Pour le berceau, tout le monde est d'accord. Athènes est bien celui de la démocratie. En revanche, pour le bébé, sa généalogie demeure plus complexe. Car la démocratie est le fruit d'une évolution. Les historiens identifient ainsi trois étapes, qui permettent d'affirmer que ce système apparaît avant Périclès. Avant lui, en effet, il y eut Solon et, surtout, Clisthène.
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Pour le berceau, tout le monde est d'accord. Athènes est bien celui de la démocratie. En revanche, pour le bébé, sa généalogie demeure plus complexe. Car la démocratie est le fruit d'une évolution. Les historiens identifient ainsi trois étapes, qui permettent d'affirmer que ce système apparaît avant Périclès. Avant lui, en effet, il y eut Solon et, surtout, Clisthène. Périclès est un homme d'Etat, né à Athènes vers - 495 av. J.-C. Il influence grandement la société athénienne, au point que son époque, même si elle n'a duré qu'une trentaine d'années, est appelée " le siècle de Périclès ". Mais c'est un personnage difficile à cerner. Pour les uns, c'est un autocrate, un démagogue ; pour les autres, un pantin aux mains du peuple. " Ni vraiment maître du peuple ni tout à fait son esclave, le stratège se révèle en fait pris dans un jeu complexe, inventeur de la démocratie tout en orientant son cours ", décrypte Lambros Couloubaritsis, professeur émérite à l'ULB et membre de l'Académie royale de Belgique. A ses yeux, en tout cas, Périclès n'était pas un démagogue. Avant lui, donc, Solon et Clisthène. Solon écrit les premières lois instaurant l'égalité juridique et la protection individuelle. Une autre de ses réformes supprime la dette de ses concitoyens : ceux qui ne pouvaient pas payer et qui ne disposaient que d'eux-mêmes devenaient esclaves de leurs créanciers. Clisthène va plus loin, substituant aux quatre " tribus " traditionnelles, où se recrute le personnel politique, dix circonscriptions territoriales chargées d'envoyer chacune 50 représentants au Conseil (la boulè, le pouvoir législatif). Les citoyens sont désormais puisés dans trois régions (Athènes et ses environs, le littoral, la montagne) et issus de trois catégories sociales différentes. " Clisthène assure le brassage de la population, note Lambros Couloubaritsis et réduit ainsi les influences des grandes familles, qui ont une propension à vouloir dominer les décisions de la tribu. " Au coeur de sa réforme, le Conseil, donc : l'effectif passe de 400 à 500 membres, recrutés dans toute l'Attique et censés représenter l'ensemble de la population. Autrement dit, il met fin à une élection de classe et prend soin d'inclure dans le corps civique de nouveaux citoyens. Pour le professeur Couloubaritsis, il s'agit bien là du moment qui voit naître la démocratie. Les lois de Clisthène reposent en effet sur cet axiome : tout le monde doit participer. Enfin, Périclès vint. On lui doit le dernier jalon essentiel. En instituant la misthophorie, un système d'indemnités versées par la cité aux magistrats et aux membres de la boulè, il permet à tous les citoyens de participer à la vie politique et les affranchit de la sélection par la richesse. Sous Périclès encore, les riches sont ponctionnés pour les dépenses liturgiques et soumis à l'eisphora, ancêtre de l'impôt sur la fortune et qui ne pèse que sur la minorité la plus fortunée. En somme, il donne du " contenu " à l'égalité de principe. Une histoire d'hommes à poigne qui s'opposent à leur propre classe. Solon est issu d'une des meilleures familles de la cité, les eupatrides (les nobles) ; Clisthène, un aristocrate né également au sein de la noblesse, archonte élu à Athènes ; Périclès, lui aussi est un archonte, homme riche, dont les amis contrôlent l'exécutif. Qu'est-ce qui les anime ? La peur du chaos. Au vie siècle av. J.-C., le climat social est torride. Le peuple gronde. Athènes, surpeuplée, devient un foyer d'agitations sociales (phénomène que l'on appelle stasis). L'affrontement couve depuis plusieurs années entre riches propriétaires qui dominent la vie de la cité et les pauvres. Les petits paysans s'exilent, s'engagent comme mercenaires ou s'endettent. Ceux-là finissent généralement par devenir esclaves. Au même moment, Athènes vit une crise économique, née des colonisations grecques : l'accroissement démographique et le manque d'espaces agricoles poussent les Grecs à fonder des colonies. Autrement dit, la démocratie naît dans la crise. " Les réformes vont permettre de réguler les tensions internes et externes pour accoucher d'une société moins dure et moins violente ", poursuit Lambros Couloubaritsis. C'est en fait le triomphe d'un état d'esprit, d'une manière de penser. C'est la création, décisive, de la polis, cette cité-Etat qui englobe une ville et ses campagnes. " Les Grecs sont les premiers à avoir pensé la nature du politique et à s'interroger sur la prise en charge de l'homme par lui-même ", écrit l'historienne française Claude Mossé (1). Et à l'inverse des autres cités, la polis grecque est une ville dont le centre n'est plus la citadelle, où réside l' anax, monarque absolu, mais l'agora où se discutent les affaires publiques. La monarchie et le pouvoir sacré du roi ne résistent pas à l'arrivée d'une classe dirigeante - des aristocrates alliés aux artisans et aux commerçants. La polis engendre ainsi un mouvement de pensée extérieur et étranger à la religion, et à l'arbitraire royal. Comme l'expliquait l'historien et anthropologue français Jean-Pierre Vernant (2), le basculement va bien au-delà de la politique. Primo : on voit apparaître les " physiciens ", à l'instar de Thalès de Milet, qui donnent de la genèse et du cosmos des explications rationnelles et non mythiques ou divines. On assiste ainsi à un effacement du discours religieux. Secundo : l'idée que l'ordre cosmique (l'égalité entre les astres qui occupent toujours la même position) peut être appliquée à la société fonde un nouvel ordre humain, une loi égalitaire, commune à tous. Tertio : si l'on conçoit le monde de cette façon, les dieux et la religion sont alors au service de la société et du politique. Résultat, résume Lambros Couloubaritsis : " L'homme grec ne se définit plus seulement par son appartenance à un peuple, comme les ressortissants des empires orientaux, mais comme un citoyen, par sa "participation au jugement et à la décision" , selon la formule d'Aristote. Il ne peut s'accomplir qu'en participant à la vie politique et en concourant au bien commun. " Le politique, selon les Grecs, c'est donc une autre manière de vivre ensemble, une manière politique d'être au monde qui ne se réduit pas à l'obtention et à l'exercice des droits civiques. Conséquence logique, chaque citoyen est rendu capable de décider ou de peser sur les décisions. La cité se dote de lois qui entérinent la solidarité : voilà l'élément important. Quoi de plus moderne ? La solidarité face à l'impôt, face à la défense, va donner naissance à un corps géré par une série d'institutions. L'assemblée du peuple, l' ecclésia, qui se réunit sur les hauteurs de la Pnyx, cumule les pouvoirs : n'importe qui peut s'y exprimer librement. Elle est flanquée des 500 membres de la boulé, instance qui étudie toutes les questions au préalable, avant de les soumettre à l' ecclésia, laquelle a le dernier mot. Un tribunal populaire, l' héliée, composé de 6 000 citoyens tirés au sort, juge de presque tous les conflits. Il existe également une cour d'appel. Au moins une fois dans sa vie, un Athénien peut exercer une magistrature. " Dans les démocraties où la loi gouverne, il n'y a point de démagogues ; et les citoyens les plus respectés ont la direction des affaires ", écrit Aristote dans un chapitre sur les différentes formes de démocratie. Les démagogues surgissent quand " la loi " ne gouverne plus, c'est-à-dire quand les institutions ne sont plus respectées : quand les démocraties vont mal. C'est le cas aujourd'hui aux Etats-Unis et dans plusieurs pays d'Europe. Des démagogues, les Grecs en connurent très tôt : Cléon, par exemple, qui instaure à Athènes un pouvoir fondé sur la flatterie du plus grand nombre, le dénigrement des élites et la calomnie. Des figures actuelles vous viennent-elles à l'esprit ? Un Donald Trump, sans doute, un Ted Cruz aussi, voire encore un Matteo Salvini en sont les incarnations les plus récentes. Périclès représente l'antithèse d'un Cléon. Il demeure un exemple utile pour sa manière d'incarner le pouvoir. D'abord la puissance de son discours, qui lui valut le surnom d'Olympien. Car, le système de la polis implique d'abord une extraordinaire prééminence de la parole sur tous les autres instruments du pouvoir. Elle devient l'outil de pouvoir par excellence. Les questions politiques, en effet, ne sont plus simplement tranchées par le pouvoir sacré du roi : elles devront donc être débattues, discutées, disputées. A la fin, la décision qui engage la cité n'appartient qu'à celui qui aura su convaincre. En rhéteur consommé, Périclès gouverne donc par la parole. Mais le stratège, pas idiot, rend sa parole rare pour qu'elle reste frappante. Jean-Claude Monod (3), spécialiste de philosophie politique, pointe des similitudes avec Emmanuel Macron, recherchant aussi la rareté alors que Donald Trump sature l'espace public, rendant sa parole douteuse. Par ailleurs, Périclès sortait peu. Comme le rapporte son biographe, Plutarque, il " ne devait pas son pouvoir à la simple puissance de sa parole mais plutôt, pour reprendre Thucydide, à l'estime qu'on avait pour la conduite de sa vie et à la confiance qu'il inspirait, en homme manifestement incorruptible. On ne le vit plus que dans une seule rue de la ville, celle qui menait à l'agora et au Conseil. Il déclina toute invitation à des banquets et renonça à toutes les réunions du même genre entre amis et camarades. " Chez les Grecs, participer à un banquet signifie aussi partager le vin et risquer de se montrer ivre. Or, la dignité de Périclès doit à tout prix être préservée : elle constitue une condition nécessaire à l'acceptation par le peuple de l'autorité du chef. Bref, Périclès allie la maîtrise de l'art oratoire et le contrôle de son apparence, réussissant à créer de l'autorité sans " effaroucher " ni susciter l'envie du dêmos. Pour fonder son autorité, il ménage également ses apparitions. Rien à voir donc avec l'interventionnisme contemporain qui pousse les politiques à s'immiscer continuellement dans le champ politique. Plutarque met ce danger en lumière : " Ceux qui se lancent dans toutes les tâches politiques qui se présentent [...] ont tôt fait de rassasier le peuple de leur personne et de se rendre insupportables, si bien qu'on jalouse leurs succès et qu'on est heureux de leurs échecs. "