Vous recevez, ce 1er février, un Magritte d'honneur (1). Que représente le cinéma belge à vos yeux ?
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Vous recevez, ce 1er février, un Magritte d'honneur (1). Que représente le cinéma belge à vos yeux ? C'est un cinéma avec de grands réalisateurs et de grands acteurs internationaux, c'est un petit pays avec de grands artistes, qui sont des références pour tout le monde culturel. C'est aussi pour cette raison que je considère comme un honneur de recevoir cette reconnaissance d'un pays que j'ai découvert très tard. J'y suis venue dernièrement à cause de trois films : L'Homme qui avait vendu sa peau, de Kaouther Ben Hania, tourné en partie en Belgique, Spider in the Web, d'Eran Riklis, et je vais faire le nouveau film de Fabrice Du Welz (NDLR : Inexorable ) en avril-mai. Je commence aujourd'hui à toucher vraiment la Belgique, qui était avant pour moi un pays de référence artistique. Grâce à cela, j'ai pu visiter Anvers, Gand, dont la beauté cachée a constitué une découverte. Qu'un pays et des villes puissent conserver cette beauté est quelque chose de très rare. Qu'est-ce qui fait, pour vous, la particularité de la Belgique ? Le côté multiculturel, des cultures très différentes avec un côté nordique, un autre plus méditerranéen, parce que des gens arrivent de partout. Et un peuple multiculturel, avec différentes langues qui se croisent - français, anglais, néerlandais, allemand. C'est très cosmopolite, ce qui constitue une grande richesse et en fait un terrain artistique très fertile. Ces croisements de cultures font de la Belgique un pays ouvert à tout, et une terre d'accueil. U n terreau fertile pour l'échange humain, qui engendre l'échange culturel. Un côté multiculturel qui vous rejoint quelque part : vous êtes une artiste sans frontières... Ce n'est pas forcément moi qui l'ai décidé. Les événements m'ont dépassée, et je me retrouve aujourd'hui à vivre en France sans être française, je suis italienne sans vivre en Italie, et je ne fais pas partie d'une famille de cinéma. Certains artistes bien, moi, ce n'est pas mon cas, et je suis toujours en terrain de recherche, de curiosité, à faire un film en France, un autre en Angleterre, un film aux Etats-Unis, une série télé et même à monter pour la première fois sur les planches d'un théâtre (NDLR : pour Maria Callas , de Tom Volf). Pour moi, le cinéma, et le monde de l'art en général, sont chaque fois une découverte. Et je n'arrête pas de découvrir comme aujourd'hui, nous, les artistes femmes, nous avons une possibilité de longue vie. J'ai eu mon premier enfant à 40 ans, mon deuxième à 45, j'ai fait James Bond à 50 ans et du théâtre pour la première fois à 55. Je me rends compte que l'on n'arrête pas de se découvrir, le métier le permet aujourd'hui aux artistes, beaucoup plus qu'avant peut-être pour les femmes. C'est comme si je me rendais compte que, dans une vie, on pouvait en avoir plusieurs, ce que je ne pouvais pas savoir avant. Un élément frappant, dans votre filmographie, c'est son éclectisme. Qu'est-ce qui guide vos choix ? La passion, la curiosité, et l'instinct avant tout, si je lis quelque chose qui me transporte et dont je sens qu'il me permettra de découvrir quelque chose de moi. Et l'envie de travailler avec certains réalisateurs, sans qu'ils aient nécessairement beaucoup d'expérience. Il m'arrive, comme avec Fabrice Du Welz, de travailler avec de jeunes cinéastes. Il est jeune, mais avec un univers très intéressant, qui lui appartient, et un discours. J'aime bien les gens dont je sens qu'ils ont un univers ne ressemblant à aucun autre ; qui peuvent être inspirés par d'autres, mais qui portent un discours personnel et risqué. Si l'on considère certains films que vous avez tournés, comme Irréversible, de Gaspar Noé, ou La Passion du Christ, de Mel Gibson, dans quelle mesure aspirez-vous à une " mise en danger " ? On commence à comprendre ce que l'on cherche quand on regarde en arrière. Quand je considère mon parcours artistique, je me dis espérer être encore dans une position où je pourrai découvrir d'autres choses. Mais quand je regarde en arrière des films comme Irréversible, La Passion du Christ ou Malena (NDLR : de Giuseppe Tornatore), je me rends compte que j'ai beaucoup joué, jusqu'à présent, des femmes vivant dans un monde d'hommes, à travers lequel elles accèdent à une forme de survie. Il me fallait probablement inconsciemment exploiter certaines choses. Et, aujourd'hui encore, avec le temps qui passe et le physique qui change, je vais voir les autres rôles que je vais exploiter par rapport à la femme que je suis aujourd'hui. Je suis très curieuse de découvrir ces nouveaux personnages qui vont venir à moi, et constituer une nouvelle facette de mon âme qui va se dévoiler à moi-même. La recherche artistique, c'est aller découvrir des choses de soi-même. Et, en faisant cette recherche, entrer en communication avec les autres. Vous avez interprété des femmes dans un monde d'hommes. Pensez-vous que cela soit en train de changer, dans la foulée du mouvement #MeToo et de la prise de parole qu'il a déclanchée ? On est déjà dans une phase de grand changement. Certains écrits ne seraient plus possibles aujourd'hui. Des changements se font, les femmes ont moins peur. Et si elles ont moins peur, elles auront plus de courage et se sentiront plus comprises. Je n'aime pas être dans une phase de guerre, j'apprécie l'idée qu'il y ait un terrain de communication entre les hommes et les femmes, parce que je pense que même les hommes ont beaucoup de douleur, et qu'ils l'expriment encore moins que les femmes. L'abus peut toucher n'importe qui, hommes et femmes, du coup, je préfère l'idée d'un terrain d'entente ; avec une guerre, on ne va nulle part. De plus, les hommes viennent davantage en territoire féminin, et vice versa, et on va forcément trouver un équilibre, que ce soit dans le monde de la famille ou dans celui de l'entreprise. Cela va se faire, doucement. Peut-être que mon côté italien veut que je sois positive plutôt que négative : pour moi, l'homme a envie de se préserver, et non de se détruire. Nous avons en nous un esprit d'autoconservation naturelle qui va nous conduire à une évolution. Cet instinct d'autoconservation n'empêche pas l'homme de malmener la planète... La planète, quand elle ne voudra plus de nous, on aura disparu en trois tsunamis et trois tremblements de terre. Nous ne sommes rien : la Terre existait avant nous, et elle continuera après. Nous sommes des invités de prestige, c'est nous qui avons besoin d'elle, et non l'inverse. Quand nous serons devenus trop envahissants, nous connaîtrons la fin des dinosaures. Mais je pense que l'homme est trop intelligent pour arriver à cela, c'est là qu'on retrouve notre instinct d'autoconservation : l'envie de la vie est plus forte que celle de la mort. En corollaire à #MeToo, on a vu se développer un mouvement réclamant plus d'égalité entre les hommes et les femmes, notamment dans les métiers du cinéma. Vous y êtes sensible ? Le respect est important, et le respect social doit aussi se refléter à ce niveau. L'argent est une énergie, et la différence de paiement entre les hommes et les femmes est déjà une discrimination à la base. Mais cette égalité doit se faire dans le respect de notre féminité, qui veut que vous avons un système différent du vôtre, nous pouvons faire des enfants et on a neuf mois de calme pour s'y préparer, nous sommes physiquement différentes. Mais il y a du masculin et du féminin en chacun de nous, on ne peut plus faire semblant que cela n'existe pas. De nos jours, la culture, les écoles, tout doit être mis en oeuvre pour que l'on trouve cet équilibre intérieur, afin qu'ensuite, les équilibres communs puissent se rencontrer. Vous considérez-vous comme féministe ? Peut-être, mais quand je dis féministe, je parle aussi du respect que je peux avoir pour la féminité des hommes. Dans ce sens-là, je suis féministe : féministe parce que je reconnais et je respecte le féminin qu'il y a dans chacun d'entre nous. Et aussi le masculin qu'il y a dans chacun d'entre nous. Vous êtes mère de deux filles adolescentes. Comment les avez-vous préparées à être au monde ? C'est le plus compliqué : même si on cherche à faire du bien, on se trompe. Personne ne nous l'apprend, les temps changent, et on ne peut être comme l'étaient nos parents. Ce qui peut aider, c'est la communication. Même s'ils ont Internet et les réseaux sociaux, rien ne peut égaler la force de la parole. Deux personnes qui se regardent dans les yeux, et qui communiquent avec la parole, c'est quelque chose de tellement fort qu'aucun réseau social ne peut en prendre la place. Que représente la beauté à vos yeux ? J'espère pouvoir en parler comme d'un concept élevé, au-delà de la beauté physique. La beauté physique n'a pas besoin d'explication, elle est là, c'est tout. S'il n'y a rien derrière, cela devient très vite ennuyant. Quand on parle de la beauté dans le sens haut, c'est quelque chose qui nous élève, comme l'art dans tous ses aspects. Là, on parle de la beauté qui élève l'âme, et c'est autre chose. Vous soulignez à raison combien l'art à la capacité de nous élever. Si vous deviez donner un rôle à l'art en général et au cinéma en particulier aujourd'hui, quel serait-il ? On en revient à Magritte, et au surréalisme : c'est quelque chose qui, peut-être, nous dépasse. L'art raconte le réel et le transcende en même temps, il passe par le réel pour le dépasser. A-t-il la capacité de changer le monde ? Ce n'est pas moi qui l'ai dit, mais Louise Bourgeois : " L'art est une garantie de santé mentale. "