La révolte des gilets jaunes confronte des revendications sociales aux impératifs de la transition énergétique. Vous estimez que les économistes n'intègrent pas la dimension environnementale, pourtant cruciale, dans leurs analyses et prévisions. Comment l'expliquez-vous ?
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La révolte des gilets jaunes confronte des revendications sociales aux impératifs de la transition énergétique. Vous estimez que les économistes n'intègrent pas la dimension environnementale, pourtant cruciale, dans leurs analyses et prévisions. Comment l'expliquez-vous ? C'est très frappant. Je constate qu'il y a une réaction politique, même si elle est insuffisante. J'observe que les individus et les entreprises changent leurs comportements. Mais les économistes - et j'en fais partie - ne sont pas du tout au même niveau de vibration ni d'inquiétude, surtout ceux qui participent à la décision économique dans les grandes institutions internationales et de gestion d'actifs. J'y vois trois raisons. D'abord, les économistes sont désarmés d'un point de vue conceptuel car ils ont été formés à penser en termes de flux et non de stocks. L'économie est la science qui permet d'allouer de façon optimale des ressources rares. Or, aujourd'hui, celles-ci ne sont pas seulement rares, elles sont limitées. Il faut donc penser en termes de stocks, ce qui pose une série de défis du point de vue des cycles de vie économique et de la formation des prix. Certes, certains économistes évoluent mais ça ne s'est pas encore traduit dans des recommandations de politiques économiques robustes, immédiates, déterminantes et radicales. Vous regrettez d'ailleurs que le PIB (produit intérieur brut) soit toujours l'indicateur qui inspire le plus les politiques économiques aujourd'hui... Le PIB, une fois encore, ne mesure qu'un flux. On se réjouit de voir qu'il augmente ? Mais il n'est pas sûr que l'on s'enrichisse quand le PIB croît, puisqu'une partie de ce flux est une consommation d'actifs non renouvelables et engendre des passifs environnementaux et autres. N'importe quelle entreprise confrontée à une telle situation - un chiffre d'affaires en hausse et des dettes qui explosent - préparerait immédiatement un plan d'urgence : tout le monde sait que ça ne va pas durer longtemps... Les économistes ne misent-ils pas simplement sur le marché pour réguler les choses ? C'est la deuxième raison de leur manque de réaction. Le marché, seul, est insuffisant, car l'économie de marché, qui n'intègre pas toute une série d'externalités, a naturellement tendance à devenir de plus en plus extractive et choisit toujours la solution la moins chère. Du coup, les signaux du marché sont paradoxaux : certains prix de produits énergétiques diminuent, donnant l'impression d'une abondance, alors que l'on devrait précisément cesser de les consommer. Seul le marché fait baisser les prix. Mais ce n'est pas conforme à la réalité. Cette nouvelle donne reste compliquée à intégrer pour certains économistes. On sait désormais qu'un tsunami à l'autre bout du monde peut avoir de graves conséquences en matière d'approvisionnement pour des entreprises actives ailleurs. Ce lien n'est-il pas encore établi par les économistes ? On commence seulement à réconcilier les questions d'environnement et d'économie. Cette révolution de la pensée est en cours mais ne produit pas encore ses effets. L'un des apports les plus importants du Giec est d'avoir chiffré, en milliards de dollars, le coût de l'inaction par rapport au changement climatique et d'avoir estimé les budgets nécessaires pour s'y adapter. Les économistes disposent désormais des outils pour faire évoluer leur réflexion. Les réassureurs, qui perdent des milliards à la suite de catastrophes climatiques, pourraient-ils être des acteurs de changement ? Je ne suis pas aussi optimiste. Pour certains d'entre eux, les catastrophes, cyniquement, leur permettent, après de solides pertes, de revoir leurs primes à la hausse. Il faut plutôt compter sur les investisseurs à long terme, tels que les agriculteurs, les opérateurs d'infrastructures, les fonds de pensions... parce qu'ils intègrent vraiment la dimension environnementale dans leurs prises de risques. Les responsables politiques ne pourraient-ils enjoindre les économistes d'intégrer la dimension environnementale dans leurs prévisions ? Les politiques ont, semble-t-il, d'autres chats à fouetter pour le moment. C'est pourtant un enjeu fondamental. Ils peuvent néanmoins agir, notamment via certaines règles budgétaires. Un exemple. Pour l'Union européenne aujourd'hui, tout investissement public est assimilé à un creusement de la dette. En fait, un investissement pour augmenter l'efficacité énergétique dans des écoles ne devrait pas intégrer les chiffres de la dette comme n'importe quel autre parce que, à travers cette mesure, vous augmentez le confort scolaire, vous protégez l'environnement, vous épargnez sur l'importation d'énergies fossiles, et vous marquez des points sur un plan géostratégique. Les politiques peuvent aussi agir sur la fiscalité ou la taxe carbone. Ce genre de décision n'est pas facile à prendre, mais il faut savoir ce qu'on veut. Plus on tardera à prendre des mesures fortes, plus on peinera à les gérer dans un contexte politique et social qui aura tendance à se dégrader. On paie notre inertie depuis des décennies. La mobilisation des gilets jaunes atteste déjà ce contexte dégradé... Elle est très révélatrice. Il faut en effet augmenter le prix des énergies fossiles, avec des mesures d'accompagnement, pour en réduire la consommation. Surtout, il faudrait donner aux citoyens, aux entreprises et aux investisseurs, de la prévisibilité à moyen et à long terme sur les prix. Il faut aussi arrêter de subventionner certaines énergies fossiles utilisées dans le transport aérien, entre autres. Il n'y a pas d'accises imposées sur le kérosène ni de TVA sur les billets d'avion. On encourage donc un moyen de transport très polluant. Les plastiques jetables, le chauffage au mazout, les techniques de pêche dévastatrices, toutes pratiques fondamentalement nuisibles, devraient être interdits. Bien sûr, ces mesures ne sont pas simples à prendre. Un jour, on a pourtant limité la vitesse sur les autoroutes, donc bridé la liberté individuelle, parce que cela avait un impact négatif sur l'ensemble de la société. Aujourd'hui, ce n'est plus contesté. Et à ceux qui répliquent que certaines décisions ne peuvent être prises qu'au niveau européen, il faut dire que les pays et les régions peuvent agir, indépendamment de l'Europe. Les villes n'ont-elles pas un rôle essentiel à jouer dans cette transition ? Oui, parce qu'il s'agit du niveau de pouvoir le plus proche des citoyens et que, pour l'instant, ceux-ci bougent et raisonnent à plus long terme que les politiques. On peut profiter d'une émulation entre les villes, dont certaines démontreront qu'un changement est possible. L'attractivité des villes durables va augmenter. Cela aimantera beaucoup de jeunes. Et les bassins d'emplois se déplaceront en conséquence.