Elle ne s'était jamais engagée en politique, mais, cette fois, Svitlana Shtefan a franchi le pas. " On a enfin l'occasion de changer le système, qui est bloqué depuis trop d'années, s'enflamme-t-elle. Moi, je veux un avenir pour mon fils de 20 ans ! " Le 5 avril, cette employée dans une boulangerie de Kiev, la capitale de l'Ukraine, s'est inscrite comme volontaire dans l'une des permanences de Sluga Naroda (" Serviteur du peuple "), le parti de Volodymyr Zelensky. Candidat surprise à l'élection présidentielle, cet humoriste, âgé de 41 ans, dont les shows télévisés font rire des millions de ses compatriotes, est arrivé en tête du premier tour, avec 30 % des voix. Donné favori, il affrontera l'actuel président, Petro Porochenko, au second tour, ce 21 avril. Pour Svitlana, pas de doute, son champion va gagner : " Je n'ai pas lu son programme en détail, mais ses propositions sont écrites de façon simple. Une fois élu, il fera de belles choses. J'en suis sûre, je l'ai vu dans ses yeux... "
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Elle ne s'était jamais engagée en politique, mais, cette fois, Svitlana Shtefan a franchi le pas. " On a enfin l'occasion de changer le système, qui est bloqué depuis trop d'années, s'enflamme-t-elle. Moi, je veux un avenir pour mon fils de 20 ans ! " Le 5 avril, cette employée dans une boulangerie de Kiev, la capitale de l'Ukraine, s'est inscrite comme volontaire dans l'une des permanences de Sluga Naroda (" Serviteur du peuple "), le parti de Volodymyr Zelensky. Candidat surprise à l'élection présidentielle, cet humoriste, âgé de 41 ans, dont les shows télévisés font rire des millions de ses compatriotes, est arrivé en tête du premier tour, avec 30 % des voix. Donné favori, il affrontera l'actuel président, Petro Porochenko, au second tour, ce 21 avril. Pour Svitlana, pas de doute, son champion va gagner : " Je n'ai pas lu son programme en détail, mais ses propositions sont écrites de façon simple. Une fois élu, il fera de belles choses. J'en suis sûre, je l'ai vu dans ses yeux... " De l'ouest à l'est, de Ternopil à Dnipro, plus d'un demi-million de personnes se sont engagées pour lui. Les uns s'inscrivent comme observateurs, les autres s'activent sur les réseaux sociaux... Tous sont animés du même désir : " Porter au pouvoir un candidat qui ne fasse pas partie du "système", résume l'analyste politique Volodymyr Fesenko. Les Ukrainiens ne font plus confiance à la clique. " Cette fois, la mobilisation n'a pas lieu dans la rue, comme durant la révolution Orange, en 2004, ou le soulèvement du Maïdan, dix ans plus tard. L'acte III, plus feutré, se déroule dans l'isoloir et sur les réseaux sociaux. Comme lors des épisodes précédents, pourtant, le rejet de l'élite, jugée corrompue, est sans appel. Exit l'ex-Première ministre Ioulia Timochenko, éliminée au premier tour du scrutin, alors qu'elle caracolait en tête des sondages il y a trois mois. En mauvaise posture pour le second tour, Porochenko a, quant à lui, bien du mal à défendre son bilan. " Nous avons fait plus de réformes en cinq ans que le pays n'en a menées depuis l'indépendance ", soutient son conseiller Rostyslav Pavlenko. De fait, le front est stabilisé dans l'est du territoire, et l'économie a repris des couleurs. " L'environnement est bien meilleur pour faire du business, confirme Roman Zinchenko, créateur d'un incubateur pour start-up "vertes". Les procédures pour les marchés publics sont plus transparentes, et le secteur bancaire, plus sain. " Dans les rues de Kiev, toutefois, la stabilité macroéconomique occupe moins les conversations que la déclaration de patrimoine de Porochenko, publiée le 1er avril. En 2018, le milliardaire, qui possède des chocolateries et des chantiers navals, a gagné 95 fois plus d'argent qu'en 2017, alors qu'il s'était engagé à revendre ses actifs une fois élu. Ses dividendes se sont élevés à plus de 49 millions d'euros, dans un pays où le salaire moyen n'atteint pas 250 euros. Plus grave, le président est accusé d'avoir couvert un scandale de fraude. A en croire le journal Nashi Groshi (" Notre argent "), le fils d'un des proches amis de Porochenko, directeur adjoint du Conseil de sécurité et de défense, a revendu au prix fort à l'armée des équipements militaires russes de contrebande. Un scandale dont le chef de l'Etat, qui avait juré de " couper les mains " de ceux qui s'enrichiraient aux dépens de l'armée, n'est pas sorti indemne. " Les Ukrainiens se rendent compte que Porochenko est très conservateur et qu'il a tout fait pour maintenir le système en place, dénonce Vadim Halaichuk, associé au cabinet de conseil Hillmont. Il n'a jamais vraiment cherché à réformer la justice, par exemple, afin de la rendre plus indépendante. " Il y a plusieurs mois, cet avocat a rejoint l'équipe de campagne de Zelensky. Plusieurs fois par semaine, il se rend au quartier général du parti, une maison discrète de la rue Novoselytska, dans le sud de Kiev. " Les gens nous appellent et nous écrivent de tout le pays pour nous envoyer des propositions ou nous signaler des problèmes, témoigne Alexander Prokhorovich, 25 ans, responsable du centre d'appels. Beaucoup évoquent l'éducation, la santé ou la corruption... " L'organisation rappelle la " grande marche " lancée en 2016 par Emmanuel Macron durant sa campagne. Des centaines de " marcheurs " avaient alors sillonné l'Hexagone pour faire remonter des idées au futur président. " Zelensky se voit comme le Macron ukrainien ", lance Alexander Danyluk, ancien ministre des Finances de Porochenko, passé au service de son rival. " Contrairement à ce que l'on entend, ajoute-t-il, Zelensky n'est pas un populiste. Il est libéral et prône un rapprochement avec l'Union européenne et l'Otan. " Dans une grande pièce bordée par un jardin, une vingtaine d'experts préparent le slogan du second tour. Spécialistes en politique étrangère, en urbanisme ou en lutte anticorruption, ils discutent, se lèvent parfois pour écrire un mot clé sur une vitre qui fait office de cloison : " écologie ", " redonner le pouvoir au peuple "... " Tous sont bénévoles, précise Nikita Poturayev. Certains se cachent pour venir ici, car ils travaillent pour l'Etat ; par exemple, des diplomates ou des officiers de l'armée. " Barbe bien taillée, regard franc, cet expert en stratégie politique a joué un rôle majeur dans la campagne. Ce " Séguéla ukrainien " a été l'un des premiers à sentir le " ras-le-bol " du peuple ukrainien. Avec d'autres politologues, il va contribuer à son ascension. " Il fallait trouver des personnalités connues et novices en politique, comme l'était, en Italie, l'humoriste Beppe Grillo ou, aux Etats-Unis, un certain Donald Trump, explique-t-il. Nous avons d'abord pensé au chanteur Svyatoslav Vakarchuk, très célèbre en Ukraine, mais il a renoncé à se présenter. Alors, en 2017, nous avons tout misé sur Zelensky et commencé à suggérer, lors d'émissions de télévision, que l'Ukraine avait besoin d'une vraie rupture. L'idée de mettre en avant un profil atypique a fait son chemin. " A l'époque, l'acteur cartonne sur les écrans. Dans la série télévisée Serviteur du peuple, il interprète un modeste professeur d'histoire, propulsé candidat à l'élection présidentielle après avoir été filmé, à son insu, en train de pester contre la corruption endémique. Porté aux nues, l'enseignant emporte la victoire. Un avant-goût, espèrent les partisans de Zelensky, de ce qui pourrait arriver à l'issue du scrutin du 21 avril. L'acteur fait rire, attire la sympathie et incarne la moralité face à l'establishment corrompu : c'est l'homme de la situation. Le 31 décembre, le trublion lance sa campagne. Très vite, les Ukrainiens s'emballent pour ce candidat qui ne fait rien comme les autres. Lui, au moins, ne vient pas de l'ancien monde... " Il n'a pas de parents fortunés et n'a pas profité d'une privatisation pour bâtir un empire industriel, comme tant d'oligarques, rappelle son conseiller politique Dmitry Razumkov. Il a créé tout seul son groupe d'audiovisuel, Kvartal 95, à partir de rien. " Né à Kryvyï Rih, dans le centre du pays, Volodymyr Zelensky aurait pu mourir d'ennui dans cette ville industrieuse et polluée d'un demi-million d'habitants, où des bâtisses soviétiques en brique et des tours décaties se succèdent sur des dizaines de kilomètres. Parfois, un bulbe doré ou une façade néoclassique viennent égayer cette monotonie grisâtre. C'est dans ce centre métallurgique, vital pour l'économie du pays, que le petit Zelensky, dans une école du centre, a fait ses premiers shows. " Il est arrivé dans notre établissement en 1986, se souvient la directrice adjointe, Valentyna Ignatenko. Il chantait et dansait très bien, alors nous l'avons envoyé représenter l'établissement dans un concours municipal. Et il a gagné ! C'est un peu grâce à nous s'il en est là aujourd'hui... " Durant ses années de lycée, Zelensky participe au jeu télévisé KVN, très prisé en Union soviétique. Apprécié du public, il sillonne la région avec sa bande d'amis et prend part à des shows télévisés. Guitare tatouée sur le biceps, Vadim Pereverzev, aujourd'hui scénariste au sein de Kvartal 95, se souvient de ces années folles : " Durant une tournée, nous sommes tombés en panne dans la steppe, par - 40 °C, raconte-t-il. Nous avons passé la nuit serrés les uns contre les autres, sous plusieurs couches de vêtements, pour ne pas mourir de froid. Une autre fois, nous avons failli nous faire lyncher en arrivant dans une ville du Caucase. L'organisateur du show était parti avec la caisse. Nous avons juste eu le temps de nous enfuir... " En 2003, Zelensky s'installe à Kiev et produit ses premières émissions pour 1+1, la plus grande chaîne de télé ukrainienne, détenue par Ihor Kolomoïsky. Ce puissant oligarque fera sa carrière. Travailleur acharné, Zelensky anime plusieurs shows, produit des spectacles... " Il gère toujours cinq ou six projets à la fois, poursuit Vadim Pereverzev. Très exigeant, il n'accepte jamais d'excuses et épuise ses collaborateurs. " Clanique, il n'accorde sa confiance qu'à quelques amis d'enfance, comme les frères Sergey et Boris Shefir, auteurs de la série Serviteur du peuple. Un jour, sans doute, des sociologues étudieront le rôle joué dans son ascension par cette série, tellement populaire que Netflix en a racheté les droits. Pour beaucoup d'Ukrainiens, en effet, voir un acteur jouer " en vrai " le rôle qu'il a interprété à l'écran a quelque chose de troublant. A se demander si certains ne votent pas davantage pour Vasil Holoborodko, son personnage, que pour Zelensky lui-même... A Kryvyï Rih, tout le monde a suivi la série. " Ces émissions permettent de toucher ceux qui ne fréquentent pas les réseaux sociaux, explique Lisa Krivoruchkin, étudiante en communication, rencontrée dans le bureau local du parti de Zelensky. On y retrouve certaines idées de son programme électoral, comme l'écologie ou le recours au référendum. " Une fiction comme vecteur d'un message politique ? Un candidat qui diffuse dans la vraie vie les mêmes valeurs qu'à l'écran ? Gare à la confusion... " C'est un vrai problème, s'inquiète Sophiia Skyba, rédactrice en chef du site d'information local 1kr.ua. Certains confondent la fiction et la réalité et disent, par exemple, qu'ils n'ont pas besoin de lire son programme, car il est bien expliqué dans la série ! " Zelensky a créé un mythe autour de son personnage, estime le politologue Volodymyr Fesenko : " Il laisse entendre qu'une personne normale peut devenir président, et les gens ont accepté cette idée. Beaucoup votent pour le mythe. " C'est un candidat virtuel, renchérit Rostyslav Pavlenko : " Chacun peut y trouver ce qu'il veut. Reste à savoir si ses électeurs vont rester dans l'illusion. " Conseiller de Porochenko, il s'étonne du manque d'esprit critique de ses concitoyens : " Certains des politiciens qui ont rejoint la campagne de Zelensky, tels Razumkov ou Danyluk, travaillaient autrefois pour le président Viktor Yanoukovitch, proche du Kremlin. En quoi ces deux hommes, résolument prorusses, incarnent-ils un renouveau politique ? " De même, Pavlenko s'étonne de l'indulgence du public pour les soutiens de Zelensky. Personne n'ignore à Kiev les liens étroits qu'il entretient avec le milliardaire Kolomoïsky. Qui, dans ces conditions, peut garantir que Zelensky, une fois élu, s'affranchira de son encombrant protecteur ? L'oligarque n'aurait qu'une idée en tête, dit-on : récupérer son joyau, la PrivatBank, nationalisée en 2016, en raison de sa prétendue fragilité financière.Durant sa campagne, Zelensky a juré qu'il ne ferait jamais un tel cadeau à l'oligarque, mais le politologue Mykola Davydiouk peine à le croire : " C'est le prix qu'il devra payer s'il est élu, soutient-il. Cela se traduira par une nouvelle privatisation ou par l'annulation de cette nationalisation. Les Ukrainiens se rendront alors compte que Zelensky fait partie du même système oligarchique que Porochenko. Et rien ne changera vraiment... " S'il est élu, Zelensky aura, du reste, d'autres chaînes à briser. " Il risque d'être rapidement neutralisé par le Parlement, où il ne bénéficie d'aucun soutien, anticipe Volodymyr Fesenko. Que se passera-t-il s'il déçoit un électorat réputé volatil et très impatient ? " Pour casser ces résistances, son personnage, Vasil Holoborodko, se pose, à l'écran, peu de questions. Dans une scène, il dégaine deux pistolets-mitrailleurs en pleine séance parlementaire et liquide, l'un après l'autre, les députés corrompus. La suite au prochain épisode ? Par Charles Haquet.