De longues dreadlocks retenues en queue de cheval et un regard décidé. Carola Rackete est née il y a 31 ans à Kiel, au bord de la Baltique dans le nord de l'Allemagne. Cela fait huit ans qu'elle vogue sur les mers et océans à travers le globe. Mais si le monde l'a découverte en débardeur sous le soleil méditerranéen, sa spécialité est en réalité le froid et la recherche polaire, en Arctique et en Antarctique.
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De longues dreadlocks retenues en queue de cheval et un regard décidé. Carola Rackete est née il y a 31 ans à Kiel, au bord de la Baltique dans le nord de l'Allemagne. Cela fait huit ans qu'elle vogue sur les mers et océans à travers le globe. Mais si le monde l'a découverte en débardeur sous le soleil méditerranéen, sa spécialité est en réalité le froid et la recherche polaire, en Arctique et en Antarctique.Après avoir grandi à Hambühren, en Basse-Saxe, Carola va suivre un bachelor de sciences nautiques à l'université de Jade, entre 2007 et 2011. Elle rejoint ensuite pendant plus de deux ans l'Institut allemand Alfred-Wegener pour la recherche polaire et marine comme officier de navigation. Elle effectuera aussi un service volontaire européen dans le parc naturel des volcans du Kamtchatka, en Russie. Elle va participer à quelques missions pour une société de croisières de luxe et se rendra en Arctique avec un navire océanographique de l'ONG Greenpeace. En 2015, elle reprend des études en Angleterre, à l'université Edge Hill en management environnemental. Elle y rédige une thèse sur les albatros et les otaries en Géorgie du Sud. Elle travaille en parallèle pour l'opérateur national britannique en Antarctique (British Antarctic Survey), et quelques mois comme guide dans le Haut-Arctique pour un voyagiste spécialisé dans les expéditions polaires. "J'ai toujours aimé les zones polaires, parce qu'elles sont très belles et inspirantes. Mais travailler là est parfois triste parce qu'on y voit directement ce que les humains font à la planète", explique-t-elle. De son engagement en faveur de l'environnement est né aussi un engagement social. En 2016, elle rejoint la Méditerranée, la voie migratoire la plus dangereuse du monde. Depuis, elle consacre ses congés à des missions bénévoles en Méditerranée avec l'ONG allemande Sea-Watch. Elle a fait au total cinq missions d'au moins trois semaines à chaque fois. La jeune Allemande a aussi oeuvré pour l'ONG française Pilotes volontaires qui réalise des opérations de recherche de canots de migrants en détresse au large de la Libye. Ses coéquipiers la décrivent comme compétente et posée. Dans un reportage du Monde, Carola explique qu'en tant qu'Allemande, elle avait un "rapport particulier à la frontière". "Beaucoup d'Allemands ont disparu en essayant de traverser le mur", rappelait-elle.Ses débuts dans les secours, à l'été 2016, remontent à l'époque où la flottille humanitaire était considérée comme un soutien appréciable pour les nombreux navires militaires italiens et européens engagés dans les secours au large de la Libye. Les drames en mer étaient alors ses principales difficultés: ce naufrage où les secouristes n'ont retrouvé que quelques survivants au milieu des cadavres, ce câlin à un petit garçon qui venait de perdre son père, les récits de tortures des migrants... Mais peu à peu, les navires militaires se sont raréfiés et les navires humanitaires, restés en première ligne, ont été montrés du doigt comme des complices des passeurs. Pour elle, c'est pourtant une question de principe: "Peu importe comment tu arrives dans une situation de détresse. Les pompiers s'en moquent, les hôpitaux s'en moquent, le droit maritime s'en moque. Si tu as besoin d'être secouru, tout le monde a le devoir de te secourir". Et en mer, "le secours se termine quand les gens se trouvent en lieu sûr".Depuis l'arrivée au pouvoir du gouvernement populiste en juin 2018 en Italie, ce "lieu sûr" n'est plus garanti, et le travail des rares ONG encore en opération a pris un tour politique qu'elle assume pleinement. "Nous les Européens avons permis à nos gouvernements de construire un mur en mer. Il y a une société civile qui se bat contre cela et j'en fais partie", explique la jeune femme. Assurant respecter scrupuleusement le droit maritime, elle affirme: "je suis prête à aller en prison pour cela et à me défendre devant les tribunaux s'il le faut parce que ce que nous faisons est juste". La jeune capitaine du navire humanitaire a donc forcé mercredi le blocus des eaux territoriales italiennes pour tenter de débarquer sur l'île de Lampedusa les 42 migrants bloqués à bord depuis deux semaines. "J'ai décidé d'entrer dans le port de Lampedusa. Je sais ce que je risque, mais les 42 naufragés à bord sont épuisés. Je les emmène en lieu sûr", déclare sur Twitter la jeune capitaine. "En 14 jours, aucune solution politique ou juridique n'a été possible, l'Europe nous a abandonnés", précise alors Sea-Watch, une ONG allemande dont le navire éponyme bat pavillon néerlandais.Carola se lance ainsi dans un bras de fer avec le ministre italien de l'Intérieur (extrême droite) qui s'exclame dans une vidéo sur Facebook : "personne ne débarque à moins que quelqu'un ne s'occupe de les emmener à Amsterdam, à Berlin ou à Bruxelles. J'en ai plein de cul !". Elle se transforme en bête noire de Salvini qui va, presque malgré lui, en faire en symbole. Sur le quai, la capitaine du Sea-Watch 3 avait été accueillie par une vingtaine de policiers qui l'ont embarquée à bord d'une voiture. Elle a été saluée par des applaudissements nourris, mais aussi des insultes de militants d'extrême droite. "Les menottes!", "Honte!", "Va-t'en!", "J'espère que tu vas te faire violer par ces nègres", ont crié des habitants de Lampedusa pendant qu'elle descendait du navire encadrée par des policiers, comme un résumé des critiques souvent sexistes et parfois violentes sur les réseaux sociaux. Mais la toile fourmillait aussi d'hommages. "Carola, merci d'avoir mis ton corps dans cette bataille de civilisation", a lancé l'écrivain antimafia Roberto Saviano. Alors qu'un afflux de dons a fait sauter le site de Sea-Watch mercredi, une cagnotte sur Facebook pour payer les frais de justice de l'ONG et de "Capitaine Carola", la "capitaine courage", a récolté plus de 1,2 million d'euros.De son côté, et depuis la semaine dernière, le ministre italien de l'Intérieur réclame à hauts cris son arrestation: "Ceux qui se foutent des règles doivent en répondre, je le dis aussi à cette emmerdeuse de capitaine du Sea-Watch qui fait de la politique sur la peau des immigrés, payée par on ne sait qui", tonnait-il mercredi dernier. Salvini parle même d'un "acte de guerre". "Ce n'était pas un acte de violence, seulement de désobéissance", assure pourtant Carola Rackete dans une interview dimanche. "Mon objectif était seulement d'amener à terre des personnes épuisées et désespérées". Arguant que l'attente prolongée risquait de rendre "la situation incontrôlable". Une thèse combattue par le procureur Luigi Patronaggio. "Il ne s'agissait pas d'une action justifiée par la nécessité, car le Sea Watch avait obtenu l'assistance médicale et était en contact continu avec toutes les autorités pour tout genre d'assistance" dont il aurait eu besoin, a-t-il dit.Même s'ils assurent avoir appliqué le droit maritime et international, Carola Rackete, 31 ans, et les responsables de Sea-Watch risquent gros conformément au récent "décret sécurité bis" de M. Salvini.Carola Rackete a en effet été arrêtée pour "résistance ou violence envers un navire de guerre" après avoir obligé une vedette de la police chargée de l'empêcher d'accoster à s'éloigner sous peine d'être écrasée contre le quai à Lampedusa dans la nuit de vendredi à samedi. Pour cela, elle risque jusqu'à 10 ans de prison. Elle fait également l'objet d'une enquête pour aide à l'immigration clandestine et pour avoir forcé mercredi le blocus des eaux territoriales italiennes imposé par Salvini en vertu d'un décret-loi entré en vigueur mi-juin pour lutter contre les navires d'ONG qu'il accuse de faire le jeu des passeurs. Une autre audience devrait avoir lieu le 9 juillet prochain concernant le seul volet de l'aide à l'immigration clandestine. Elle a été présentée lundi après-midi à un juge italien à Agrigente (Sicile). Le parquet a demandé la confirmation de son arrestation et de l'interdiction de résidence dans la province. L'audition devant la juge chargée d'examiner la validité de son arrestation a duré un peu plus de trois heures et la magistrate devrait rendre son verdict ce mardi. Le maire de Lampedusa, Salvatore Martello, s'est pour sa part emporté contre l'acharnement de M. Salvini face aux migrants du Sea-Watch alors que "plus de 600" autres sont arrivés sur l'île en moins d'un mois, le plus souvent directement à bord de leurs embarcations de fortune.Débarqués samedi à l'aube, les 40 migrants devraient être répartis entre plusieurs pays européens (France, Allemagne, Portugal, Luxembourg et Finlande), comme cela a régulièrement été le cas, souvent après de longues tractations, pour les migrants secourus par des ONG depuis un an.Avec AFP