Elle est là, et bien là. Ursula von der Leyen vient de prendre place sur scène, devant les membres réunis du Parti populaire européen (PPE) à Strasbourg. Elle arbore un blazer rose et un sourire triomphant. Dans son discours elle passe facilement au français pour parler de son enfance à Bruxelles et de son père, qui travaillait à l'époque pour la Commission, avant de passer à l'anglais pour évoquer l'époque où elle vivait avec son mari en Californie.
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Elle est là, et bien là. Ursula von der Leyen vient de prendre place sur scène, devant les membres réunis du Parti populaire européen (PPE) à Strasbourg. Elle arbore un blazer rose et un sourire triomphant. Dans son discours elle passe facilement au français pour parler de son enfance à Bruxelles et de son père, qui travaillait à l'époque pour la Commission, avant de passer à l'anglais pour évoquer l'époque où elle vivait avec son mari en Californie.Une fois les caméras disparues, elle parle à l'homme à sa droite. C'est Manfred Weber, spitzen candidat du PPE et le grand perdant du jeu des distributions des meilleurs postes européens. Après son succès aux élections européennes, il aurait bien aimé devenir président de la Commission européenne. Sauf que ce sera pour Von der Leyen, elle qui n'a pourtant jamais été officiellement candidate à un poste européen. La pilule a dû être amère. Ursula loue son élégance dans la défaite et le rassure par un "vous êtes encore jeune".Derrière les sourires, la ministre allemand de la Défense aura tout de même bien besoin d'une campagne de relation publique. De nombreux députés européens se sentent en effet floués par sa nomination tout à fait surprenante. Même si son discours intelligent en plusieurs langues et son regard assuré face au public l'ont montré si différente du bavarois du CSU Manfred Weber, il est loin d'être certain que cela suffise pour qu'elle soit élue par le Parlement européen.Les parlementaires se sont battus pour leurs spitzen candidats pendant la campagne électorale. On a dit aux citoyens européens que cette fois-ci tout se ferait de manière plus démocratique, que le temps de la diplomatie d'arrière-boutique était révolu. Et maintenant, ils devraient aider Von der Leyen, qui a été élu dans les coulisses de réunions privées, pour obtenir le rôle exécutif le plus important de l'UE. Mais pourquoi donc ? Ursula von der Leyen, 60 ans, est une Européenne convaincue. Avec elle, l'Allemagne offrirait la première femme présidente de la Commission. Pourtant, ni à Berlin, ni à Bruxelles on ne s'en réjouit vraiment. Von der Leyen n'est pas un trophée allemand. Elle n'a pas été nommée suite à une brillante initiative de la chancelière Angela Merkel. Pour preuve ce n'est même pas elle qui a proposé sa ministre de la Défense et n'a pas pu voter pour elle à Bruxelles. La nomination de von der Leyen est en réalité une solution de dernière minute.Celle-ci est sortie du chapeau au terme d'un processus exténuant, dans lequel presque toutes les règles non écrites en vigueur à Bruxelles ont été violées : les spitzen candidats aux européennes ont été à peine pris en compte. Angela Merkel, la plus ancienne chef du gouvernement et négociatrice la plus expérimentée, a dû changer à plusieurs reprises son fusil d'épaule en ce qui concerne la répartition des postes, et ce sous la pression de ses collègues européens, de son propre gouvernement et même de son parti. Le tandem franco-allemand a également dû céder du terrain face à la pression de certains collègues issus de régimes partiellement autoritaires. Et si l'on a aujourd'hui eu péniblement un nom pour le plus haut poste européen, la lutte de pouvoir entre le Parlement et le Conseil européens au sein des institutions européennes est loin d'être terminée : si von der Leyen ne parvient pas à se faire élire au Parlement, la lutte reprendra de plus belle.Et si elle survit à l'élection, elle sera confrontée à une tâche colossale à la tête de la Commission européenne. Une tâche en partie héritée de l'époque d'Angela Merkel : la crise de l'euro qui couve encore, le conflit entre États membres sur la politique des réfugiés et la montée du nationalisme et du populisme en Europe. Von der Leyen devra restaurer la capacité d'action de l'UE, surmonter les contradictions et faire oublier qu'elle n'était pas une spitzen candidate. Est-ce une tâche réalisable pour une femme qui n'est même pas aimée en Allemagne et qui, en tant que ministre de la Défense, ne peut que présenter un bilan douteux ?En Allemagne, toute l'affaire menace également de conduire le gouvernement de Merkel vers la crise : les sociaux-démocrates du SPD sont opposés à von der Leyen et s'ils ne parviennent pas à bloquer la nomination il est possible que cela mène à une rupture.La position de faiblesse de von der Leyen est en grande partie due à la manière dont elle a été nommée. Pour mieux comprendre, voici une reconstitution des événements. Basée sur de nombreuses conversations avec les acteurs bruxellois et berlinois, elle met cruellement en lumière que celle-ci n'est pas le fruit de choix réfléchis et stratégiques.C'est le président français, Emmanuel Macron, qui va placer pour la première fois le nom de von der Leyen sur la table en cette après-midi du 1er juillet. La proposition vient après que les chefs d'État et de gouvernement aient passé une soirée, une nuit et une matinée entière à la table des négociations sans qu'aucune solution ne semble en vue.A ce moment, Manfred Weber n'était plus dans la course depuis longtemps et la proposition de nomination autour de Frans Timmermans, le spitzen candidat des sociaux-démocrates, semblait ne plus bénéficier d'une majorité. Donald Tusk, le président du Conseil européen, voulait tout de même prendre le risque et soumettre cette proposition au vote, mais l'idée sera rejetée par le Premier ministre néerlandais, Mark Rutte.C'est donc fatigués et irritables, que les chefs d'État et de gouvernement se sont assis autour de la table ronde de la conférence située au onzième étage du bâtiment Europa. Certains, comme Macron et Merkel, venaient tout juste de rentrer du sommet du G20 à Osaka. On en vient à lancer des noms au petit bonheur la chance sur la table. Parmi ceux-ci il y a Ursula von der Leyen. Son nom avait déjà été mentionné auparavant, mais pour un poste diplomatique de haut rang, pas pour un poste à l'UE et certainement pas pour la tâche la plus importante de la Commission européenne.A l'Elysée, ils avaient pourtant déjà von der Leyen en tête depuis quelque temps déjà. Manfred Weber n'étant pas envisageable Macron avait cherché quel autre nom il pourrait faire valoir auprès de Merkel pour un poste de haut niveau à Bruxelles, car, après tout, il n'avait aucune objection à ce que ce poste revienne aux Allemands. Dans l'entourage de Macron, on laisse entendre que le président avait déjà mentionné "Ursula" à plusieurs reprises avant les élections européennes du 26 mai, y compris lors d'une visite, début juin, de la présidente de la CDU Annegret Kramp-Karrenbauer à Paris. Les Français apprécient Von der Leyen en tant que femme politique à vocation sociale et européenne. Si en tant que ministre de la Défense elle ne va pas particulièrement briller, c'est pourtant elle qui va, en tant que ministre de la Famille entre 2005 et 2009, révolutionner la politique familiale conservatrice allemande. Von der Leyen, avait, pour sa part, exprimé très tôt sa sympathie pour le président français : "Macron est un partisan convaincu et passionné de l'idée européenne. Il veut renforcer la famille européenne et la conduire vers les temps modernes", a-t-elle déclaré dans une interview juste avant son élection en 2017. Dans le domaine de la défense également, Macron a vu très tôt ce qu'il pouvait faire avec le ministre allemand. Depuis 2017, von der Leyen, malgré l'opposition manifeste face au projet, s'est engagée dans le plus grand projet franco-allemand d'armement à ce jour.Mais lors du sommet de Bruxelles, en ce lundi après-midi, le nom von der Leyen n'était qu'un ballon d'essai pour Macron. Peu après, Donald Tusk oblige tout le monde à aller se reposer. Pour Angela Merkel, en particulier, ce n'était pas du luxe. Le sommet européen a été désastreux pour elle, tout comme l'ensemble du processus de partage des postes après les élections européennes. Merkel n'avait rejoint qu'avec hésitation l'idée des spitzen candidats. Son peu d'entrain va encore s'essouffler un peu plus lorsque, après le 26 mai, il est devenu évident qu'aucun spitzen candidat ne pouvait compter sur une majorité au Parlement européen et au Conseil européen. La veille de son départ pour Osaka, Mme Merkel va donc rassembler les protagonistes de la CDU/CSU dans la chancellerie de Berlin. Weber sait qu'il n'a plus aucune chance et se satisfait du poste au Parlement et ce sera Timmermans qui sera candidat au poste de président de la Commission.C'est avec cette proposition que Mme Merkel s'est rendue à Osaka, où les chefs de gouvernement européens présents ont donné leur bénédiction. Dès ce moment, ils existaient pourtant déjà des doutes sur la Pologne ou la Hongrie. En tant que vice-président de la Commission, M. Timmermans avait vivement critiqué les deux pays pour leurs violations de l'État de droit.Selon les initiés, Merkel aurait, à ce moment-là, également proposé le nom d'Ursula von der Leyen pour un poste majeure. Peut-être un poste de commissaire, voire mieux à celui de haut représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité. A ce moment-là, personne ne songe à la position la plus élevée au sein de la Commission européenne.A Osaka, selon des sources gouvernementales, le SPD aurait accepté l'idée que von der Leyen devienne commissaire. La ministre de la Défense aurait été informée de ses chances d'avoir une position européenne. Sauf que lors du sommet à Bruxelles, les choses se sont passées tout à fait différemment. Lorsque Mme Merkel explique l'accord conclut autour de Timmermans à ses collègues du PPE lors d'un congrès préparatoire au Palais des Académies, elle rencontre une farouche résistance. De nombreux membres du parti ne comprennent pas pourquoi on offre précisément à Timmermans tous les lauriers, lui qui est le perdant des élections et qui a privé le PPE de sa position dominante. "J'ai fait campagne pour Manfred Weber en tant que président de la Commission", aurait ainsi dit furieux le président roumain Klaus Johannis et pourtant allié de Merkel. Bojko Borissov, le Premier ministre bulgare, aurait lui accusé la chancelière de trahir les intérêts du PPE. Le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, va encore plus loin en envoyant une plainte écrite au président du parti, Joseph Daul. Plusieurs chefs de gouvernement se sont plaints de n'avoir entendu cette nouvelle proposition que le matin même de négociateurs issus d'autres partis. En tant que messagère de la mauvaise nouvelle, Merkel va se retrouver attaquée de toutes parts, sans avoir le poids politique nécessaire pour convaincre. Au vu du couac, il semble que Daul et Weber avaient peu travaillé en coulisse pour soutenir la candidature de Timmermans. C'est donc en pleine bisbille que la famille conservatrice s'est rendue au sommet. Un sommet qui a vite tourné à l'échec, malgré les " entretiens nocturnes et en tête à tête" avec le président du Conseil Tusk.Ce ne sera que le lundi après-midi, grâce à la proposition de Macron, que les choses vont commencer à avancer. Dès mardi matin, on décide que l'Allemagne et la France seraient en lice avec le duo Ursula von der Leyen et Christine Lagarde (pour le poste de direction à la Banque centrale européenne). L'axe franco-allemand aura tenu bon. "C'est Macron qui est venu avec la solution. Il a rallumé les lumières", déclare un diplomate de l'UE. Mardi, Mme Merkel et M. Macron se rencontrent dans le bureau de M. Tusk à 11 heures, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez s'étant également joint à eux. Ils se mettent d'accord et le nouveau paquet de nominations a dès lors de réelles chances de succès.L'accord de la Pologne, la République tchèque, la Hongrie et la Pologne - soit les pays de Visegrad qui avaient tout bloqué la veille - est tombés grâce aux manoeuvres de Viktor Orbán. Lui souhaitait surtout contrer les chances de Weber et Timmermans. Le porte-parole du gouvernement hongrois va même fièrement présenter dans un tweet le "Plan von der Leyen" comme étant une idée des pays de Visegrad. Si cette alliance a ouvert la voie vers la Commission européenne à von der Leyen, le rôle d'Orbán hypothèque aussi sa situation : von der Leyen est désormais aussi le candidat d'un autocrate.Manfred Weber, qui est à ce moment encore candidat officiel du PPE, n'aura connaissance des nouveaux plans que très tard dans la journée. Lorsque le deuxième tour du sommet de Bruxelles commence, l'homme de 46 ans est en route vers Strasbourg où il va officiellement annoncer sa défaite. Pour von der Leyen, la route se dégage donc à nouveau. Sa surprenante nomination en tant que chef de la Commission européenne l'a elle-même étonnée, car on ne peut dire que sa carrière politique est à ce moment florissante. Celle qui est encore ministre de la Défense a dû faire face à beaucoup de polémiques. Von der Leyen a été discrédité par les millions de factures élevées payées pour la rénovation d'un navire d'entraînement naval. Puis il y a des défauts constants dans les avions et les équipements militaires du gouvernement. Elle a aussi dû répondre devant une commission d'enquête parlementaire au sujet des 200 millions d'euros que le ministère de la Défense aurait dépensés pour des experts externes, en les accusant de falsification et de népotisme. Après quelques remarques hasardeuses à leur sujet, c'est peu dire qu'au sein même de l'armée, elle est peu aimée. On ne peut pourtant pas lui reprocher un manque de fermeté. Elle aura imprimé sa marque comme aucun ministre ne l'aura fait avant elle. Von der Leyen a assuré une numérisation poussée, rendu les forces armées plus attrayantes pour les femmes, modernisé les opérations internes et augmenté le budget de la défense de près de 30 pour cent après des années d'économies. Mais cela n'a pas suffi. Ursula von der Leyen qui occupe le poste depuis six ans semblait être sur le point de sombrer dans les sables mouvants de la politique. L'époque où elle était mentionnée comme possible chancelière est révolue depuis longtemps. Dans son propre parti, on ne l'aime pas plus qu'on ne la déteste. Elle n'avait même pas pu se présenter pour les prochaines élections pour le Bundestag. Sans plus trop d'espoir du côté politique, elle songeait à se reconvertir dans nouvelle carrière dans les milieux des affaires.Discrètement, la ministre avait cependant depuis l'année dernière exploré ses chances d'un possible déménagement vers Bruxelles. Ce n'est pas tant, contrairement à ce qu'il fut dis un temps, le poste de Secrétaire général de l'OTAN qui l'intéressait. Elle lorgnait plutôt du côté du poste de Haut Représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité.Sans que cela ne se remarque dans l'opinion publique, elle a mis en place un sophistiqué réseau international qui peut se révéler utile pour son nouveau travail. Sans cadre officiel, elle s'est récemment rendue dans les Etats baltes et en Europe de l'Est en tant que Ministre de la défense. Une fois, elle s'est rendue à une cyberconférence à Tallinn, l'autre fois, elle s'est rendue en Pologne pour une conversation privée. A l'exception de quelques vidéos sur Instagram, ces missions n'ont guère fait l'objet de publicité. En secret, il y gagnait leur confiance. Aucun autre groupe au sein de l'UE n'a voté aussi rapidement et avec autant de conviction pour von der Leyen que les États membres de l'est. Reste à voir si la sympathie va perdurer. Les différences idéologiques entre le gouvernement de gauche-conservatrice de von der Leyen et les gouvernements de droite de plus en plus autoritaires de Varsovie ou de Budapest ne pourraient guère être plus grandes.En ce qui concerne la politique des réfugiés, elle a soutenu sans réserve la chancelière Merkel et a déployé l'armée en 2015, au plus fort de la crise, afin de maîtriser le chaos. Sa famille a même accueilli un réfugié syrien. "Cela a enrichi nos vies ", a-t-elle dit dans une interview. En 2016, von der Leyen se lance aussi dans la lutte contre le populisme. Bien qu'elle soit devenue plus prudente dans propos, ses principes sont probablement restés en grande partie les mêmes. Il est fort possible que les Européens de l'Est regrettent bientôt de l'avoir soutenue.Von der Leyen n'est pas certaine d'être nommée. On constate des résistances à Bruxelles, mais aussi à Berlin. Par mesure de sécurité, Angela Merkel n'a d'ailleurs jamais explicitement pris cette nomination à son compte. La dernière chose que souhaite Merkel est qu'on l'accuse d'avoir conspiré et sacrifié Weber et Timmermans pour faire adopter le "secret plan von der Leyen'. Une prudence qui n'a pas empêché son partenaire de coalition, le SPD, de mettre son veto à von der Leyen mardi. L'Allemagne est donc le seul des 28 États membres à ne pas avoir choisi von der Leyen comme premier président allemand de la Commission depuis 52 ans.Mais le plus gros problème de von der Leyen, ce sont les Verts européens. Le parti écologique est sorti grisé de ces élections d'où ils sont sortis gagnant, surtout en Allemagne. La gueule de bois n'en est que plus grande parce que les Verts ne sont pas seulement repartis les mains vides de la partie de poker qu'était la répartition des postes de dirigeants, ils étaient aussi ceux qui défendait le plus le modèle des spitzen candidats.Même si certains Verts allemands se sont officieusement prononcés en faveur de von der Leyen, elle aurait tout intérêt à offrir aux Verts un ou même plusieurs postes de commissaire dès que possible, de préférence pour l'environnement ou le climat. La question est de savoir si cela suffira.En attendant, von der Leyen se prépare pour le dernier tour du Brussels poker game for power. Une équipe de transition a été mise à sa disposition, à l'image de ce que font les présidents américains après leur élection. Sept fonctionnaires de la Commission européenne vont donc accompagner la candidate jusqu'au vote du 16 juillet et l'aider à préparer son discours. Celui-ci devra être le discours de sa vie.Par Melanie Amann, Markus Becker, Matthias Gebauer, Konstantin von Hammerstein, Julia Amalia Heyer, Christoph Hickmann, Dietmar Hipp et Peter Müller.