Une analyse d'Eva Van Den Eynde
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Une analyse d'Eva Van Den EyndeSommes-nous responsables des décisions prises dans les colonies par les générations antérieures? Alors que le président français Macron demande pardon aux harkis, la question des leçons à tirer de la période coloniale se pose, une nouvelle fois.Gie Goris, ex-rédacteur en chef de MO*, administrateur de l'asbl Africalia et promoteur des échanges artistiques interculturels axée sur les relations Nord-Sud, est catégorique: "La réponse est claire et nette : non, nous n'y sommes évidemment pour rien. En revanche, il y a une autre question, beaucoup plus pertinente: aujourd'hui, bénéficions-nous encore du fruit de plusieurs siècles de colonialisme? La raison pour laquelle l'Europe est si riche de nos jours repose en partie sur notre ancienne domination mondiale et sur l'exploitation des colonies au profit de notre propre économie pendant des centaines d'années. Les grandes fortunes de l'élite belge, mais aussi la sécurité sociale dont chacun d'entre nous jouit actuellement - pour ne citer que ces deux aspects essentiels - doivent beaucoup à la prospérité créée après la Seconde Guerre mondiale et grandement facilitée par cette domination coloniale. Bien entendu, les visées économiques qui sous-tendaient la colonisation n'ont pas été présentées aussi explicitement à la population européenne. Nimbée d'un soupçon d'intentions civilisatrices, l'idée d'une entreprise humanitaire paraît bien plus digeste au goût de l'opinion publique que de la pure exploitation sans frein. "Nul ne peut plus nier désormais que le mobile colonialiste était quasiment exclusivement dicté par la volonté de s'enrichir. Il n'en est pas moins vrai que dans une certaine mesure, les peuples autochtones y ont aussi puisé des améliorations : au Congo, des routes et des écoles ont été construites. Seulement, ces routes n'ont été pensées pour aider les Congolais à circuler plus facilement ou améliorer la liaison entre les campagnes et les villes. Le but était tout simplement d'amener les matières premières depuis les mines jusqu'aux principaux centres urbains d'où on pourrait ensuite les expédier vers la Belgique.La scolarisation, elle aussi, était censée servir les intérêts du colonisateur. " Les Belges ont effectivement investi dans le système éducatif congolais au cours de la période coloniale, reprend Gie Goris. Ne pas créer d'écoles dans un pays que l'on a occupé pendant près d'un siècle aurait été une grave erreur. Il faut évidemment distinguer l'Etat indépendant du Congo - qui, sous le règne de Léopold II, était intégralement axé sur le profit - du Congo belge, un projet colonial qui prévoyait un minimum de soutien au développement. Mais là aussi, tout est resté dans le cadre de ce qui était avantageux pour la Belgique. Pourquoi a-t-on suffisamment développé le niveau élémentaire, mais sans combler le sérieux manque de facultés universitaires ouvertes aux étudiants congolais ? Parce qu'on n'avait pas grand besoin de Congolais très instruits - au contraire. L'industrie minière nécessitait par contre, comme contremaîtres, des travailleurs munis d'une éducation rudimentaire. Un cadre subalterne était indispensable pour la bonne marche de l'exploitation et le personnel en question devait être à même de lire et transmettre des instructions. "Il est exact que certaines avancées ont été utiles aux autochtones et le sont encore de nos jours, mais les dommages causés dans les pays colonisés sont nettement plus importants que les bienfaits apportés. "Prenons les agissements de la Grande-Bretagne en Inde, relève Gie Goris. Avant la colonisation, l'Inde était avec la Chine le centre névralgique de la production textile mondiale. Or, elle a rapidement perdu ce statut dominant une fois aux mains des Britanniques. Pour s'engager sur la voie de sa propre industrialisation, la Grande-Bretagne s'est activement employée à démanteler l'industrie manufacturière indienne. Le Parlement britannique a interdit l'achat de textiles indiens pour mettre la production de l'Angleterre au premier rang, provoquant ainsi l'effondrement de l'industrie indienne. Pour autant qu'elles puissent être chiffrées, ces pertes n'ont jamais été reconnues ni comptabilisées. Mais une chose est sûre, c'est que le sous-développement de l'économie locale était calculé. Et on retrouve ce même scénario dans la plupart des colonies."Outre leurs pertes économiques, les pays colonisés ont enduré de lourds dégâts humains. Mais comment les évaluer au juste et devons-nous réparer aujourd'hui les fautes du passé par une compensation financière? "Je suis plus nuancé à ce sujet, répond Gie Goris. Une telle idée s'appuie sur un modèle américain dans lequel un préjudice émotionnel doit être dédommagé financièrement. Mais c'est s'aventurer sur un terrain glissant. Et c'est une façon de couper court à tout dialogue, car la partie fautive est peu encline à reconnaître ses torts par crainte de devoir les assumer. Elle a dès lors tout intérêt à nier sa responsabilité ou à minimiser les faits autant que possible. Raisonner en purs termes de culpabilité et de compensation, cela revient à polariser le débat et nous empêche d'évoluer ensemble en nous fixant sur l'avenir."Dans ce cas, comment les Occidentaux doivent-ils se positionner par rapport à leur passé colonial? Tous les pays qui ont pris part à la colonisation se heurtent à la question. "La médiation réparatrice serait un bon départ, estime Gie Goris. Nous partageons une histoire commune à travers laquelle il s'est passé énormément de choses. Considérons donc la situation ensemble, en reconnaissant les fautes commises par les uns et les préjudices subis par les autres. Mais il nous faut aussi convenir ensemble de la juste façon d'envisager l'avenir. L'important est de pouvoir aller de l'avant, sans faire table rase du passé."Selon le journaliste spécialiste des échanges Nord-Sud, en s'attablant dans le cadre d'une telle médiation en réparation, les pays occidentaux et ex-colonies devraient absolument laisser de côté des émotions telles que la culpabilité et la honte. La charge émotionnelle complique l'instauration d'un dialogue ouvert. Il serait plus judicieux de s'en tenir à une analyse rationnelle qui remonte au tout début de la colonisation. Et la question de la traite des esclaves, qui a conduit à arracher à l'Afrique ses meilleures forces vives, doit également être prise en compte." Sans exploitation des colonies et sans profits tirés de l'esclavage, l'histoire aurait été bien différente. Mais il faut surtout éviter de s'en tenir à un point de vue exclusivement noir ou blanc - littéralement parlant. On ne peut pas regarder tous les Noirs en tant que victimes et tous les Blancs comme des coupables, la réalité n'est jamais aussi simple, constate Gie Goris. Cela étant, il faut reconnaître que l'Europe, un continent peuplé de Blancs, a racialisé l'Afrique en y voyant un continent sous-développé sur lequel la supériorité de la race blanche européenne l'appelait à imposer sa domination. Ce raisonnement, qui est contraire à l'Etat de droit et aux droits humains, s'appuie sur l'idéologie raciste qui s'est développée simultanément. Le racisme est une facette du colonialisme. Pour justifier notre propre façon d'agir, il importait de se représenter les Noirs comme une race naturellement inapte à accéder au même niveau d'humanité que les Blancs. En reconnaissant cela, on bénéficierait déjà d'un tout autre climat dans lequel la perspective d'une coopération axée en toute égalité sur l'avenir est vraiment envisageable."Fouiller le passé sans la moindre arrière-pensée et en regardant vers l'avenir : voilà donc à quoi il faudrait s'atteler. Mais comment reconstituer l'histoire des décennies après les faits, et à qui devrait revenir cette tâche? Une commission à l'échelle européenne pourrait-elle faire l'affaire ? "Je ne vois pas pourquoi mettre sur pied une commission pour accoucher d'un rapport au bout de cinq ans et le ranger ensuite dans un tiroir. Il n'y a d'ailleurs aucune raison de penser que nous ne nous sommes pas encore assez penchés sur l'histoire coloniale. Avec la somme des recherches qui ont été menées dans une multitude d'universités, dans les anciens pays colonisateurs ou les ex-colonies, on sait déjà tout ce qu'il faut savoir. Et c'est de l'histoire vivante, amplement débattue à l'heure actuelle : académiciens, journalistes, militants... une foule d'intervenants issus de tous les horizons. C'est quelque chose qu'il faut encourager. "Le fait qu'il y ait aujourd'hui un climat plus propice et une véritable volonté d'ouvrir les yeux sur ce passé colonial, de l'interroger activement, n'a rien de fortuit. Si la colonisation a été abandonnée vers le milieu du siècle dernier, on ne peut pas en dire autant de la suprématie occidentale au niveau international. "Ce n'est pas comme si les ex-colonies avaient soudain été traitées sur pied d'égalité et comme des partenaires commerciaux à part entière, quelles que soient leurs envies à cet égard, explique Gie Goris. L'Occident a toujours continué à dicter ses conditions et il ne leur restait qu'à s'incliner. A l'époque de la guerre froide, en pleine confrontation mondiale entre Occident capitaliste et bloc de l'Est communiste, les anciennes colonies étaient aussi bien obligées de prendre position. Le monde bipolaire qui les englobait a étouffé dans l'oeuf l'indépendance économique à laquelle elles aspiraient légitimement. Dans l'économie postcoloniale, les rênes du marché restaient encore aux mains de l'Occident. C'est là-dessus qu'il faut nous concentrer aujourd'hui. Cherchons le moyen de remédier rapidement à ce déséquilibre ! Il serait trop facile de se repentir pour les maux infligés aux anciennes colonies tout en continuant à les traiter comme des subalternes. La première chose que l'on attend de l'Occident, c'est qu'il manifeste une réelle volonté d'amélioration. Des excuses en font partie car elles impliquent le fait de reconnaître les anciens torts. Mais tant qu'il n'y aura pas une véritable intention de bâtir les lendemains en tant que partenaires économiques et politiques à part entière, elles ne seront jamais prises au sérieux. "