Un pont de dix-huit kilomètres - le plus long d'Europe - sur lequel s'aventurent de rares autos, avec, en parallèle, une structure pour la voie ferrée : en deux ans à peine, Vladimir Poutine a réussi le tour de force d'arrimer physiquement la Crimée à la Russie, dans le sillage du référendum contesté de 2014 (82 % de oui). Dépossédée, l'Ukraine a payé cher son rapprochement avec l'Occident. Les images de cette armada de camions empruntant le pont de Kertch en 2018, avec le chef du Kremlin au volant du camion de tête, sont restées dans les mémoires. Mais c'est à peine si on remarque qu'on s'engage sur l'ouvrage. Aucun panneau ni triomphalisme. Pas d'endroit pour se garer, prendre une photo ou acheter un souvenir.
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Un pont de dix-huit kilomètres - le plus long d'Europe - sur lequel s'aventurent de rares autos, avec, en parallèle, une structure pour la voie ferrée : en deux ans à peine, Vladimir Poutine a réussi le tour de force d'arrimer physiquement la Crimée à la Russie, dans le sillage du référendum contesté de 2014 (82 % de oui). Dépossédée, l'Ukraine a payé cher son rapprochement avec l'Occident. Les images de cette armada de camions empruntant le pont de Kertch en 2018, avec le chef du Kremlin au volant du camion de tête, sont restées dans les mémoires. Mais c'est à peine si on remarque qu'on s'engage sur l'ouvrage. Aucun panneau ni triomphalisme. Pas d'endroit pour se garer, prendre une photo ou acheter un souvenir. De l'autre côté, en Crimée, c'est Kertch, 150 000 habitants, dont l'embarcadère semble à présent abandonné car inutile. Il fait face au détroit qui relie la mer Noire à la mer d'Azov, et est désormais contrôlé par la marine russe. Des escarmouches ont déjà eu lieu, comme en 2018, quand trois navires de la marine ukrainienne ont été arraisonnés, et leurs équipages arrêtés. A Sébastopol, depuis longtemps base russe et pour laquelle Moscou s'acquittait d'une facture annuelle de 100 millions de dollars, les bateaux de guerre ne se cachent pas. Sur terre, la défense russe est également sur le qui-vive. Des bases mobiles sont disséminées, avec radars et rampes de missiles sol-air. La cité de Kertch est peu animée malgré le soleil radieux. Sous le regard de Lénine dont la statue domine la place centrale, deux écrans diffusent des publicités et des exploits de sportifs russes. Autour, on trouve un théâtre, des aubettes pour siroter un café, deux rues piétonnes aux magasins déserts - le coronavirus n'était pourtant pas encore arrivé - et quelques bars trendy qui servent au fût la bière Krim (Crimée, en russe). Les boîtes aux lettres sont bleues comme en Russie, avec ce détail qu'il est indiqué en cyrillique Poste de Crimée, et non de Russie. La péninsule est aujourd'hui une des vingt-deux républiques de la Fédération de Russie, avec sa propre Constitution. Un peu plus loin, le lycée technique. Il a fait la Une en octobre 2018, quand un élève de 18 ans avait tué quinze condisciples et cinq membres du personnel, avant de se suicider. Sur la colline qui domine la ville, un monumental escalier mène à un mémorial de la Seconde Guerre mondiale, en pleine rénovation. On ne badine pas avec le souvenir patriotique, d'autant que la ville a reçu le titre de " ville-héros " pour la bravoure de ses habitants, pris dans le feu des combats entre l'Armée rouge et les nazis. Dans la banlieue, des galeries souterraines ont servi de refuge à 15 000 soldats et résistants. Seule une cinquantaine survivront. Tous les autres furent gazés par l'ennemi. Partout, l'histoire a laissé ses strates. Grecs, Scythes, Turcs, combien de peuples n'ont-ils pas posé leurs bagages dans l'ancienne Tauride, au climat si doux ? Elle n'a été intégrée dans l'empire russe qu'en 1783, par Catherine II. Dans la foulée, l'impératrice fondera Sébastopol, qui a nourri le vieux rêve russe d'accès aux mers chaudes. Sur une colline de cette ville portuaire, les groupes scolaires sont nombreux à contempler l'immense fresque panoramique de la guerre de Crimée (1853-1856). Tout au long de la ravissante route côtière, des panneaux incitent à visiter des musées, des châteaux, ou des lieux emblématiques, comme le palais Livadia de Yalta où Churchill, Roosevelt et Staline ont divisé l'Europe. En 1954, le leader soviétique Nikita Krouchtchev offre le territoire à l'Ukraine. Quand la Russie l'a annexé en 2014, elle a justifié cet acte comme un simple retour dans le giron russe. " La Crimée est majoritairement russophone (NDLR : à 65 %, au recensement de 2014) mais cela ne change rien au principe d'inviolabilité des frontières, analyse Laetitia Spetschinsky, chargée de cours à l'UCLouvain. La proximité culturelle, confessionnelle ou linguistique entre la Russie et la Crimée justifie peut-être une relation spéciale - qui aurait pu être négociée - mais ne légitime pas l'annexion du territoire. " Aujourd'hui, une clôture de 60 kilomètres de longueur et de deux mètres de hauteur sépare cette nouvelle république russe de l'Ukraine pour dissuader les " saboteurs ". " Je suis très satisfait de cette fermeture car je ne suis pas un amoureux de la svastika ni des bandéristes ", confie un ouvrier communal de Soudak. Le discours officiel a bien percolé dans les têtes, qui présente l'Ukraine comme un repaire de fascistes, à l'image de Stepan Bandera, le nationaliste ukrainien qui avait collaboré avec l'Allemagne nazie. Moscou investit des sommes colossales dans sa nouvelle acquisition. Nouvel aéroport, autoroutes en construction, lignes à haute tension, voies de chemin de fer, rénovation des centres-villes... Entre 2015 et 2022, on estime à 13 milliards de dollars les montants qui seront investis en Crimée. Reste un talon d'Achille : l'approvisionnement en eau. Jusqu'en 2014, l'eau du fleuve ukrainien Dnipro répondait à 90 % des besoins de la Crimée. Un mois après l'annexion, Kiev a bloqué le canal d'accès et utilise désormais l'or bleu comme moyen de pression. Le manque d'eau a déjà mené à un début de catastrophe écologique dans une usine locale. En été, c'est le déferlement des touristes russes, mais qui dépensent peu, au grand dam des commerçants locaux qui pouvaient compter auparavant sur les portefeuilles davantage garnis des vacanciers baltes, ukrainiens et même ouest-européens. Ceux-là ont quasi disparu. Le touriste belge en Crimée est averti : il ne bénéficiera d'aucune assistance consulaire, vu que la Belgique, comme l'Union européenne, ne reconnaît pas l'annexion. De plus, il lui sera impossible de réserver un hôtel ou un appartement via Booking ou Airbnb, ni d'envoyer un sms via un opérateur belge, ni de retirer de l'argent. En cause : les sanctions occidentales. A cause d'elles, les enseignes de géants comme Leroy Merlin, MacDo, Subway, bien visibles en Russie, sont introuvables en Crimée, à part un petit magasin Ikea à Kertch qui a dû échapper à la vigilance. Absent également, le géant russe de l'énergie Lukoil : il ne dispose d'aucune station-service sur la péninsule, afin de ne pas entraver ses affaires en Europe. Pour la même raison, c'est une compagnie ferroviaire privée qui relie désormais Simferopol à Moscou et non l'opérateur public RZhD. Le Criméen, lui, ne ressent pas directement les sanctions puisqu'il utilise les cartes bancaires, les plateformes et l'Internet russes. " Je n'ai rien contre l'Europe, mais que représente-t-elle encore ? " déclare Evgeni, qui tente de faire du business avec la Chine désormais. Face à la plage de Novy Svet, dans une région célèbre pour ses vignobles, ce commerçant profite du jour férié pour vider une bouteille de " champagne " avec des amis devant le coffre de sa Lada transformé en bar. " J'ai collé le drapeau russe sur ma plaque ukrainienne avant de recevoir ma plaque officielle ! " s'exclame-t-il. Il refuse de parler de coup de force : " La plupart des fonctionnaires et des agents de sécurité sont restés en place. En tout cas, les plus âgés d'entre eux. Ils avaient fait allégeance à l'Union soviétique, dont Moscou était la capitale, et donc n'estiment pas avoir retourné leur veste. " Plus loin, Natalia, 55 ans, s'apprête à partir en randonnée avec une amie : " Nous sommes débarrassés de la menace des nationalistes ukrainiens et je me sens protégée par un pays fort ", déclame- t-elle. Elle se réjouit du nouveau montant de sa pension, bien que le quotidien Kommersant évoquât récemment le mécontentement de Criméens russophones. Mais elle préfère ne pas en parler : on ne sait jamais pour qui travaille l'interlocuteur. " Les autorités locales étaient dans le secret du référendum ", glisse-t-elle néanmoins. Ce ne fut pas compliqué à organiser. Dans les années 1990, à l'époque de Boris Eltsine, une première consultation - sans suite - avait déjà mis en évidence la proximité culturelle entre Russes et Criméens. L'enthousiasme est bien moindre chez les Tatars. Ils ne sont plus que 15 % de la population, après que Staline a déporté au-delà de l'Oural plus de 190 000 membres de cette communauté musulmane, car accusés de sympathies avec les nazis. Jusqu'à cette époque, Bakhtchissaraï était leur capitale culturelle. A mi-chemin entre Sébastopol et Simferopol, cette petite ville entourée d'un cirque rocheux abrite le magnifique Hansaray, seul palais des khans subsistant en Crimée. Ce jour-là, il était fermé. " Du temps de l'Ukraine, j'aurais pu vous ouvrir la porte ", signale un guide. Le regret de l'annexion est manifeste, alimenté par des atteintes aux droits humains : déportations, conscription forcée, raids policiers sur des logements... Bien que les minorités qui ont souffert sous Staline aient été réhabilitées par Poutine, Moscou a suspendu le Mejlis, le parlement semi-officiel des Tatars de Crimée après en avoir pris le contrôle et mis en prison des dizaines d'entre eux, soupçonnés d'appartenir au groupe islamiste Hizb ut-Tahrir. " Prévention du terrorisme ", argue Moscou, alors que les Tatars n'y voient qu'un moyen pour faire taire des opposants. De fait, la communauté n'a cessé de déclarer que l'annexion était illégale, et notamment le chef du Mejlis, Refat Chubarov. Actuellement poursuivi pour incitation à la violence, il avait annoncé une " marche de la dignité " le 3 mai prochain, avant de l'annuler à cause de la pandémie du Covid-19. Les Ukrainiens aussi sont amers, avec la différence qu'ils ne sont pas reconnus comme groupe ethnique, et doivent s'assimiler. Il ne reste pas grand-chose de leur présence, à l'exception de l'hôtel Ukraine de Sébastopol, le plus important de la ville, et qui traîne un parfum soviétique. Certains ont gardé leur plaque ukrainienne pour circuler plus facilement dans leur pays, et passent à pied la frontière vers la Crimée. Il ne leur faut pas de visa. Un loueur de voitures témoigne : " Beaucoup tentent de récupérer le passeport ukrainien car il offre plus de facilités pour voyager en Europe. Les Ukrainiens souffrent aussi d'une législation russe plus stricte pour l'urbanisme, et d'une bureaucratie plus tatillonne. " Autres victimes de l'annexion, les 800 patients qui étaient sous traitement substitutif à la méthadone. " C'était l'un des projets les plus réussis en Ukraine. Mais la pratique de la thérapie de substitution est interdite en Russie ", explique la journaliste Natalia Goumeniouk, dans un entretien sur le site de l'Ukraine Media Crisis Center, basé à Kiev. Résultat, les patients sont revenus à la drogue de la rue, et se laissent mourir. " Si la moitié d'entre eux survit, ça serait déjà bien. " La liste des patients a d'ailleurs disparu... " De plus, la toxicomanie est poursuivie en Russie, donc communiquer avec les journalistes est un risque absolu pour ces personnes. " La Crimée a-t-elle définitivement pris le large ? " L'annexion de la Crimée est la réponse russe au rapprochement entre l'Ukraine et l'Occident, en particulier avec l'Otan, et la restitution de la péninsule n'est pas à l'ordre du jour ", répond Laetitia Spetschinsky. " Les sanctions occidentales servent davantage à manifester la réprobation qu'à déclencher un véritable changement de cap. " Pour Natalia Goumeniouk, la Crimée se transforme en une zone de conflit gelé comme l'Ossétie du Sud et l'Abkhazie en Géorgie. Une " île égarée ", pour reprendre le titre de son livre paru en Ukraine ? " J'ai le sentiment qu'elle est dans un isolement total, répond-elle. La Crimée a disparu de nos discours. Elle est égarée dans l'agenda international. " Mais pas dans celui de Vladimir Poutine.