Léopold Ier, roi parmi les rois

Léopold Ier est très au fait de la politique européenne. Distingué pour ses talents de négociateur, il a ses entrées dans toutes les cours de l'époque. Dans la vision du roi, la diplomatie internationale est l'apanage des souverains - et certes pas l'arène de l'un ou l'autre gouvernement ou parlement.
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Léopold Ier est très au fait de la politique européenne. Distingué pour ses talents de négociateur, il a ses entrées dans toutes les cours de l'époque. Dans la vision du roi, la diplomatie internationale est l'apanage des souverains - et certes pas l'arène de l'un ou l'autre gouvernement ou parlement.Cette vision se heurte d'emblée à la Constitution belge qui ne confère à la couronne qu'un pouvoir strictement restreint. Mais Léopold parvient pourtant à garder la haute main dans la conduite des Affaires étrangères. Les premiers gouvernements étant essentiellement focalisés sur la survie de la Belgique, nul ne voit d'un mauvais oeil le fait que le roi puisse exercer son influence sur l'échiquier international.Pourtant, le destin de Léopold Ier aurait pu être tout autre. En 1831, il a porté depuis quinze ans le titre de prince de Grande-Bretagne, l'empire le plus puissant du monde, par son union en 1816 avec Charlotte de Galles, la princesse héritière de la couronne britannique. Celle-ci perd son enfant et meurt en couches un an plus tard. De prince consort par leur alliance, Léopold est désormais privé de toute fonction officielle au sein de la maison royale. Il demeurera néanmoins à la cour britannique durant de longues années et y conservera toujours son influence par la suite.Les liens étroits de Léopold avec la Grande-Bretagne ont forgé sa vision colonialiste, qu'il s'empresse de manifester une fois sur le trône de Belgique. Ce pays aussi a besoin d'une colonie, telle est sa ferme conviction. Cela fournirait un débouché aux produits belges et stimulerait l'économie nationale. Et comme en Grande-Bretagne, un projet colonial renforcerait la connivence entre l'Etat et la couronne. De plus, le gouvernement pourrait y faire émigrer la population excédentaire et autres indésirables. La misère diminuerait, les moeurs évolueraient.Le gouvernement n'est guère tenté par l'aventure coloniale, mais le roi - toujours aussi têtu en matière de politique étrangère - ne lâche pas prise pour autant. Il est même prêt à investir une somme royale à titre personnel. Le gouvernement voit peu de raisons de s'y opposer.Léopold 1er tente donc de racheter des colonies ou territoires à quelque empire sur le déclin. Sans résultat. Il cherche aussi à décrocher des concessions commerciales dans de nombreux pays, dans le but de pouvoir par la suite les convertir en colonie. Hawaii, les Philippines, une portion de l'Argentine, du Mexique, du Texas, de Nouvelle-Zélande, la Crète ou Chypre font partie des régions - une cinquantaine en tout - auxquelles Léopold s'intéressera de près ou de loin. La plupart de ses initiatives sont vite découragées, d'autres projets ne capotant qu'à un cheveu à cause de prêteurs qui se rétractent au dernier moment. Toutes les entreprises démarrées concrètement se solderont à terme par un échec.Léopold II perpétue les aspirations coloniales de son père. Jeune prince héritier, il se vouait déjà à cette cause avec acharnement. En 1854 - alors âgé de 19 ans, il s'est marié un an plus tôt - un premier voyage d'études lui fait découvrir l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient. A Alexandrie, le consul de Belgique est très impressionné par la curiosité et l'ambition du jeune duc de Brabant, qui garde constamment à l'esprit toute opportunité de débouché économique ou expansion coloniale. Les années suivantes, d'autres séjours de prospection le conduisent dans les Balkans, en Turquie, en Grèce et en Asie. De Grèce, il envoie au ministre belge des Finances - et farouche détracteur de tout projet colonial - un fragment de marbre prélevé au Parthénon. Outre son effigie, il y a fait graver ces mots : " Il faut à la Belgique une colonie. " Léopold n'est pas du genre à se laisser décourager, ses proches comme ses ministres l'ont bien vite remarqué.Les mobiles de Léopold II sont peu ou prou pareils à ceux de son prédécesseur : acquérir une colonie, c'est investir pour la patrie et pour la dynastie. Cela renforcera la cohésion et la grandeur de la nation, tout en resserrant les liens entre le roi et la population. Les Belges aussi ont les moyens d'assujettir un autre peuple et de lui apporter la civilisation, arguet-il au Sénat.Mais l'essentiel de son obstination tient aux profits que Léopold II espère tirer de sa colonie. Avant d'hériter du trône, il s'est déjà fait une idée précise de la façon d'administrer les choses. En Asie, il a été séduit par le système culturel des colonies néerlandaises. Les peuples autochtones étaient contraints de produire bénévolement les ressources coloniales, et sur leurs propres terres. L'exploitation même des produits est exclusivement réservée à la Société de commerce néerlandaise, dont la famille royale est le principal propriétaire. Léopold II se frotte déjà les mains. Seul le travail forcé nous permettra de civiliser ces peuples, professe-t-il volontiers.A la mort de son père, en décembre 1865, Léopold II monte sur le trône. L'obtention d'une colonie est désormais pour lui un objectif prioritaire. Il commencera par appliquer la même stratégie que Léopold Ier, en proposant de racheter les colonies d'autres empires et en briguant des concessions commerciales en guise de tremplin vers une colonisation ultérieure.Avec le temps, il devient clair que ces méthodes sont sans effets. Son dernier espoir réside en Afrique, ce vaste continent dont seule une petite partie a déjà été revendiquée par les pays européens. Mais Léopold II doit se garder de révéler ses intentions : le gouvernement ne veut pas entendre parler de colonies et les puissances européennes lorgnent, elles aussi, la région. En 1875, il avancera ses premières pièces, et peu à peu, il arrivera à mystifier tout le monde.