Imaginons une prison où les détenus possèdent la clé de leur propre cellule. Où une simple palissade en bois fait office de mur d'enceinte. Où il n'y a ni barreaux ni miradors. Où les prisonniers peuvent entrer et sortir de l'enceinte pour aller travailler ou étudier en ville (pendant la journée). Et d'où, cependant, personne ne s'évade. Un tel pénitencier existe. En Finlande. Sur l'île de Suomenlinna, à Helsinki. On l'aura compris : toute comparaison avec d'autres célèbres îles-prisons serait hors de propos, qu'il s'agisse des îles du Salut, en Guyane, d'Alcatraz, dans la baie de San Francisco, ou de Robben Island, face au Cap, là où Nelson Mandela passa une partie de sa vie. Au contraire, Suomenlinna est l'une des onze " prisons ouvertes " de Finlande où l'administration pénitentiaire substitue la rédemption à la répression.

Le système a fait baisser le taux de récidive de 20 % en cinquante ans.

Pour s'y rendre, comme pour s'en évader, rien de plus simple. Il suffit d'embarquer sur le ferry qui, trois fois par heure, appareille depuis la place du marché d'Helsinki. Un quart d'heure plus tard, nous voici sur le débarcadère, au milieu d'une nuée de touristes en excursion - l'île en reçoit un million par an. Car Suomenlinna, où 750 habitants vivent à l'année (sans compter les 100 prisonniers), est en fait une destination de loisirs. Classé au patrimoine mondial par l'Unesco, ce morceau de terre long de un kilomètre abrite en effet une forteresse maritime du xviiie siècle bâtie par les Suédois pour se défendre contre la Russie (1), ainsi qu'un office du tourisme, des magasins de souvenirs, une auberge de jeunesse, des musées (des Douanes, de la Marine, du Jouet), une dizaine de restaurants et, enfin, de pittoresques maisons scandinaves en bois, jaunes, vertes ou rouges.

L'une des onze " prisons ouvertes " du pays est implantée sur l'île de Suomenlinna, à Helsinki.

Inaugurée en 1971, la prison, qui abrite plusieurs meurtriers, une dizaine de condamnés à vie (théoriquement libérables au bout de douze ans, et dont les peines n'excèdent jamais vingt ans) et un ou deux pédophiles, se trouve non loin de... l'école primaire. Vu de l'extérieur, ce centre de détention ressemble à une colonie de vacances avec ses onze baraquements de plain-pied, son terrain de basket, sa salle de gymnastique et, en contrebas du parc de 12 hectares qui descend en pente douce vers la mer, son espace barbecue en plein air. C'est là, en bordure d'une mare aux canards, qu'aux beaux jours, les prisonniers organisent des grillades parties, le regard porté vers la Baltique couleur gris acier. Le rêve ? N'exagérons rien.

En dépit des apparences, il s'agit bien d'un lieu de privation de liberté, avec des règles strictes. " Pour commencer, rappelle la directrice de l'établissement, Sinikka Saarela, les résidents sont équipés d'un bracelet électronique qui, à tout moment, indique leurs coordonnées GPS. S'ils s'en débarrassent, une alarme se déclenche aussitôt. " Autre contrainte : les prisonniers sont régulièrement soumis à des alcootests inopinés et à des examens d'urine afin de détecter d'éventuelles consommations illicites (en Finlande, 90 % des détenus ont des problèmes d'addiction à l'alcool, à la drogue ou aux médicaments). " En cas de résultat positif, reprend la directrice, ils écopent d'un avertissement ; en cas de récidive, ils peuvent être renvoyés dans une prison fermée, là où ils ont démarré leur peine. " Un retour à la case départ, que tout le monde préfère éviter.

A 100 kilomètres au nord d'Helsinki, dans la prison ouverte de Vanaja, des petites maisons de quatre chambres accueillent une cinquantaine de détenues. Elles sont astreintes à des tâches quotidiennes, hormis les jeunes mères. Celles-ci peuvent garder leur enfant jusqu'à l'âge de 2 ans. © Photos : R. Duroselle

Interaction interdite avec le voisinage

Le système carcéral finlandais, comme dans les autres pays d'Europe du Nord, repose en effet sur le principe de " libération progressive ", selon lequel les prisons ouvertes servent de carotte et les établissements fermés, de bâton. " Tout condamné à plus de six mois se voit proposer un programme de réhabilitation, élaboré en étroite collaboration avec le personnel pénitentiaire, avec des psychologues et des travailleurs sociaux, explique Virva Raito, chargée des affaires internationales au sein de l'administration pénitentiaire. Pour commencer, nous examinons le contexte socio-familial de la personne, nous évaluons sa dangerosité, nous mesurons sa motivation. Puis, nous fixons avec lui des objectifs et des échéances. Un calendrier est établi. Et les prisonniers doivent s'engager par écrit à le respecter. Dès le premier jour de la détention, notre objectif est de préparer le retour du futur libérable à la vie civile. "

Chaque cas est différent. Et tout le processus est subordonné à la bonne conduite du détenu en prison. Mais, typiquement, une personne condamnée à un an de détention peut espérer faire six mois (voire moins) dans un établissement classique avant d'être transférée pour trois mois dans une prison ouverte et de bénéficier, pour les trois derniers mois, d'une libération anticipée conditionnelle. Il n'est pas rare qu'un condamné à dix ans effectue jusqu'à la moitié de sa peine en milieu ouvert. Seuls les membres d'organisations criminelles, considérés comme irrécupérables en raison de leur allégeance à un système mafieux, doivent obligatoirement purger l'intégralité de leur peine dans des prisons fermées.

Les auteurs d'homicides ou de crimes sexuels, en revanche, peuvent y être admis. Actuellement, 35 % de la population carcérale de la Finlande (qui compte au total 2 910 détenus, dont 8 % de femmes) se trouvent dans une prison ouverte. " Beaucoup de condamnés saisissent l'opportunité offerte d'une deuxième chance pour redémarrer à zéro, se félicite Virva Raito. Ce système a permis de faire baisser le taux de récidive de 20 % en cinquante ans. D'autre part, il est plus économique : une journée dans une prison ouverte coûte 134 euros, contre 200 euros dans une prison fermée. "

A Suomenlinna, les règles de vie sont simples. Outre l'interdiction de consommer des substances illicites et une certaine liberté de mouvement (les cellules ne sont jamais fermées, sauf par décision individuelle du détenu, qui possède ses propres clés), les prisonniers peuvent faire des courses au supermarché de l'île deux fois par semaine. Engager la conversation avec les autochtones ou avec les touristes est cependant prohibé. Mais ils peuvent répondre si quelqu'un, par exemple, leur demande son chemin. Par ailleurs, les détenus disposent d'un téléphone portable " à l'ancienne ". Fourni par l'administration, ce n'est pas un smartphone. Deux fois par semaine, ils peuvent aussi utiliser Skype afin de communiquer avec leurs familles. Régulièrement, ils bénéficient, en outre, d'une permission de sortie le week-end.

Le bracelet électronique est de rigueur

Le " contrat de confiance " établi au début de la détention prévoit aussi que le travail ou les études sont obligatoires. Nul, en effet, ne doit rester inactif. La plupart des " pensionnaires " de Suomenlinna travaillent ainsi à la mise en valeur du patrimoine historique sur les divers chantiers de réhabilitation de l'immense forteresse classée par l'Unesco. En les observant partir au turbin en silence, la tête rentrée dans les épaules, les yeux baissés pour éviter de croiser le regard des passants, on ne peut s'empêcher de penser à des bagnards, bien que leur combinaison jaune fluo et bleu marine soit identique à l'uniforme habituel des ouvriers finlandais du BTP.

Multirécidiviste condamné à quatre ans pour faits de violence dans le cadre d'affaires de drogue, Marko Karjalainen, 36 ans et tatoué jusqu'au cou, a déjà passé douze mois dans une prison fermée. Il en purge actuellement seize à Suomenlinna. Si sa conduite, jusqu'ici irréprochable, continue de l'être, il effectuera ses vingt derniers mois en liberté, en conservant son bracelet électronique. Responsable de l'entretien des parties communes, il reste à demeure quand ses codétenus partent restaurer la forteresse classée. Trois fois par semaine, il suit en outre une thérapie visant à l'aider dans son effort d'abstinence alcoolique. Et il doit régulièrement rendre des comptes à Maiju Salo, l'une des deux surveillantes de sexe féminin qui, à l'instar de ses 40 collègues, se voit plutôt comme une tutrice que comme une matonne.

Trop âgé pour couper du bois en forêt avec ses codétenus à Ojoinen, ce sexagénaire est chargé de faire le ménage dans les espaces communs. © R. Duroselle

" La différence avec une prison fermée, dit "Marko le tatoué", qui purge sa quatrième peine, c'est qu'ici, les hiérarchies entre prisonniers, les violences, les menaces et les chantages ne sont pas de mise. Seuls les auteurs de crimes et délits sexuels forment une catégorie à part. Ils ne sont pas tabassés, mais personne ne leur parle et tout le monde les méprise. " Lorsqu'on lui demande s'il n'est jamais tenté de franchir le portail de l'entrée, de marcher cinq minutes jusqu'au débarcadère et d'emprunter le ferry pour se faire la belle une fois pour toutes, il répond : " C'est vrai qu'en théorie la liberté est là, à portée de main, juste à côté. Mais premièrement, je ne veux pas retourner dans un établissement fermé dans le cas, très probable, où je serais rattrapé par la police. Ensuite, je veux me débarrasser de mon mode de vie d'avant, fait de crimes et de drogues, pour tenter de goûter à une existence normale. Je préfère rester ici et respecter les règles. " A Suomenlinna, les murs et les barreaux sont psychologiques. Une autre forme d'enfermement.

Par Axel Gyldén.

(1) Possession du royaume de Suède depuis le Moyen Age, la Finlande est passée sous la souveraineté de la Russie de 1809 à son indépendance, en 1917.

Un pays qui enferme peu

2 910 prisonniers, dont 8 % de femmes

90 % ont des problèmes d'addiction à l'alcool ou à la drogue

35 % sont détenus dans une " prison ouverte "

26 centres de détention, dont onze " ouverts "

51 détenus pour 100 000 habitants (94 en Belgique, chiffre de 2016)

91 % de taux d'occupation des prisons

1 évasion depuis une prison fermée en 2018

52 fugues depuis des " prisons ouvertes " en 2018

Sources : Rise (agence finlandaise de sanctions pénales), Centre international d'études pénitentiaires (2018).