Une semaine après l'attentat, vous avez recommencé à publier dans Libération, depuis l'hôpital. Dans quel état ?
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Une semaine après l'attentat, vous avez recommencé à publier dans Libération, depuis l'hôpital. Dans quel état ? J'étais dans la nuit, sous morphine, dans un état tout à fait second, encore en présence des morts. On ne peut même pas parler de souffrance : j'étais ailleurs. Et c'est de cet ailleurs, et dans cet ailleurs, que sont nées des phrases qui sont devenues peu à peu un article. Mais était-ce vraiment un article ? Non. C'était une sorte de dérive dialoguée, une prière aux vivants et aux morts - une prière laïque, pour rester dans l'esprit Charlie. Rétrospectivement, c'est pour moi riche de sens sur ce que signifie l'acte d'écrire - d'où il peut venir et vers où il va : il a fait de moi progressivement l'homme qui a écrit Le Lambeau. Pourquoi avoir commencé votre récit la veille de l'attentat, sur cette pièce de Shakespeare que vous allez voir avec une amie ? Deux choses ont tout de suite été très claires : il ne serait pas possible pour moi de commencer par raconter l'attentat ; ce serait cette phrase qui ouvrirait le livre : " La veille de l'attentat, je suis allé au théâtre avec Nina. " D'aussi loin que je me souvienne, cette phrase, son rythme, la mélancolie factuelle qu'elle porte, étaient là. Elle donne le ton du livre : elle résume la fin d'une vie qui s'arrête là, le quotidien dont était faite cette vie et le fait que, sans le savoir, je rentrerais, dès le lendemain, dans un monde qui, par sa violence et son absurdité, est en quelque sorte théâtral, ou ne peut en partie être appréhendé que par un langage théâtral. Le Lambeau est un grand livre de réflexion et d'expérience sur le temps. La littérature s'imposait-elle donc comme medium ? Jamais je n'ai voulu y faire de journalisme. La prose journalistique ne tient pas compte du temps : elle est dans une espèce de présent perpétuel, et impatient. Alors que moi, j'étais désormais patient, dans tous les sens du mot. Le temps était pour moi essentiel : j'en avais véritablement éprouvé la matière à l'hôpital. Et je voulais le mettre au centre de cette expérience : il ne fallait pas que ce temps très spécifique, marqué par mon passage par des chambres d'hôpital successives, soit perturbé par une irruption déplacée, presque une fausse note, de l'actualité. C'est ce que vous exprimez quand vous écrivez, à propos des grandes marches républicaines en France : " Le 11 janvier, je ne suis pas Charlie : je suis Chloé ", du nom de votre chirurgienne... Oui, ces questions n'étaient pas dans mon quotidien à ce moment-là : dans l'immédiat, je me suis vraiment beaucoup coupé de l'actualité. Au début, par la force des choses, parce que je n'avais vraiment pas de force ni d'énergie pour ça ; ensuite parce que ça ne m'intéressait pas. Ces jours-là, il faut vous imaginer que je suis comme un nourrisson : un nourrisson, ça boit le lait de sa mère ; si on essaie de le détourner de sa faim, on n'y arrive pas. C'est pareil : toutes les choses extérieures qu'on aurait pu me présenter et qui ne me nourrissaient pas dans la situation dans laquelle j'étais, je faisais comme le bébé : je tournais la tête. J'avais vraiment d'autres problèmes à régler. Vous écrivez que, plus que d'autres sans doute, vous aviez certaines prédispositions pour vous " installer " dans cette fonction de patient le mieux possible. Vous avez un exemple ? Je sais que j'ai des défauts sociaux, je peux être vaniteux par exemple. Mais très profondément, je ne me suis jamais pris au sérieux. J'ai toujours essayé de faire mon métier de journaliste le plus sérieusement possible, tout en ne me prenant pas au sérieux. Quand un homme se retrouve à l'hôpital atteint d'un cancer de la mâchoire, par exemple - et sans la " gloire ", si j'ose dire, de la victime d'attentat -, il se trouve aussitôt destitué de tout le sérieux qu'il peut avoir mis jusque-là dans sa vie : position, travail, statut de père de famille, reconnu et éventuellement respecté. Puisque dans mon cas je ne m'étais jamais pris au sérieux, j'étais relativement libre. Je pense que c'est une chose qui m'a vraiment servi. J'étais un poids léger. Et quelque chose en moi s'est immédiatement adapté à cette situation : je n'avais pas tant que ça à perdre. N'est-ce pas précisément ce qui avait encouragé votre recrutement comme chroniqueur à la rédaction de Charlie ? La conférence de rédaction à Charlie était essentiellement constituée de gens qui ne se prenaient pas au sérieux, c'est vrai. On pouvait y raconter des tas de conneries, et moi le premier, ou le dernier, comme vous voudrez. Du coup, contrairement à certaines rédactions qui portent l'actualité comme un poids mort sur leurs épaules, c'était vivant. Je ne dis pas que c'était l'alpha et l'oméga du journalisme : justement, ce n'était pas du journalisme, pour l'essentiel. C'était un endroit de coups de coeur, et de coups de gueule : pas un endroit fait pour la critique littéraire et culturelle. Comme Odette pour Swann ( NDLR :dans La Recherche du temps perdu), Charlie est un journal qui n'était pas mon genre. Mais il se trouve que de la même manière que Swann tombe amoureux d'Odette, j'ai travaillé à Charlie... Il n'y avait pas d'examen d'entrée : c'était un système de cooptation. Philippe Val m'y a fait entrer, en 2003, en me disant : " Essaie, transgresse, fais tout ce que tu veux. " Il n'y avait pas d'autres messages que ça. Vous faire venir et vous dire : " Sens-toi libre et use de cette liberté. " Sorti en 2016, la BD La Légèreté, de Catherine Meurisse, alors dessinatrice à Charlie, montre, un peu comme dans Le Lambeau, que l'impensable peut déboucher sur des oeuvres où il est question d'art et de beauté. Votre regard là-dessus ? Un journal avec une histoire aussi forte et identifiée que Charlie a été une source incroyable de talents. Il a véritablement fait naître des dessinateurs. Après l'attentat, chacun a réagi comme il pouvait. Et des livres, comme celui de Catherine, sont le fait de gens qui ont un immense talent. Certaines planches de La Légèreté sont d'une beauté incroyable. Et Luz ( NDLR : auteur de Catharsis et Indélébile) a dessiné des personnages à l'aspect presque dostoïevskien qui semblent être possédés par quelque chose à l'intérieur d'un carré qui les concentre. C'est la réponse que chacun d'eux a pu donner à l'événement. Justement parce qu'ils ne donnent pas de réponse, mais parce qu'ils créent quelque chose. Aucun d'entre nous n'est déterminé par les deux imbéciles qui sont venus nous massacrer. Et moins encore par ceux qui les ont à la fois embrigadés et commandités, quels qu'ils soient. Comme le dit Catherine, la légèreté est de notre côté. Dans un monde qui, léger, l'est assez peu. Le Lambeau est aussi le portrait d'un monde hospitalier. Dans quelle mesure votre cas est-il emblématique ? Je suis une démonstration que ça peut marcher, en partant d'une plaie vraiment très dure, et très profonde. Il a fallu beaucoup de circonstances pour que ça marche à peu près. Pour que je puisse aujourd'hui vous parler, manger et boire. Il a fallu une très bonne équipe chirurgicale, et que cette équipe soit traumatisée comme tout le monde par l'événement - j'ai très probablement bénéficié d'un traitement privilégié. Il a aussi fallu que je sois très bien entouré par ma famille et mes amis. Et que l'Etat finance tout ça. En même temps, il a fallu que j'y mette aussi du mien. Dans la question du soin, très à la mode, on parle toujours de ce que le soignant doit au patient, et qui est véritablement l'essentiel. Mais comme toute relation, elle est réciproque. L'idée que le patient serait un personnage qui attendrait la becquée du soin comme un oisillon dans son nid, sans rien faire sinon protester parce qu'il souffre, ou parce qu'il a faim, est une idée dangereuse. Elle est dangereuse pour le patient. Vous avez témoigné de votre expérience hospitalière dans Le Téléphone sonne, sur France Inter, avec votre chirurgienne. Les auditeurs dont on prend l'appel sur antenne fondaient en larmes les uns après les autres. Comment regardez-vous ce déferlement émotionnel ? Beaucoup de gens ont affaire à la maladie, sont seuls et ont eu des histoires hospitalières difficiles. Tout ça dans une société qui ne veut pas de la maladie, au fond. Qui, surtout, ne veut pas penser en quoi la maladie et l'accident nous construisent aussi. Très longtemps et jusqu'à récemment, les gens vivaient beaucoup plus avec la maladie, et la souffrance par la force des choses. Il est évident que je suis content de vivre dans ce monde où j'ai pu être réparé mais, comme toujours, ce qu'on a gagné, on l'a aussi perdu : nous avons perdu cette vie intime avec la maladie. La seule chose qui compte maintenant, c'est d'en sortir le plus vite possible. Or, on n'en sort pas le plus vite possible : c'est là, et un certain nombre de choses vont très probablement être là, jusqu'à ma mort. Combien de gens me disent : " Mais tu vas encore chez la kiné ? Mais tu vas encore au bloc ? " Mais on n'est pas au cinéma : le super-héros n'est pas réparé à l'image suivante. Il vaut mieux que j'essaie de penser ma vie et mon corps avec ça, plutôt que de m'énerver en anticipant la séquence suivante. Ça ne sert littéralement à rien, sinon à augmenter le mal plutôt qu'à le réduire. Le chemin de la reconstruction hospitalière a été très dur, et il le reste : je sais qu'il y a des blocs opératoires qui m'attendent. Ecrire ce livre a aussi été un travail. Savoir que beaucoup de gens se le sont approprié, et que cela fait écho dans leur propre vie, c'est la meilleure sanction possible. Ce qui a été non seulement écrit mais vécu ne l'a pas été en vain. Même si une partie de moi-même reste encore quelque part dans les limbes - je ne sais pas où exactement.