfants de l'immigration africaine. Ils ont en commun avec un Nicolas Sarkozy un passé de migrants. Mais eux ont aussi connu la colonisation. Leurs parents et grands-parents ont fait le sacrifice de leur sang pour sauver la France pendant la Seconde Guerre mondiale. C'est bien le Tchad qui se rallie en premier à la France libre. C'est bien l'Afrique occidentale française (NDLR : fédération regroupant huit colonies d'Afrique de l'Ouest de 1895 à 1958) qui donne les troupes, le territoire et les matières premières. Seul dans son coin, le général de Gaulle n'aurait pas connu le succès qui a été le sien. Sur quels éléments vous fondez-vous pour dire que l'histoire des outre-mers est au coeur de la constitution de la nation française ? Je ne fais pas remonter le sentiment d'être français aux Gaulois, qui ne le nourrissaient pas, mais au xvie siècle, par la découverte de la nécessité de la tolérance, à travers l'Edit de Nantes (NDLR : promulgué le 30 avril 1598 par Henri IV, roi de France, il accorde des droits aux protestants et met fin aux guerres de religion), et par la découverte de l'autre lors de la première colonisation de Jacques Cartier. En devant intégrer les métis de la Nouvelle France dans le creuset français, il fallait découvrir ce qu'il était. Dans cette " entreprise de civilisation ", il fallait définir à quoi civiliser. Vous évoquez le fait qu'au xviiie siècle en France, l'intégration des Noirs des colonies passaient par le baptême et par l'adoption d'un prénom catholique. Est-ce la démonstration qu'Eric Zemmour est un homme du xviiie siècle ou que l'adoption d'un prénom français aide à l'intégration ? La question du prénom est très intéressante, même s'il n'est pas le seul indice de l'intégration. Tout dépend de la communauté concernée. On ne passe pas d'Hapsatou à Corinne de manière aussi légère que de Maria Lopez à Jennifer Lopez, d'un prénom chrétien à un autre. Si on veut comparer les Hispaniques américains aux Sénégalais français puisque la polémique avec Eric Zemmour concernait Hapsatou Sy (NDLR : entrepreneuse et chroniqueuse), il est idiot de penser, sur la foi de cet exemple, que les premiers s'intègrent mieux que les seconds. Vous avez bien d'autres indices pour témoigner de l'intégration. Que mange Hapsatou Sy au quotidien ? Que lit-elle ? Dans quelle langue parle-t-elle ? Quels lieux de loisirs fréquente-t-elle ? Et ses parents ? Pour affirmer que ceux-ci n'ont pas voulu l'intégrer, il faut analyser cet ensemble de démarches. Les adeptes de la théorie du " grand remplacement " oublient de voir la force de l'intégration. Souvent, ils n'ont pas confiance en leur pays et en la capacité d'intégration de la société. N'a-t-on pas atteint un stade où une majorité de personnes en Belgique ou en France ne veulent plus de la créolisation que vous prônez ? Et si oui, comment surmonte-t-on cet écueil ? Il faut d'abord écouter cette revendication et la rassurer parce qu'elle provient d'une peur. Nous vivons dans une société très divisée, confrontée aux nouveaux champs de bataille de la division, notamment numériques, et à un extrémisme politique qui balaie la dimension transpartisane qui prévalait auparavant. On ne veut plus composer avec l'autre, avec celui qui est de l'autre côte de la barricade. Il est donc nécessaire de retrouver des dénominateurs communs. C'est en cela que je reconnais une certaine pertinence à ce que disent Nicolas Sarkozy ou Eric Zemmour. Le problème est qu'ils pensent qu'on peut l'imposer d'un coup de menton. Le processus doit être plus intelligent. Il faut que le dominant soit aussi capable de se reconnaître, symboliquement, dans un ancêtre nègre marron (NDLR : Noir qui, dans les Antilles, refusait le statut d'esclave et fuyait ses maîtres). Quand, moi, descendant d'un nègre marron, j'affirme cela, je reçois des insultes et on me rétorque que c'est complètement absurde. A ce moment-là, je me dis que la personne qui réagit ainsi est en train de prendre conscience de l'absurdité de demander à des Noirs que leurs ancêtres soient des Gaulois.