Sacrées sorcières (1), c'est l'histoire d'un jeune garçon et de sa grand-mère contre la Grandissime Sorcière, une vraie méchante qui déteste les enfants et qui veut, littéralement, tous les tuer. Comment avez-vous abordé ce conte très noir, un chef-d'oeuvre parmi d'autres de Roald Dahl ?
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Sacrées sorcières (1), c'est l'histoire d'un jeune garçon et de sa grand-mère contre la Grandissime Sorcière, une vraie méchante qui déteste les enfants et qui veut, littéralement, tous les tuer. Comment avez-vous abordé ce conte très noir, un chef-d'oeuvre parmi d'autres de Roald Dahl ? Roald Dahl et ce Sacrées sorcières faisaient partie depuis très longtemps de ma mythologie personnelle. J'avais un souvenir très précis de la manière dont, à 8 ans, il m'avait terrorisée, happée, et m'avait fait découvrir ce qu'était un suspense. Avec cette impression qu'on ne me parlait pas comme à une enfant, que c'était assez dur, que les gentils ne gagnent pas toujours à la fin... Je trouvais ça bien ! Alors, quand Gallimard m'a parlé de cette possibilité d'adapter, pour la première fois, ce génie en bande dessinée, mais aussi de choisir le titre qui me convenait, je n'ai pas hésité une seconde. Et j'ai raconté l'histoire comme si je la racontais à quelqu'un qui ne l'avait jamais entendue. Du coup, je pouvais la raconter comme je le voulais. Je la connaissais par coeur, c'était très facile ensuite de me la réapproprier. Le conte de Roald Dahl présente une ossature tellement parfaite que je n'ai pas " écrit pour les enfants ", j'adapte juste le plus grand auteur jeunesse qui ait jamais existé. Avec, tout de même, le souci de le moderniser : le récit ne se passe plus dans les années 1980, et une petite fille a remplacé un petit garçon comme personnage secondaire... Je raconte l'histoire comme elle se passerait aujourd'hui, pour des enfants de maintenant. Or, leur rapport à l'autorité n'est plus le même, par exemple. C'est à eux qu'on demande parfois de jouer l'adulte, à qui on demande beaucoup de sérieux, à qui on met beaucoup de pression. Il y a moins d'insouciance : ils s'inquiètent pour leurs parents, pour la planète, pour leur avenir. Quant au personnage que je me suis permis de remplacer, en tant que tel, il ne m'intéressait pas, il tenait un peu trop du faire-valoir. Je savais que je le remplacerais, alors tant qu'à faire, vu qu'il n'y avait pas de filles... Pas de filles, mais des sorcières ! Une figure qu'on associe d'ailleurs aujourd'hui aux combats féministes. Difficile de croire à une coïncidence : en fin d'ouvrage, vous remerciez Mona Chollet, auteure du best-seller Sorcières qui replace la figure de la sorcière dans l'histoire et le combat féministe. Mona m'a aidée sur les quelques pages où je voulais parler de la chasse aux sorcières aux enfants, et être pertinente sans être trop terrifiante quand même ! C'est quelqu'un dont j'ai aimé le livre, avec un regard documenté. Eh oui, elle propose aussi une réflexion sur ce mythe de la sorcière, pourquoi on l'a inventé, et ce que ça signifie dans l'histoire de la lutte des femmes. Mais je ne suis pas très à l'aise avec l'idée que j'ai voulu en faire une lecture féministe. J'ai cherché à faire une BD pour enfants. Et de toute façon, personne ne cherche jamais à faire une BD féministe. Même quand vous réalisez Culottées, qui remet en avant quelques grandes oubliées de l'histoire ? Non. Je fais le portrait de femmes que j'admire et que j'ai envie de faire découvrir à d'autres personnes, pas une seconde je ne me dis que je vais faire un livre féministe. De la même manière que je ne me dis pas tous les jours que je suis féministe ! Je me dis juste que j'ai des responsabilités en matière de représentation. Je suis bien sûr 100 % féministe, jusqu'au bout des ongles, et je suis contente que ça transparaisse dans mes livres, mais ce n'est pas un genre ! Le western, la science-fiction, oui, mais le féminisme, non ! On est en train de se retrouver dans les mêmes simplifications qu'il y a dix ans, quand je faisais de la " BD de filles ". Maintenant je fais de la " BD féministe ". Toutes les BD devraient être féministes, comme toutes les oeuvres devraient porter des valeurs humanistes. Les choses n'évoluent-elles pas dans le bon sens depuis vos débuts ? Doucement. Tout doucement. On a bien vu les réactions suscitées par la sélection de Catherine Meurisse pour le Grand Prix d'Angoulême (NDLR : l'auteure de La Légèreté et ex de Charlie Hebdo a fait partie des trois nommés avec Chris Ware et Emmanuel Guibert, finalement vainqueur). Une vieille garde de la BD, âgée, a immédiatement mis ça sur le coup de l'opportunisme politique, parce qu'il " fallait en mettre une ". Une telle méconnaissance de la bande dessinée, penser que Catherine Meurisse a été sélectionnée pour autre chose que son travail, c'est juste hallucinant. Donc non, ça n'avance pas très vite. Regardez Polanski : douze nominations aux Césars. Mais ça ne me choque ou ne m'étonne même plus. Il y a encore tellement de travail pour venir à bout de siècles d'habitude... La parole se libère, certes, mais ça ne donne rien. Il faudrait que les choses changent, vraiment, concrètement, que ça ait des conséquences réelles. Mais non. Pour Polanski, on nous a surtout rabâché que la sortie de son film avait été perturbée... Tu parles : il a fait un million et demi d'entrées en salle, il a eu tous les médias, il a douze nominations. Mais c'est un problème français. Il n'y a qu'en France qu'on l'accueille comme ça, en héros. L'édition, avec l'affaire Matzneff, et même le monde du sport, ne sont plus épargnés par les scandales d'agressions sexuelles. Aucun milieu n'est épargné, c'est juste un sexisme intrinsèque à toute la société. Il n'y a pas un métier qui n'est pas concerné, il est impossible d'en trouver un. Sur une autre planète, ça existe peut-être, mais pas chez nous. On peut faire des #MeToo individuels et par métier, et chaque fois s'étonner, mais tout le monde sait que c'est pareil partout, même chez les boulangers. N'y a-t-il pas aujourd'hui une prise de conscience du problème ? C'est bien. Mais le problème est d'une telle ampleur. Je ne sais pas si je dois encore espérer voir le changement de mon vivant. En revanche, j'ai foi dans la nouvelle génération, je les sens plus... plus intelligents tout simplement. Ils sont moins insouciants, avec une réflexion déjà bien plus poussée. Je fais beaucoup de rencontres scolaires, je suis à chaque fois bluffée par leur engagement, leur vraie colère bien maîtrisée. Les ados, les jeunes adultes, me donnent vraiment foi en l'avenir, et heureusement, parce que dans l'autre sens, la génération avant la mienne me désespère complètement ! Il n'y a plus rien à en tirer ! Et la vôtre, de génération ? Nous, nous sommes les premiers à avoir hérité de toute la m... qu'a laissée la génération de mes parents, complètement insouciante pour le coup. Nous, dès 12 ans, ça a été la grosse baffe : le sida, le chômage... On a toujours été dans l'angoisse. En plus, on hérite d'une planète épouvantable, et on n'a toujours pas les rênes pour changer les choses. La génération au-dessus de nous continue de prendre les décisions à notre place, et prend à chaque fois les mauvaises. C'est terrible. Et ne faisons pas porter le chapeau aux générations qui viennent. J'ai beaucoup de mal avec la haine et la moquerie autour des jeunes, qui ont une mauvaise orthographe, qui ne s'intéressent à rien, qui passent leur vie sur Instagram... Mais foutons-leur la paix ! Déjà qu'ils vont être obligés de nous sauver ! Je les trouve moins cons que nous à leur âge. Vous revenez du festival d'Angoulême, où le malaise social qui entoure les auteurs a éclipsé le reste. Est-ce un combat que vous menez également ? Bien sûr. Je relaie, je m'intéresse, je me souviens aussi de " la marche des auteurs " en 2015 ( NDLR : le 31 janvier, au festival d'Angoulême, celle-ci réunit environ cinq cents auteurs, dessinateurs, scénaristes et coloristes)... Rien n'a changé depuis, c'est même pire. La situation des auteurs est épouvantable. Or, on l'a dit, derrière chaque auteur de BD, il y a quinze personnes qui travaillent. Nous ne sommes pas juste des artistes, nous sommes des créateurs de richesse, alors qu'un tiers d'entre nous vit sous le seuil de pauvreté ! C'est insensé. Et je suis toujours étonnée que le grand public ne le sache pas.