Au regard de la montée du populisme et de l'antipolitisme, la démocratie représentative occidentale est-elle en danger ?
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Au regard de la montée du populisme et de l'antipolitisme, la démocratie représentative occidentale est-elle en danger ? Non. Nous n'avons pas affaire à des mouvements qui prétendent renverser la démocratie au nom d'une " démocratie supérieure " comme c'était le cas avec le communisme, ou au nom d'une antidémocratie comme le revendiquaient les régimes nazi et fasciste. Les mouvements actuels ne relèvent pas de l'hostilité à la démocratie ; ils reprochent à la démocratie de ne pas être suffisamment démocratique. Ces revendications, que l'on range sous l'étiquette populiste, ébranlent certes le fonctionnement normal des institutions en Europe, le régime libéral, démocratique, représentatif classique. Mais, d'une part, ce n'est pas la première fois que la démocratie se trouve secouée au nom même de ses principes. Elle doit donc pouvoir y répondre. D'autre part, son avenir n'est pas menacé. Il faut simplement se mobiliser pour réfléchir à ses modalités et aux raisons de cette mise en cause. Le mouvement des gilets jaunes s'accompagne de violences à l'encontre d'élus. N'est-ce pas inquiétant ? Peut-on considérer que ces pratiques témoignent d'une quête de plus de démocratie ? Le paradoxe est que cela s'inscrit dans le cadre d'une demande de plus de démocratie où les représentants sont malmenés comme des " traîtres à l'idéal démocratique ", comme des personnes qui font écran entre le peuple, ou supposé tel, et le pouvoir, qui devrait être celui du peuple. Par définition, la démocratie est le régime de la paix civile sur la base du présupposé absolument capital qu'il n'est pas de question qui ne peut pas être traitée par le moyen de la délibération pacifique. Il est évident que tous ces débordements sont peu acceptables. Le recours à la violence pour se faire entendre est néanmoins une pathologie constante des démocraties. Il faut rappeler l'impératif de la paix civile sans se faire trop d'illusions sur son respect. Et réfléchir aux moyens de la pacification d'attitudes non pacifiques. De quoi la démocratie représentative est-elle malade ? Elle est d'abord malade, dans le monde occidental, d'une série de phénomènes de fond liés à la mondialisation que nous avons peut-être imprudemment conduite sans penser à toutes ses conséquences. L'arrière-fond social au malaise de la démocratie va de la crainte des populations devant le déclassement global - ce n'est pas un hasard si Trump a été élu avec le slogan America First - aux conséquences sociales directes de la mondialisation comme processus de destruction, pour une partie, d'acquis dans les domaines industriel, technique, commercial... Il y a enfin une raison endogène à notre système politique. La demande radicale de démocratie ne se satisfait pas des formes institutionnelles actuelles. L'individualisation de nos sociétés et ce que j'appelle le second moment des droits de l'homme, en référence au premier datant de la fin du xviiie siècle à l'origine des révolutions américaine et française, sont au coeur de cette évolution fondamentale. La demande pour une entente individuelle est plus grande et ne s'accommode pas des formes traditionnelles des corps intermédiaires, partis, syndicats... qui aménageaient le lien entre le citoyen et le pouvoir politique. Cela crée une demande forte à la fois de démocratie directe et à la fois, du côté des élites, d'une démocratie axée sur les droits des individus qui en vient à ignorer l'existence d'un collectif. Les deux discours ne communiquent plus. Il faut les réconcilier. Cela ne menace pas la démocratie ; cela oblige à la repenser. Cela passe-t-il par certaines formes de démocratie participative ? Je n'y crois qu'à moitié. Formellement, il est nécessaire de manifester une ouverture de la décision démocratique à des formes d'expression des citoyens. Je déplore que l'on en soit arrivé là parce que cela consacre la démission des corps intermédiaires. A quoi servent-ils s'ils ne sont pas capables d'opérer ce filtrage et cette mise en forme des demandes des citoyens ? Dans le cadre d'une " démocratie participative ", imaginons que les résultats d'une délibération soient en totale contradiction avec ce qu'affirme le système représentatif. Que fait-on ? Qui a le dernier mot ? C'est l'illustration que cela ne fonctionnerait pas. Et la démonstration que c'est à la démocratie représentative de devenir vraiment... représentative. Dans le cas particulier de la France, l'instauration d'un scrutin en partie à la proportionnelle apporterait-elle un début de réponse ? Il aurait pour effet de recréer une situation un peu plus normale. Je parlais récemment avec un administrateur du Sénat français. Si on additionne les voix des citoyens qui votent en dehors des principaux partis qui y sont représentés, on obtient 46 % du corps électoral. Il y a un sénateur Rassemblement national et six députés de ce parti à l'Assemblée nationale. Ce n'est plus possible. Sur le papier, les vertus du scrutin majoritaire sont tout à fait appréciables. Mais dans la situation historique que nous vivons, il faut changer. Une partie de proportionnelle aurait au moins l'effet symbolique de remettre dans le jeu normal des gens qui ne peuvent même pas s'exprimer. Comment réduire le fossé entre les élus, assimilés souvent aux élites, et le peuple ? En donnant le sentiment au peuple que les élites savent ce qu'il vit et que c'est ce qui guide leur préoccupation constructive. C'est tout simple et pas nouveau. Les gilets jaunes est le mouvement d'une France qui ne se sent pas représentée, au sens fort du mot. Ce constat engage aussi la responsabilité des médias, énorme dans cette affaire. Un mouvement comme celui des gilets jaunes, s'il n'est pas entendu, conduit-il inévitablement à plus de populisme ? Le risque certain est qu'il grossisse les rangs des politiques antisystème, à l'extrême gauche ou à l'extrême droite. Mon sentiment est qu'il penche plutôt vers l'extrême droite.