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Un cycle européen s'achève. Un nouveau s'amorce, avec le renouvellement du Parlement européen, la recomposition des groupes politiques de l'assemblée et la constitution d'une nouvelle majorité pour mettre en place un agenda européen. S'y ajoute le remplacement de tous les hauts postes de l'Union : président de la Commission européenne, commissaires, présidents du Conseil et du Parlement européens, haut représentant de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, président de la Banque centrale européenne... Ce grand chambardement se prépare sur fond de divorce chaotique entre le Royaume-Uni et les Vingt-Sept ; de dérives " illibérales " en Europe centrale ; de fronde des pays du Nord contre le projet de budget de la zone euro porté surtout par Paris ; et de progression des partis populistes qui affirment la prééminence de la souveraineté nationale et veulent affaiblir l'Union. Si, cette fois encore, les élections européennes peinent à passionner les foules, elles suscitent néanmoins davantage de commentaires que lors des scrutins européens précédents. Et pour cause : le spectre du national-populisme hante plus que jamais l'Europe. Certes, le scrutin de 2014 avait déjà été marqué par une poussée des partis anti-UE. La presse européenne avait même parlé de " séisme politique " : le Front national de Marine Le Pen s'était imposé comme premier parti de France et l'Ukip europhobe de Nigel Farage était arrivé en tête au Royaume-Uni. Mais les rapports de force entre les groupes politiques de l'assemblée étaient restés stables. Cette fois, les proeuropéens redoutent que les partis nationalistes raflent encore plus de sièges et, surtout, parviennent à créer une " internationale populiste " capable de peser sur le Parlement, la composition de la Commission et, plus largement, la politique de l'Union. C'est le projet que Matteo Salvini, leader de la Ligue et " capitaine " autoproclamé de la droite radicale européenne, espère concrétiser à l'issue des européennes. Jusqu'ici, jamais l'extrême droite, les souverainistes et ultraconservateurs ne sont parvenus à se ranger sous une même bannière, ce qui a limité leur influence dans l'assemblée. La campagne pour les européennes n'empêche pas l'Union de continuer à fonctionner et de préparer l'avenir commun à 27, sans le Royaume-Uni. Le psychodrame du Brexit, qui a rythmé la vie de l'UE ces derniers mois, est mis provisoirement entre parenthèses, de même que l'approfondissement de la zone euro, sujet conflictuel. En juin, les Vingt-Sept devront accorder leurs violons sur l'" agenda stratégique européen pour 2024 ", qui vise à rendre l'Europe plus efficace dans quelques domaines : sécurité, défense, influence dans le monde, droits sociaux, modes de production durables. Pas question toutefois d'entrer dans le vif des discussions sur cet agenda avant d'avoir désigné les nouveaux " patrons " des institutions européennes. Qui remplacera le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, dont le mandat s'achève le 31 octobre prochain, le jour même de la fin de l'" extension flexible " de la date du Brexit ? Qui succédera au Polonais Donald Tusk, président du Conseil, lui aussi en partance ? A l'Italienne Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne, qui ne brigue pas un nouveau mandat à cette fonction ? A l'Italien Antonio Tajani, qui a peu de chance de rempiler au perchoir du Parlement européen ? A l'Italien Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne jusqu'en octobre ? Jamais il n'y a eu autant de postes clés européens à pourvoir au même moment. Des noms circulent déjà pour la plupart de ces fonctions et la question des nominations a été abordée le 9 mai, en marge du sommet de Sibiu (Roumanie). Mais le grand " mercato " en vue de renouveler les EU's top jobs, les plus hauts postes des institutions communes, ne débutera qu'après les européennes. Un sommet extraordinaire est prévu le 28 mai, deux jours après le scrutin, pour lancer formellement la négociation. Si aucun consensus ne se dégage, un vote sera organisé en juin, prévient Donald Tusk. " Toutes les nominations feront partie d'un seul "paquet", pronostique un fonctionnaire de la Commission. Mais l'équation est complexe, vu les jeux de pouvoir et les équilibres géographique, politique et de genre à respecter. " Il faut une femme (au moins) à la tête d'une des institutions. Le poste de président du Conseil doit revenir à une personnalité ayant exercé la fonction de chef de gouvernement. Les socialistes revendiqueront l'un des postes clés, les libéraux aussi... De plus, il est à prévoir que le PPE (conservateurs), groupe le plus puissant de l'assemblée, qui a piloté ces dernières années les trois principales institutions européennes - avec Tusk au Conseil, Juncker à la Commission et Tajani au Parlement -, voudra conserver la part du lion. Selon les projections actuelles, le PPE et les socialistes (S&D) resteront les deux premières formations au Parlement européen, mais sortiront affaiblies du scrutin. Elles devront dès lors passer des accords de majorité avec les libéraux (Alde), voire avec les Verts. Par ailleurs, les Allemands comptent décrocher la fonction suprême de président de la Commission, ou alors celle de président du Conseil (le nom d'Angela Merkel est cité pour les deux postes). " Mais leur appétit fait grincer des dents, car ils sont déjà omniprésents aux fonctions les plus élevées de l'administration européenne ", glisse un eurocrate belge de haut rang. Trois institutions européennes sur quatre ont actuellement un secrétaire général allemand : Martin Selmayr à la Commission - la promotion éclair, en février 2018, de l'ex-directeur de cabinet de Jean-Claude Juncker a été très décriée, car opaque et d'une validité juridique douteuse -, Klaus Welle (CDU) au Parlement et la diplomate Helga Schmid au Service européen pour l'action extérieure (Seae), organe du haut représentant de l'UE. Un autre Allemand, Klaus-Heiner Lehne, dirige la Cour des comptes. De même, un Allemand, Werner Hoyer, préside la Banque européenne d'investissements (BEI). Et plusieurs groupes politiques au Parlement européen ont à leur tête un Allemand. Si le successeur de Juncker est le conservateur bavarois Manfred Weber, candidat du PPE à cette fonction, Martin Selmayr ne pourra rester secrétaire général de l'exécutif européen. " Selmayr est pressenti pour un autre poste stratégique, assure un diplomate : il deviendrait, si le Brexit se concrétise, le premier ambassadeur de l'Union au Royaume-Uni, devenu un pays tiers. " Pas certain, toutefois, que Manfred Weber décroche la présidence de la Commission. L'actuel chef du groupe PPE au Parlement européen est, certes, toujours donné favori, en vertu de la procédure informelle du spitzenkanditat adoptée en 2014 : la tête de liste de la famille politique ayant obtenu le plus de sièges a la main pour former une coalition et forcer les chefs d'Etat et de gouvernement à le désigner à la tête de la Commission. C'est ainsi que Jean-Claude Juncker, candidat du PPE, est devenu, il y a cinq ans, chef de l'exécutif européen. Le Parlement européen tient à pérenniser ce mécanisme, mais le Conseil ne veut plus être dépossédé de ce qui est l'une de ses prérogatives. Les dirigeants européens, dont Angela Merkel, ont donc officiellement prévenu qu'il n'y aurait pas d'automaticité entre la victoire d'un spitzenkanditat et sa nomination à la tête de la Commission. Emmanuel Macron et d'autres rappellent, par ailleurs, que Manfred Weber n'a jamais été Premier ministre ou ministre et est un inconnu en dehors de l'hémicycle européen. Handicap supplémentaire : il appartient à la CSU, la branche bavaroise très droitière de la CDU de Merkel, ce qui le rend peu compatible avec les forces de gauche et du centre appelées à faire partie de la future majorité. Au Parlement européen, Manfred Weber, chef du groupe PPE, a été critiqué pour sa complaisance à l'égard du trublion Viktor Orban, qui a lancé une campagne anti-Juncker et s'est attaqué aux libertés en Hongrie. Début avril, Orban a été " suspendu " du PPE, mais pas exclu. Néanmoins, un mois plus tard, le Premier ministre hongrois a retiré son soutien à Weber, tête de liste de sa propre famille européenne. Si Manfred Weber ne parvient pas à rassembler, des sources françaises et autres assurent que Michel Barnier, son challenger officieux au PPE, aura toutes les chances de s'imposer dans la course à la présidence. Homme de centre-droit, il est plus consensuel que le prétendant officiel. Barnier vient de faire à plusieurs reprises le tour des capitales européennes, signe qu'il est activement en campagne. Jean-Claude Juncker a refusé d'exprimer son soutien à Manfred Weber, tandis que Martin Selmayr se dit convaincu que le Savoyard sera le prochain boss de la Commission. A Paris, Michel Barnier peut compter sur l'appui de son parti, Les Républicains, et sur celui d'Emmanuel Macron, surtout si le président français se bat pour que la France obtienne le poste. Dans toute l'Europe - sauf au Royaume-Uni -, Barnier a été encensé pour son travail à la tête du groupe de pilotage sur le Brexit. Reste que le Royaume-Uni est toujours dans l'Union européenne. L'oeuvre du négociateur en chef reste donc d'une certaine manière inachevée, même si la balle est dans le camp des parlementaires britanniques qui doivent encore ratifier l'accord. Encouragés par la récente victoire de Pedro Sanchez (PSOE) aux législatives espagnoles, les socialistes européens veulent croire que leur propre candidat à la succession de Jean-Claude Juncker, le Néerlandais Frans Timmermans, actuel numéro 2 de la Commission, a lui aussi de sérieux atouts. Sauf que son parti, le PvdA, est dans l'opposition et que le Premier ministre libéral Mark Rutte n'a aucune raison de reconduire Timmermans pour un nouveau mandat à Bruxelles. De plus, bon nombre de socialistes se méfient de ce proche de Juncker, situé très à droite dans la famille social-démocrate. Les libéraux européens (Alde), eux, misent surtout sur la candidature de Margrethe Vestager, " star " de la Commission sortante. Mais l'efficace et intraitable commissaire danoise à la Concurrence, pourfendeuse des Gafa, a elle aussi peu de chance d'être soutenue par son gouvernement, son parti social-libéral étant également dans l'opposition. De plus, elle est issue d'un pays non membre de la zone euro et de l'espace Schengen. Le choix qui sera fait pour la présidence de la Commission conditionne d'autres nominations, dont celle de président du Conseil. Pour ce poste-là, on cite comme potentiels candidats, outre Angela Merkel, le Premier ministre libéral néerlandais Mark Rutte, nouveau leader de l'Europe septentrionale (qui se dit peu intéressé par la fonction) ou encore son homologue belge Charles Michel. Pour remplacer l'Italienne Federica Mogherini à la tête de la diplomatie européenne, un socialiste est pressenti : le ministre espagnol des Affaires étrangères Josep Borrell, Catalan unitariste et Européen convaincu. Mais il avoue son peu de goût pour un rôle de globe-trotter !Les pronostics pour la présidence du Parlement européen sont encore plus hasardeux. Car ce choix-là revient à l'assemblée elle-même, qui devra toutefois tenir compte du compromis politique global. La nomination interviendra lors de la session inaugurale du Parlement, le 2 juillet. L'eurodéputé Guy Verhofstadt, ardent partisan de l'intégration européenne, s'est déclaré candidat. Si, lors du grand marchandage, le poste est attribué au nouveau groupe centriste- libéral, l'ex-Premier ministre belge a des chances de se retrouver au perchoir. Pour endosser le costume de Mario Draghi, président de la Banque centrale européenne (BCE), le nom de Jens Weidmann, président de la Bundesbank, a longtemps été évoqué. Jusqu'à ce que Berlin décide que la priorité est de placer un Allemand à la tête de la Commission. En revanche, on sait déjà qui remplacera le Belge Peter Praet, fidèle allié de Draghi, au poste d'économiste en chef de la BCE, vacant dès le 31 mai : le choix s'est porté sur l'Irlandais Philip Lane.