Comment expliquez-vous la recrudescence des interdits, des restrictions, des suspicions dans une société qui, comme vous l'écrivez, n'a que le mot "liberté" à la bouche ?
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Comment expliquez-vous la recrudescence des interdits, des restrictions, des suspicions dans une société qui, comme vous l'écrivez, n'a que le mot "liberté" à la bouche ? Les excès de l'individualisme aboutissent au fait que chaque individu se pense autorisé à dicter sa vision du bien et du mal au reste de la société. Dans une société où le bien commun a disparu, on ne peut plus faire vivre la liberté, à savoir la capacité des uns à exercer leur liberté en comprenant celle des autres. Aujourd'hui, les individus se regroupent en minorités agissantes sur des intérêts spécifiques liés à leur conception de leur identité. Ce que nous appelons le minoritarisme considère que la majorité est oppressive et que le libre jeu des minorités aboutira au bien commun. Cette conception est profondément anglo-saxonne et n'a rien à voir avec les différentes traditions européennes, en particulier la tradition républicaine française, qui repose sur la distinction entre un espace privé et un espace public où nous sommes des citoyens égaux. Elle nous fait sortir du champ politique démocratique parce que le principe de la démocratie est de débattre - la démocratie, c'est du conflit civilisé - et de résoudre le conflit par le choix de la majorité, différente selon les sujets. Si l'on considère que la majorité est oppressive et toujours la même - pour le dire simplement, les mâles blancs hétérosexuels - et qu'il faut s'en défendre, on fausse le jeu démocratique et on entre dans quelque chose qui est de l'ordre du religieux puisqu'il s'agit de dicter une vision du bien et de l'imposer aux autres. Quelle est la responsabilité des politiques dans cette perte du bien commun et comment restaurer le débat démocratique ? La responsabilité des dirigeants est sans doute d'avoir petit à petit abandonné le politique. A partir du moment où ils ont accepté le primat de l'économie, ils ont adhéré à la vision du monde portée par le néolibéralisme qui nie la société et ne considère que les individus et les groupes minoritaires. Rappelez-vous la phrase de Margaret Thatcher : " La société n'existe pas. Je ne connais que des individus. " Ces groupes minoritaires militants font sans le savoir le jeu du néolibéralisme et de la dérégulation. Ils fragilisent un peu plus la communauté politique de telle sorte que les intérêts économiques vont prévaloir. En termes marxistes, ils sont les idiots utiles du néolibéralisme. La gauche américaine est en train de le redécouvrir. Beaucoup d'intellectuels, dont Mark Lilla, l'auteur de La Gauche identitaire (Stock), se sont interrogés sur les raisons de la victoire de Donald Trump. Ils ont observé que la gauche avait pris l'habitude de ne s'adresser qu'à des minorités, des groupes conçus comme des cibles marketing, et qu'elle ne développait plus de discours commun sur la nation. Donald Trump, lui, l'a fait, certes de la façon la plus déplorable qui soit. Vous observez pourtant que ces minorités défendent de bonnes causes... La défense désintéressée d'une cause est très honorable. Le problème survient lorsque des associations, qui ont construit un fonds de commerce avec ces combats et qui détiennent une puissance financière démesurée, en arrivent à faire exister la cause au-delà de toute raison parce qu'elles en ont besoin pour exister. Des militantes féministes ont monté des sociétés pour conseiller les collectivités sur l'égalité hommes-femmes. Quand elles clament qu'il n'y a pas assez d'égalité, le font-elles de façon désintéressée ou dans l'optique de vendre leur formation aux institutions publiques ? Pourquoi l'Europe est-elle à ce point influencée par le modèle américain de lutte des minorités ? Parce que le minoritarisme est le versant culturel de la globalisation économique. Et il s'impose de plus en plus. L'universalisme européen perd du terrain, notamment auprès des jeunes. Ils ne sont pas choqués d'être confrontés à des ateliers en non-mixité dans tel mouvement social ou dans telle université. Ils adhèrent de plus en plus à la vision anglo-saxonne du féminisme conçu comme une lutte de minorités et se détournent de la vision française universaliste. Je n'ai pas envie de vivre dans un monde où il faudra signer un document de consentement avant de draguer. Je n'ai pas envie de ne plus manger de viande parce que cela relèverait du nazisme... Désormais, discuter de ces thèmes de manière approfondie et en recourant à une certaine complexité est d'autant plus difficile que la pression des réseaux sociaux est extrêmement forte. Ils sont devenus le lieu de la nouvelle inquisition. A travers eux, des minorités peuvent peser plus que ce qu'elles ne représentent réellement. Le fonctionnement de Twitter en témoigne. Un scandale éclate. Un pic d'agressions s'en suit contre celui qui a osé enfreindre les règles non écrites. Il doit alors battre sa coulpe et demander pardon. Un délai d'une à six heures est nécessaire pour qu'un revirement s'opère et que des gens de bon sens rétorquent : " Mais enfin, on va se calmer, peut-être ? " Sauf que l'écho sur les sites Internet sera celui du début de la polémique. Et la personne incriminée ne sera jamais réhabilitée. La réponse à ce phénomène passe-t-elle par la réintroduction d'une norme majoritaire ? Non, il faut simplement rétablir l'idée que la norme n'est pas oppressive. Cette volonté de dicter le chemin vers le bien plutôt que d'encourager à user de son libre arbitre n'est-elle pas un héritage de siècles de traditions judéo-chrétiennes ? Bien sûr. C'est un retour du religieux sous une autre forme. Nous avons hérité des Lumières la foi en le progrès de l'humanité via l'émancipation par le savoir. Si vous partez du principe que l'être humain ne peut pas s'amender, qu'il a chevillé au fond de lui le mal à extirper et qu'il doit pour cela être culpabilisé, vous êtes dans un discours religieux. Ces groupes de pression fonctionnent comme cela. Il est frappant d'observer qu'ils entretiennent un rapport très particulier au désir. Le féminisme ou le veganisme entretiennent le sentiment d'une détestation de l'homme, être faillible, pas forcément ni transparent à lui-même, ni sûr de ce qu'il veut, ni maître de ses désirs. Quand on vous explique que le plaisir qu'il y a à manger une côte de boeuf est coupable et ignoble, notre humanité même est remise en cause, c'est-à-dire notre capacité à transformer notre condition d'animal omnivore en un moment de civilisation. La difficulté de la démocratie est de faire avec l'être humain tel qu'il est et d'élaborer des règles en fonction de la possibilité qu'il s'améliore. Les mouvements minoritaires radicaux, eux, veulent créer l'homme nouveau. Certains commentateurs identifient une "phobie anti-Macron probablement irréversible". Partagez-vous ce constat ? Ce pouvoir semble fragilisé et en train de se déliter. Nul ne sait comment le mécontentement profond ressenti par une partie des citoyens va s'exprimer. Cette perte de capacité à peser sur les événements en seulement dix-huit mois ne m'étonne pas dans la mesure où l'attelage de départ était sans cohérence idéologique. Le macronisme recèle seulement une cohérence interne : Emmanuel Macron est profondément néolibéral. Pour lui, la société n'existe pas ; il n'y a que des individus et ceux-ci sont responsables de leur sort. Cela n'a rien à voir avec le " en même temps " qu'il avait mis en avant pendant sa campagne. Cette contradiction de départ est en train d'être levée. Emmanuel Macron favorise-t-il l'importation du modèle anglo-saxon du vivre-ensemble ? Oui. Sa vision de la laïcité - ou plutôt son absence de vision - et ses quelques prises de position démontrent une orientation à l'anglo-saxonne, acquise au multiculturalisme. Nous serions une addition de communautés les unes à côté des autres. La phrase du ministre de l'Intérieur démissionnaire Gérard Colomb lors de la passation de pouvoir avec Edouard Philippe y apporte à cet égard un démenti terrible : " Aujourd'hui, on vit côte à côte, je crains que demain, on vive face à face ". Le résultat est un éclatement de la société, une somme d'individus vivant côte à côte mais qui n'ont rien à voir entre eux, hors l'envie d'être régulés par le droit et les marchés. Ma conception de la laïcité repose au contraire sur une vision du bien commun. La laïcité est un principe politique qui consiste à penser un espace public dans lequel nous qui portons des histoires et des identités différentes sommes tous citoyens. Le rôle de l'Etat est de préserver cet espace public neutre des intérêts particuliers. Cela ne concerne pas que les intérêts religieux mais aussi les intérêts financiers. Qu'une multinationale essaie d'orienter les décisions politiques dans l'intérêt de ses activités est une façon d'enfreindre ce principe. Je ne comprends pas ceux qui prétendent défendre à tout prix la laïcité contre les communautés religieuses mais qui se moquent du travail des lobbys pour essayer de dépecer l'Etat.