Votre mise en scène de Ruy Blas, cet été à Grignan, dans la Drôme française, a récolté un franc succès. D'où vous vient ce goût du théâtre classique ?
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Votre mise en scène de Ruy Blas, cet été à Grignan, dans la Drôme française, a récolté un franc succès. D'où vous vient ce goût du théâtre classique ? Un classique est une oeuvre qui donne à voir, à lire et à écouter un texte qui, dans la forme et le fond, n'a jamais fini de dire ce qu'il a à dire. On peut devenir classique de son vivant, comme Paul Claudel ou Bernard-Marie Koltès. Je garde en tête cette phrase du poète Francis Ponge : " Il est légitime de penser que la meilleure façon de servir la République est de redonner force et tenue au langage. " La langue qu'emploient Hugo, Racine, Molière ou Maeterlinck déclenche en moi à la fois les délices de la beauté et les affres du doute sur ma capacité à la maîtriser... Et je pense que ce sont là des vertus stimulantes pour tous les spectateurs car elles permettent de lutter contre l'arrogance du présent. Et sur le fond ? Au-delà de la forme, il faut que l'oeuvre soit l'étendard d'interrogations avec lequelles je me sente en connivence. Par exemple, ce que raconte Corneille dans Le Cid sur l'honneur trouve un écho dans un film qui m'a marqué, Despues de Lucia, de Michel Franco (2012), où une jeune fille voit sa dignité bafouée par un camarade de classe qui divulgue sur les réseaux sociaux des images de leur relation sexuelle. Vous ne dédaignez donc pas les auteurs contemporains ? Je suis la plupart du temps dans le répertoire classique, mais je viens aussi de monter Ella, une oeuvre magnifique de l'Allemand Herbert Achternbusch, et Lettres à Elise, du Franco-Belge Jean-François Viot. Je monterais davantage d'auteurs contemporains si j'avais la chance de découvrir " mon " Koltès, comme ce fut le cas de Patrice Chéreau à son époque. Sans doute existe-t-il, mais je ne l'ai pas encore rencontré. La langue française est-elle un chef-d'oeuvre en péril ? Non, pas en péril, notamment grâce à tous les parlers français d'ailleurs, mais je constate qu'en France, on abaisse les exigences au motif fallacieux de partager davantage. Je me souviens du Prince travesti, de Marivaux, au Théâtre 71 de Malakoff, l'an dernier. Il y avait beaucoup d'écoliers dans la salle, pour suivre cette pièce du xviiie siècle. Les cinq premières minutes, c'était un peu la foire, mais rapidement, l'écoute est devenue charnelle. Les débats ensuite furent formidables. Les jeunes avaient le sentiment d'accéder à une langue, la leur, qu'ils ne connaissaient que de manière scolaire, et d'être confrontés à une oeuvre qui résonnait en eux plus que tous les téléfilms qu'ils regardaient. Développer le théâtre, c'est faire oeuvre de salubrité ? Les médecins, dans la Grèce antique, terminaient toujours leur ordonnance en prescrivant de regarder une pièce à Epidaure... Avec un peu d'initiation, la plupart des jeunes pourraient craquer pour La Règle du jeu, le film de Jean Renoir sorti en 1939. Je dis cela parce que toutes les disciplines artistiques peuvent avoir la force de nous happer en plein vol, et plus encore quand elles s'unissent. Les pouvoirs qui ont tutelle sur la culture parlent aujourd'hui de transversalité. Mais de tout temps, les arts ont dialogué entre eux : les peintres avec les musiciens, les écrivains avec les danseurs, le théâtre avec le cinéma... Votre nom de famille est Boonen. Pourquoi l'avoir francisé en Beaunesne ? Pour faire oublier votre identité belge ? D'abord pour aider les Français à ne pas massacrer mon nom en " Bounen " voire en " Bounan "... Ensuite, pour gérer ma schizophrénie entre l'acteur Boonen que j'étais et le metteur en scène Beaunesne que je devenais. Si je me suis installé à Paris, c'est parce que j'avais faim de textes du répertoire dit classique. Du fait de la jeunesse de la vie théâtrale en Belgique et de son rapport privilégié aux auteurs contemporains, j'avais besoin de continuer ailleurs à la sortie de mes trois années à l'Insas. J'ai alors découvert que la France avait une formidable tradition d'accueil des artistes étrangers. Il n'empêche, les Belges ont une manière d'aborder les classiques avec une liberté qui leur est propre et qui me nourrit depuis plus de trente ans. Pour les Français, je reste un metteur en scène belge, mais aujourd'hui, c'est hype d'être Belge à Paris... C'est votre identité qui vous a amené, en 2013, à cette mise en scène bilingue de Roméo et Juliette ?Tout est parti d'une commande. Serge Rangoni, fidèle soutien de mon travail, m'avait demandé un projet pour l'ouverture du Théâtre de Liège. J'ai aussitôt ressenti le besoin de proposer un classique qui parlerait de la Belgique, moi qui suis de père flamand et de mère wallonne. Mon jeune fils regardait à l'époque en boucle Roméo + Juliette de Baz Luhrmann (1996, avec Leonardo DiCaprio) et j'ai vu comme une évidence que les Capulet avaient quelque chose des Flamands et les Montaigu des Wallons... Je n'ai pas voulu unifier le mode de jeu entre acteurs flamands et francophones. La pièce frottait parfois, mais c'était d'une grande richesse. Les francophones se sont rendu compte à quel point Shakespeare était plus puissant en néerlandais qu'en français. Il y a, entre mille exemples, cette proximité entre " night " et " nacht ". Si on passe à " nuit ", ça ramollit un peu, ça devient de la dentelle qui correspond davantage à Musset qu'à Shakespeare... Et sur les différences dans la façon de jouer ?Le jeu flamand est plus viscéral, plus axé sur l'improvisation, sans code pré-établi... Mais les différences s'influencent et s'estompent car le théâtre s'européanise de plus en plus. D'autre part, entre acteurs belges et français, j'ai constaté qu'un Guy Pion, par exemple, ne s'est pas du tout senti impressionné face à l'architecture géniale du Ruy Blas, ce qui lui a donné une grande liberté, un sens rare du concret. Les Français, eux, sont peut-être davantage intimidés face à des auteurs qu'ils ont étudiés au lycée et auxquels ils peuvent vouer une sorte de déférence. Mais ils se sont amusés de ce je-m'en-foutisme, y découvrant un aiguillon précieux. Il n'empêche, le Français semble plus à l'aise à l'égard de sa propre langue que le francophone belge. Pourquoi ?L'art de la polémique, le plaisir des débats sont beaucoup plus prégnants en France. Dans les écoles, il y a l'habitude et l'envie de s'exprimer haut et fort face aux camarades. Je n'ai pas le souvenir de cela en Belgique, où nous sommes moins dans la polémique et où on favorise peu la prise de parole en public. Si l'école développait l'art oratoire, cela ferait un bien fou... De même, les épreuves orales sont plus importantes en France. Ce n'est pas anodin : les choses que je fais bien mais que je dis mal, l'autre pensera que je les fais mal... Ce n'est pas qu'une question d'efficacité professionnelle, c'est aussi pour la vie intime. Si on trouve les mots justes et qu'on les dit avec élégance, la relation s'en trouvera enrichie. Nombre de nos histoires se perdent par défaut de mots. Bien dire, c'est aussi diminuer la violence et donner sa chance à la diplomatie du quotidien. Quel est l'avenir du théâtre ? L'avenir du théâtre appartient à ceux qui n'y vont pas encore. Le public le plus chamarré que j'aie rencontré, c'était à Grignan, pour Ruy Blas, ou au Théâtre du peuple, à Bussang, dans les Vosges. Ce sont des gens que l'on voit rarement dans les salles, qui ne cultivent pas l'entre-soi qui colle souvent à notre discipline. Quelques centres dramatiques nationaux (NDLR : théâtres publics en France, il y en a 38 en tout) sont situés en banlieue et travaillent immergés dans des quartiers de grande diversité culturelle. Et dans ces salles, le théâtre appartient à tout le monde. Pour moi qui dirige la Comédie Poitou- Charentes, il s'agit plutôt de se rapprocher des territoires délaissés par la République et où le Rassemblement national (ex-FN) étend son emprise démesurée. Il est essentiel que nous nous rendions là où nous ne sommes pas les bienvenus aux yeux du maire, pour aider à retisser du lien. Y compris avec les migrants ? Les théâtres sont des lieux rares où les migrants peuvent raconter leurs histoires et maîtriser petit à petit une langue qui leur donnera des armes pour affronter leur nouvelle vie. Je me sens pénétré de cet édit de Louis le Hutin (NDLR : Louis X, 1289 - 1316), selon lequel " le sol de France affranchit tout homme qui le touche ". Cette déclaration de fraternité universelle semble aujourd'hui révolue pour nombre de Français... Il est urgent pour la patrie des droits de l'homme d'envisager l'accueil des migrants autrement que dans la peur. Lisez-vous les critiques ? Je ne les lis plus depuis dix ans. Parce qu'elles peuvent blesser, même les plus solides. Je recommande à mes acteurs de ne lire que les bonnes critiques, et seulement après la dernière représentation. Même si j'ai été surtout gâté par les médias, j'ai subi quelques papiers d'une violence incroyable. Je regrette parfois le manque de prise en compte de l'oeuvre humaine, du temps considérable qu'elle a pris à tant de femmes et d'hommes sincères. J'ai senti aussi beaucoup de décalage entre l'enthousiasme du public et les articles négatifs. Les moments les plus riches que je peux vivre avec des critiques sont les échanges, où souvent les questions qui me sont posées me renvoient à des terra incognita, c'est-à-dire à ces territoires qui sont mes aventures de demain.