Episode 1 - OÙ SI l'ON NE SAIT SI ON EST DE MARTINIQUE, DE BRETAGNE OU DE CAMPINE, ALORS AUTANT ÊTRE DE CASABLANCA

" Victor Laszlo ? " s'étonne Humphrey Bogart. " C'est la première fois que je vous vois impressionné ", lui rétorque le capitaine Renault. " Il a impressionné la moitié du monde ", se justifie alors " Bogey ", alias Rick Blaine, patron du Rick's Café Américain, à Casablanca. C'est là, à ce moment précis que cela s'est passé, " c'était pas l'année dernière, c'était pas à Marienbad ", mais c'est à ce moment précis qu'ils ont entendu ce nom pour la première fois. Sonia Dronnier, qui regarde ce soir-là Casablanca chez Lou Deprijck, ne sait plus qui précisément l'a lancée mais la conclusion a été : " Viktor Lazlo, voilà un bon nom ! Une fille qui porte un nom d'homme, cela interpelle. " Lou Deprijck, qui est déjà à ce moment-là un des plus grands filous de l'histoire de la variété, vient une fois encore d'inventer de toutes pièces un concept recyclant un mythe déjà bien usé. Difficile de trouver meilleure inspiration que celle du film de Michael Curtiz, tourné et oscarisé pendant la Seconde Guerre mondiale. Considéré comme un des plus grands films de tous les temps, Casablanca est un mythe. Et tout n'y est que mythe et trompe-l'oeil : le couple que ne forment plus l'immense Bogart, incarnation paradigmatique du cinéma hollywoodien, et la jeune Ingrid Bergman, qui y devient une star mondiale ; le standard jazz As Time Goes By qui, contrairement à ce que tout le monde croit, n'a pas été écrit pour l'occasion ; la fameuse réplique " Play it again, Sam " qui, contrairement à ce que tout le monde prétend, n'est jamais prononcée de tout le film ; le noir et blanc sublime et l'ambiance moite du décor de carton-pâte de ce Casablanca d'opérette, protectorat français administré par Vichy, qui accueille nazis et fascistes dans le club tenu par un Américain aidant les réprouvés du Reich. Parmi eux, Victor Laszlo, résistant tchécoslovaque à l'annexion, qui est là pour gagner l'Amérique avec sa femme Ilsa Lund (Bergman).
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" Victor Laszlo ? " s'étonne Humphrey Bogart. " C'est la première fois que je vous vois impressionné ", lui rétorque le capitaine Renault. " Il a impressionné la moitié du monde ", se justifie alors " Bogey ", alias Rick Blaine, patron du Rick's Café Américain, à Casablanca. C'est là, à ce moment précis que cela s'est passé, " c'était pas l'année dernière, c'était pas à Marienbad ", mais c'est à ce moment précis qu'ils ont entendu ce nom pour la première fois. Sonia Dronnier, qui regarde ce soir-là Casablanca chez Lou Deprijck, ne sait plus qui précisément l'a lancée mais la conclusion a été : " Viktor Lazlo, voilà un bon nom ! Une fille qui porte un nom d'homme, cela interpelle. " Lou Deprijck, qui est déjà à ce moment-là un des plus grands filous de l'histoire de la variété, vient une fois encore d'inventer de toutes pièces un concept recyclant un mythe déjà bien usé. Difficile de trouver meilleure inspiration que celle du film de Michael Curtiz, tourné et oscarisé pendant la Seconde Guerre mondiale. Considéré comme un des plus grands films de tous les temps, Casablanca est un mythe. Et tout n'y est que mythe et trompe-l'oeil : le couple que ne forment plus l'immense Bogart, incarnation paradigmatique du cinéma hollywoodien, et la jeune Ingrid Bergman, qui y devient une star mondiale ; le standard jazz As Time Goes By qui, contrairement à ce que tout le monde croit, n'a pas été écrit pour l'occasion ; la fameuse réplique " Play it again, Sam " qui, contrairement à ce que tout le monde prétend, n'est jamais prononcée de tout le film ; le noir et blanc sublime et l'ambiance moite du décor de carton-pâte de ce Casablanca d'opérette, protectorat français administré par Vichy, qui accueille nazis et fascistes dans le club tenu par un Américain aidant les réprouvés du Reich. Parmi eux, Victor Laszlo, résistant tchécoslovaque à l'annexion, qui est là pour gagner l'Amérique avec sa femme Ilsa Lund (Bergman). Toujours au-delà des apparences, il existerait, confie Viktor-Sonia, une raison inconsciente à ce choix de nom de scène asexué mais pourtant pas a-sexy : " Il y a une dizaine d'années, j'ai pris conscience que mon éducation m'avait fait croire que les femmes n'avaient pas un grand rôle dans cette société et que, pour atteindre les sommets, il fallait porter un nom d'homme. Mes parents ont eu deux filles, ils rêvaient d'avoir un garçon. Une revanche puisque, dans Casablanca, Victor Laszlo est celui par qui tout arrive et qui... emporte la mise à la fin. " Alors voilà, trente-cinq ans plus tard, Sonia Dronnier s'appelle toujours Viktor Lazlo. Un nom qui aurait pu se révéler lourd à porter le jour où la chanteuse glamour s'est transformée en auteure de romans. " C'est devenu très vite une question quand j'ai commencé à écrire, oui, et à espérer être publiée : pour tout dire, le premier éditeur qui a lu mon premier roman, chez Albin Michel, ne savait pas que j'étais une femme. Quand on lui a dit que Viktor Lazlo, c'était cette chose qui chantait d'une voix suave dans un fourreau, il est tombé des nues. En réalité, c'est une fausse question puisqu'avec Internet, on sait de toute façon qui vous êtes en dix secondes. " Parlant d'écriture, on pourrait passer en un clin d'oeil de Viktor Lazlo à Victor Hugo par simple goût de l'allitération. Cela n'aurait évidemment pas beaucoup de sens. Seulement voilà, nous sommes sur la plus belle place de Paris, la place des Vosges, où habite Viktor-Sonia et, là, à quelques mètres, on visite la maison qu'habitait Hugo. Comme nombre d'écrivains (Gauthier, Sévigné, Bossuet, Colette, Daudet, Simenon) et de musiciens (Couperin, Charpentier), il a emménagé ici juste après avoir publié Notre-Dame de Paris. Musique et littérature, on n'en sortira pas. C'est pourtant bien loin de l'ancienne place Royale que le puzzle métissé de Viktor Lazlo a pris forme. L'auteure-chanteuse a mis longtemps à comprendre d'où elle venait. Née en Bretagne, elle a grandi en Belgique avant de faire le tour du monde. Mais le creuset, c'est les Caraïbes. " Les Caraïbes sont multiples par essence. Peuplées, après l'arrivée de Christophe Colomb et l'extermination des Amérindiens, d'Européens, d'Africains, d'Indiens d'Inde qui ont remplacé les Noirs dans les plantations après l'abolition de l'esclavage, de Syriens pour le commerce, de Juifs. Ce qui est caractéristique de la Caraïbe, c'est qu'on ne sait jamais de quoi on est constitués. Pour plusieurs raisons : on ne peut pas remonter loin dans l'arbre généalogique dès le moment où on a des esclaves comme aïeux. Aussi loin que je puisse remonter, mon arrière-grand-mère est née esclave en Martinique (mon père est martiniquais, un chabin (NDLR : métis issu de parents métis), éclairci parce que les Antillais éprouvent comme une nécessité de se blanchir pour s'intégrer à la société française ; ma mère est née à Grenade, autre île des Antilles, mais britannique elle, d'une mère grenadienne et d'un père irlandais. " Ce ne sont que les premières pièces du puzzle. Au passage, on apprend que Maurice Bishop, le premier ministre grenadien dont le renversement et l'assassinat ont provoqué l'intervention américaine sur l'île en 1983, est le cousin germain de sa mère. Ce qui ne nous explique toujours pas comment, des Caraïbes, la vie de Sonia a débuté en des lieux aussi improbables, vu de Fort-de-France, que Lorient, dans le Morbihan, où elle naît, ou Mol, en Campine anversoise, où elle grandit. C'est qu'en bon Français, son père vise une carrière dans l'aéronavale, cap donc sur la base bretonne de Lann-Bihoué. " A l'époque, c'était presque une règle tacite qu'une personne de couleur ne pouvait faire carrière dans l'armée française. Il est parti à Paris faire des études d'électronique et c'est comme ça qu'il s'est retrouvé orienté vers le Centre d'études nucléaires du Marché commun (NDLR : actuellement Centre d'étude de l'énergie nucléaire) qui venait d'être créé... à Mol autour de deux réacteurs nucléaires de recherche, les deux premiers du pays. " C'est donc là, aux confins des provinces d'Anvers, du Limbourg et des Pays-Bas, que la petite Sonia va passer sa jeunesse. Protégée. Pour répondre aux besoins du Centre d'études nucléaires, la troisième école européenne de Belgique a été aménagée dans un bois où habitent aussi les familles, l'Europawijk. " Enfant, je ne sais ni d'où je suis ni d'où je viens, je vis comme n'importe quelle petite fille qui se retrouve dans un lieu où elle va à l'école avec ses copines. J'ai beaucoup aimé la campagne campinoise, j'ai commencé à y peindre. Je prenais mon vélo et j'allais installer mon chevalet dans la campagne. Je vivais dans un milieu international. La première fois que j'ai entendu parler flamand, c'était à l'hôpital ! Plus tard, j'ai commencé à partir à mobylette dans les bistrots du coin. En fait, je ne sortais de là que pour aller faire des courses à Anvers avec mes parents, puis aller avec mes copains une fois par mois faire des provisions de disques de Genesis, Yes, America, à Eindhoven. " Dans ses souvenirs, du plus haut qu'elle remonte, Viktor Lazlo a toujours su qu'elle partirait vers les arts. " Je l'écrivais à 13 ans dans mon journal intime : je voulais pratiquer tous les arts. Mon père en était persuadé depuis qu'à 7 ans, j'avais ramené une gouache à la maison, il nous présentait ma soeur et moi comme "la matheuse et l'artiste". Très vite, j'ai été marquée par la musique. Mon père était passionné par le Concours Reine Elisabeth, il rêvait que sa fille suive cette voie. Il m'a inscrite au violon à 6 ans et j'ai adoré ça alors que ma soeur a abandonné immédiatement. J'étais vraiment très bonne dans ce registre, j'aimais être sur scène. J'avais avec mon père une relation oedipienne, je voulais lui faire plaisir. Il y a toujours eu du jazz aussi à la maison, mais je ne découvrirai la musique caribéenne que bien plus tard parce que mon père, à force de vouloir s'intégrer, a eu tendance à oublier ses origines. Un jour, sur le port d'Anvers, quelqu'un l'a apostrophé, il s'est retourné et lui a répondu en flamand. Alors que cette personne lui avait parlé en créole ! Là, il s'est rendu compte qu'il y avait un problème et a fait un retour vers ses origines, il a fait entrer un peu de créolité dans la maison, on est allés aux Antilles en vacances. " A 16 ans, l'artiste en herbe quitte sa Campine profonde pour Bruxelles. Elle veut entrer à l'Académie des beaux-arts. " Je ne comprends toujours pas pourquoi mais je me suis inscrite par erreur en peinture monumentale ! Ce qui ne m'intéressait pas du tout. Je ne pouvais pas changer et je me suis emmerdée dans un atelier à regarder une toile que je ne voulais pas peindre. Avant cela, j'avais réussi l'examen d'entrée aux Arts décoratifs à Paris. Mes parents avaient accepté que je vive à Paris à condition d'habiter chez ma copine d'enfance, en banlieue. Mais elle a disparu du jour au lendemain sans que je la revoie et je suis rentrée en catastrophe à Bruxelles. " Au bout du compte, ce sera l'ULB, en histoire de l'art. Elle décrit Bruxelles comme la ville de " toutes (ses) premières fois ", qu'elle chante encore dans son dernier album, Woman, admettant que " passer après Brel et Annegarn, ce n'est pas simple. " Bruxelles, ville où tout sera possible mais où tout aurait pu mal tourner aussi, lâche-t-elle avec quatre décennies de recul : " Je suis arrivée à Bruxelles à 16 ans, c'est jeune, j'ai profité de tous les instants de liberté que j'ai eus, j'ai fait toutes les expériences possibles et imaginables, j'ai été très loin dans le risque et la mise en danger de mes protections, j'aurais pu être ensevelie, j'ai eu beaucoup de chance. A un moment, je me suis passionnée pour Billie Holiday, j'ai fait un livre et un spectacle sur elle (NDLR : My name is Billie Holiday), je me reconnaissais en elle, je crois que j'aurais pu finir comme elle sauf que je n'étais pas une femme noire des années 1930 dans un pays ségrégationniste. Jusque-là, j'étais dans mon bois, quelque part entre Mol et Geel. D'un coup, c'était la liberté, je me suis rendu compte de ma différence, du racisme, alors que je vivais dans un milieu international, protégé. Et c'est à Bruxelles que j'ai rencontré tous mes amis, souvent par hasard des juifs polonais, je m'identifiais à leur histoire, ce qui a donné mon dernier livre, Les Passagers du siècle. " Sonia est belle à tomber, elle a plein de talents artistiques à son arc mais... rien de très précis à faire. Bruxelles, bien avant Paris, saura les repérer. C'est dans la capitale que la gamine va devenir chanteuse et mannequin. Un mot qui la fait s'esclaffer. " Quand on lit que j'étais mannequin dans des bios sur le Net, on enjolive considérablement les choses. En fait, je défilais en portant des horreurs dans des salons en Allemagne ou sur les podiums des braderies de la côte belge ! C'est ça que j'ai fait, je n'étais pas Naomi Campbell, c'était des petits boulots. Un an plus tard, en revanche, la représentante de Chantal Thomass m'a repérée à Bruxelles et, là, je suis partie à Paris, mais pour une saison en tout et pour tout. " Viktor Lazlo affirme avoir " toujours été celle qui prenait une guitare et chantait dans les soirées, je faisais des petits concerts folk avec un ami dans les cafés en reprenant du Joan Baez. " Mais c'est léger pour envisager, ce que d'ailleurs elle n'a jamais fait, une carrière de chanteuse à succès. Il faudra un nouveau hasard. " J'étais inscrite dans une agence de mannequins qui appartenait à Gordon Edwards, un Américain qui était persuadé que je savais chanter. Une nuit, au Mirano, je suis en train de danser et Edwards me présente à un certain Lou, qui portait son fameux chapeau mou et à qui il glisse : "This is a great singer". Il ne m'avait jamais entendu chanter ! Tout de suite, on s'est très bien entendus. " La version racontée par Lou Deprijck présente moins de glamour et ressemble au personnage - même si elle est fidèle factuellement : " Elle portait une minijupe, elle avait de très longues jambes et un beau cul. Je lui ai demandé si ses capacités vocales correspondaient à celles de ses jambes. Elle m'a dit d'aller me faire voir. J'ai su qu'on avait un truc à faire ensemble. " Lou Deprijck. Un poème, une espèce d'incarnation par l'absurde de ce que l'on appellerait aujourd'hui l'esprit belge où l'on ne sait jamais très bien où se situe le curseur entre le génial et le grotesque. Son feutre mou, sa moustache, ses chemises à fleurs, sa pompe à bière dans sa petite maison sur la place du village où l'on joue à la balle pelote, son accent d'ici qu'aucun voyage n'effacera, sa villégiature à Pattaya, rapprocheraient en effet plus le producteur Francis De Pryck (de son vrai nom) du vendeur de frites à 2,5 euros avec andalouse à la kermesse du Midi que de George Martin ou Jacques Canetti. Mais, comme on l'a déjà épinglé, Lou Deprijck est aussi et surtout un fieffé malin doté d'un pif incroyable dès qu'il s'agit de faire du fric avec des chansons pour camping à côté desquelles Patrick Sébastien pourrait prétendre au Nobel de littérature. Un peu comme son voisin de Picardie wallonne, Marcel De Keukeleire ( Brasilia Carnaval, La Danse des canards, Born To Be Alive), mais avec une bonne dose de culot et de 32e degré en plus, ce fonctionnaire en congé de la Régie des télégraphes et téléphones, venu du glam-rock, obsédé de musique brésilienne et allié à un ex-Wallace Collection, collectionne alors les exploits internationaux au format 45-tours. Il est tout de même parvenu, sous le nom de Two Man Sound, à fourguer de la musique brésilienne ( Copacabana, Charlie Brown, Brigitte Bardot, Disco Samba) par palettes à toute l'Europe... et l'Amérique latine (deux millions d'exemplaires, dont la moitié de pirates, rien qu'au Mexique) en lui faisant croire qu'elle était produite à Rio et non à Bruxelles. A faire croire aux hit-parades à l'existence d'un groupe de ska-reggae belge, Lou and The Hollywood Bananas ( Kingston, Kingston, Dans les petites rues de Singapour), alors que c'était surtout le prétexte à faire asseoir sur ses genoux des bombes genre Helena Lemkovitch. Et surtout à décrocher la timbale planétaire la plus invraisemblable de l'histoire des charts en faisant croire au punk Roger Jouret devenu Plastic Bertrand qu'il était chanteur et qu'il toucherait des royalties sur Ça plane pour moi avant de finir par complètement entuber le bonhomme en jetant ses pistes vocales à la poubelle pour vendre au monde entier sa seule voix quatre albums durant ! Du grand, grand art. " Lou m'a demandé de fermer ma gueule en échange de 0,5 % des droits, en me promettant qu'il ferait avec ma voix une nouvelle version. Ce qu'il n'a jamais fait, bien sûr, mais je n'ai plus le droit de le traiter d'escroc sinon il m'attaque en justice ", racontera Plastic des décennies plus tard. Avec Viktor Lazlo, cela aurait pu se passer de la même manière ; seulement voilà, elle était une femme, sublime, et l'ami Lou avait sans doute bien plus de mal à ne pas bander, pour parler comme le conseiller communal de Lessines, devant Sonia que devant Roger. " J'ai résisté à Lou. Lui, son idée, c'était que je sois un de ses Bananas : c'était hors de question. J'ai accepté de faire les choeurs en studio mais les Bananas faisaient semblant de chanter sur scène. " Cherchez sur Google Casanova, un des derniers hits de Lou & The Hollywood Bananas et écoutez : c'est bel et bien Viktor Lazlo dont le nom n'est jamais apparu sur aucun disque jusque-là et qui est ici en " guest-star ", chantant derrière Lou ce qui est tout de même une reprise de Oh ! Look At Me Now, créé en 1940 par Frank Sinatra, et adapté par Jay Alanski (auteur des premiers Lio et donc de Banana Split). Après cette première apparition vocale, Alain Chamfort lui offre son premier 45-tours après l'avoir rencontrée aux côtés de Lou sur... le Train des jouets de RTL Télévision (future RTL-TVI) : le délicieusement suave Backdoor Man, qu'il a composé pour le film A mort l'arbitre, de Jean-Pierre Mocky. " Je ne comprenais pas que je me faisais déjà exploiter par Lou jusqu'au jour où, pour mon anniversaire, il m'emmène en studio pour me faire écouter les backings de Pleurer des rivières. Il me dit : "Bon anniversaire. Et maintenant chante." Le cadeau d'anniversaire a été pour lui puisqu'il s'est fait un paquet de fric avec cette chanson. " Pleurer des rivières n'est autre que la version française d'un immense standard du jazz, Cry Me A River, popularisé par Julie London et ici adapté par Boris Bergman qui, comme Alanski, a explosé début des années 1980, avec les tubes de Bashung. La mayonnaise prend assez vite, en Belgique, puis en France et dans les pays voisins, avec des albums différents selon les marchés. Un album essentiellement en anglais, She, produit par un certain JP Hawks - qui est évidemment un nouveau faux-semblant signé Lou DP - et un EP en français avec l'inoxydable parlé-chanté Canoë Rose de Bergman. Un vrai carton simultané à celui d'une certaine Sade qui vient de débouler sur la scène mondiale avec une voix et un physique aussi ravageurs. " Si j'avais été anglaise, on aurait comparé Sade à moi, mais comme c'était un album belge, il n'a pas eu le même impact mais vous pouvez vérifier, mon premier album est antérieur de peu à celui de Sade. " A la sortie anglaise de l'album de la chanteuse franco-belge, un sticker précise : " The intriguing new star from Europe in her debut album. " Le coup est parfait : non seulement, Viktor Lazlo triomphe mais Lou a imposé une image fantasmatique. De la jeune métisse, il a fait une Sophisticated Lady dans la version Ella Fitzgerald / Sarah Vaughan / Billie Holiday, l'inscrivant, musicalement, dans un imaginaire qui est moins celui du jazz (même si elle est entourée en studio des meilleurs musiciens belges, y compris David Linx, Pierre Van Dormael et Toots Thielemans) que celui de ce que les disquaires appellent alors la " variété internationale ", où l'on trouve encore les crooners et les actrices de l'âge d'or de Hollywood. Visuellement, pochettes de 33-tours, robes Mugler et clips ramènent à Rita Hayworth (elle reprend Put The Blame On Mame), Julie London, Marlene Dietrich. " Lou a toujours le cul entre deux chaises : la solution de facilité - ce qu'il faisait - et là où il voulait aller - ce qu'il m'a fait faire. Son univers à lui, c'était les divas des années 1940-1950. Mais, moi, j'ai vite rué dans les brancards parce que je n'avais pas l'intention de vivre corsetée dans cette image. Ce sera la rupture assez rapide après quatre, cinq ans. J'en avais marre de porter ces robes glamour des années 1950-1960, assez qu'il coupe au mixage tout ce que j'improvisais et essayais d'apporter de nouveau, qui ne correspondait pas à l'image qu'il avait façonnée de chanteuse policée de grand hôtel international. Je déteste être enfermée. " Bref, " se dire qu'on n'était pas vraiment faite pour le rôle " (Canoë Rose).A ce stade, un autre personnage important doit être ici évoqué, qui semble dénoter dans notre histoire : Guy-Bernard Cadière. Célèbre médecin chef de l'hôpital Saint-Pierre à Bruxelles, il est aujourd'hui connu du grand public pour avoir inventé la chirurgie laparoscopique mais, surtout, pour travailler une semaine tous les mois et demi depuis des années avec son ami Denis Mukwege, " l'homme qui répare les femmes ", à Panzi (RDC) à la reconstruction des organes génitaux des jeunes filles victimes de viols et d'excisions. Un combat dans lequel s'est impliqué Maxime Le Forestier, rencontré dans une " autre vie " et avec Viktor Lazlo comme point commun (ensemble, les deux hommes lui ont écrit un morceau pour l'album Club Désert, en 1989). Celui que l'on appelle alors Guybert Cadière a pris, dès le début de sa carrière, une place considérable dans la vie privée et professionnelle de Sonia, devenant le directeur artistique de la petite bande et le compositeur d'un certain nombre de chansons de Viktor. Avec un autre saxophoniste, Claude Bofan, il avait eu un petit groupe de reggae, Seven Roots, pour lequel, comme Khadja Nin, elle a fait des choeurs. Cadière est alors interne - " Je faisais la garde avec lui la nuit et l'accompagnais parfois en salle d'op. " Emporté par le succès de Viktor Lazlo, Cadière mène une vie de folie : journée à la clinique, gestion de la tournée, direction artistique, soirées sur la route pour une télé en Hollande (ou parfois trois dans la même soirée à Paris) ou un concert en Allemagne et retour dans la nuit - tout en développant une leucémie. Le succès de Canoë Rose a transformé Viktor Lazlo en monstre sacré : " Là, je vais toutes les semaines faire les télés françaises, je mène une vie de star, limousines, hôtel sur les Champs-Elysées, mais je ne me rends même pas vraiment compte que c'est parce que je vends beaucoup de disques. Parce que vous pensez bien que Lou ne me dit pas que je vends beaucoup de disques. Avec le recul, je n'ai aucun ressentiment son égard, ce qui est passé est passé. " Bien que parisienne d'adoption, la chanteuse décrit ces quelques années par " volle gas " : " Cette époque correspond à l'âge que j'ai et au désir que j'ai d'être toujours en mouvement, je sors d'un avion pour entrer dans un autre, les valises ne me suivent même pas, les messages m'attendent dans les aéroports, c'est une époque où je n'ai pas envie de me fixer, je vis les années 1980 dans ce qu'elles ont de plus intéressant, j'arrive dans le milieu parisien de la mode, de l'art, je m'éclate totalement. Alors, quand ça diminue, dans les années 1990, je ne m'en rends même pas compte parce que je pars vers d'autres choses, un succès énorme en Allemagne, du cinéma, des feuilletons pour la télé française. " Entre-temps, sur disque, elle a aussi rallié à ses côtés des stars comme Bernard Lavilliers, Chris Rea, James Ingram. Et puis Gainsbourg. " C'était le top, racontera Cadière au Soir : comme il vivait la nuit, je partais le soir à Paris le rejoindre ; on jouait ensemble et puis je rentrais au petit matin à Saint-Pierre en voiture. " Il faut voir Springtime in Bourges, le documentaire commandé en 1987 par le Printemps de Bourges, qui fête ses 10 ans, à un Gainsbourg plus Gainsbarre que jamais (il ne lui reste plus que quatre ans à vivre). L'affiche est hallucinante : Jerry Lee Lewis, Chet Baker, Ray Charles, Charles Trenet, John McLaughlin, Alpha Blondy, Paolo Conte, Murray Head, Johnny Clegg, Kassav', Jane Birkin, William Sheller, Rita Mitsouko, The Pogues, The Communards et même Pierre Desproges. Gainsbourg passe d'un concert à l'autre, filme comme un fan. Il s'attarde sur Viktor Lazlo, plus craquante que jamais parce que totalement négligée, chantant Breathless avec seulement une casquette de marin et un petit pull brun. Arrive alors une des scènes les plus croustillantes de l'histoire de la chanson : il faut imaginer, même si c'est un peu dur, le choc entre deux obsédés, deux faiseurs de stars et de tubes au nez creux, mais deux types absolument aux antipodes tant musicalement que sur tout le reste, bref un Gainsbourg et un Lou. Il faut aussi écouter Viktor Lazlo raconter l'événement : " C'était sous un chapiteau de 6 000 places avec moi sur scène en train de répéter avec mes musiciens. Gainsbourg entre et me filme pour son doc, je suis en short, lunettes, pieds nus et les cheveux en bataille. Et là, furieux qu'il filme ça, le Lou national déboule et engueule Gainsbourg comme du poisson pourri en lui criant cette phrase dingue : "J'ai payé des millions de dollars pour faire d'elle une star !" Quand j'ai voulu une chanson de Gainsbourg, je crois que c'est Guybert qui lui a demandé, c'est peu dire qu'il était heureux de faire la nique à Lou ! " Amour puissance six (musique de Cadière, paroles de Gainsbourg) est du Gainsbarre pur jus, allitérations en x et paroles X, pré- Tandem avec Vanessa Paradis. Quand celle-ci crève l'écran en 1987, la dernière référence en matière de lolitas chanteuses était... Sandra Kim. On a fait du chemin, heureusement, mais voilà quand même que le 9 mai 1987, à cause de cette gamine, un demi-milliard de téléspectateurs découvrent Viktor Lazlo en robe Mugler, chantant Breathless depuis le palais du Heysel. " Je n'avais jamais regardé l'Eurovision et puis, d'un coup, je me trouve plongée dedans jusqu'au cou. C'est l'idée de la RTBF de me demander de présenter cette soirée. Je ne savais pas dans quoi je mettais les pieds, je me suis farcie dix ans d'Eurovision en cassette, j'ai pris des cours de diction avec un professeur du conservatoire. A l'époque, je jouais le jeu du glamour parce que c'était beau et puis, parce que quand on est choisie, c'est agréable, même si ce n'est pas forcément là que je voulais aller. Ma vie a toujours balancé entre le choix qu'on fait de vous et le vôtre, je suis très reconnaissante aux gens de me choisir. " " Pour moi, la chanson a été une carrière mais cela ne devait pas être la seule de ma vie. J'ai su cela très jeune. La carrière que j'ai eue correspond totalement à ce que j'espérais, même si j'ai disparu des radios et des télés. Certains artistes parlent de traversée de désert, moi les gens doivent croire que je suis morte alors. Pourtant, je suis dans ma vie et j'y suis bien. " Et cela sans doute, grâce à l'écriture. " J'écris tout le temps depuis toujours, j'ai écrit ma première nouvelle à 12 ans, je venais de lire Maupassant et je me suis dit que je pouvais faire la même chose. " Il est probable qu'une majorité du public a perdu de vue Viktor Lazlo depuis les années 1990. Aujourd'hui, elle avouerait que la littérature supplante tout. Il lui a pourtant fallu du temps pour y venir. Quand on lui demande ses chocs littéraires, elle répond en vrac Etty Hillesum (" à 10 ans ! "), Dostoïevski, Duras, Sagan, Bernhard, Morrison, Pessoa. Un jour, relève-t-elle, " j'ai décidé qu'il y avait urgence : j'ai appelé Manuel Carcassonne, directeur littéraire de Grasset, parce qu'une amie m'avait conseillé de m'adresser à lui et que j'avais des tonnes de Grasset dans ma bibliothèque. Je lui ai demandé de me recevoir en disant : "C'est une question de vie ou de mort !" Il était intrigué et m'a reçue, m'a demandé 50 pages d'une histoire puis répondu OK. Cela m'a suffi, je suis rentrée à la maison avec mon oui sous le bras et j'ai remis mon texte dans un tiroir ! Je n'y ai plus touché pendant dix ans, j'ai honte. " Claude Rappé, ancien animateur télé converti à l'écriture, lui propose de rédiger sa biographie, elle refuse, arguant qu'elle est assez grande pour le faire elle-même si cela doit se faire. Surpris que la chanteuse écrive elle-même, il lit ce qui traîne dans le tiroir de Lazlo, lui dit que ça lui rappelle Sagan et lui conseille de reprendre le manuscrit. N'osant plus s'adresser à Grasset (par qui elle est désormais éditée), elle sollicite Albin Michel en pensant à Amélie Nothomb ou Eric-Emmanuel Schmitt. Banco. Avec un nom masculin qui lui a permis d'imposer sa féminité sans ambiguïté. Que l'on regarde sa discographie, de son premier album, She, à son dernier, Woman, on ne voit que des femmes. Mieux encore : si on aligne les titres de ses romans - My name is Billie Holiday, La Femme qui pleure - ou l'identité de ses personnages principaux - en plus des deux précédentes, Alma Sol dans Les Tremblements essentiels, la princesse africaine Yamissi vendue comme esclave à Cuba par un juif polonais dans Les Passagers du siècle - on ne peut qu'être saisi de ne croiser que des femmes puissantes, écrirait Marie NDiaye, et que toutes ces femmes soient un peu Viktor Lazlo. " L'écriture naît de mes angoisses, comme dit Martin Amis, je ne vais pas écrire 50 nuances de Grey ou les Confessions d'une accro du shopping. Billie Holiday, cela a été un tel choc quand je l'ai découverte que j'ai mis dix ans à m'en remettre. La Femme qui pleure est très autobiographique, en tout cas nourri de moi, mais la mère y tue son enfant, pas moi ! Alma Sol est une chanteuse caribéenne et Yamissi réunit à la fois mon ascendance esclave et mes amis juifs rencontrés à l'ULB. Le point commun entre elles, c'est que ce sont des résistantes. Une femme qui survit est une résistante. Le jour où Simone Veil est entrée au Panthéon, j'ai pleuré ; le soir même, je donnais une conférence autour de mon livre au Mémorial de la Shoah... " C'est que Les Passagers du siècle relève un défi presque tabou en France, celui de réunir deux tragédies, la traite négrière et la Shoah. Risqué : André Schwarz-Bart, auteur du capital Dernier des Justes, s'y est cassé les dents avec sa femme guadeloupéenne, Simone, lorsqu'ils ont écrit Un plat de porc aux bananes vertes dans les années 1970. " J'ai eu peur, je me suis demandé d'où viendrait le feu. Dieudonné ? C'est des gens comme ça qui m'ont donné envie d'écrire contre la concurrence mémorielle, ceux qui opposent deux mémoires entre lesquelles il y a plus de ponts que de différences. Dans le métro, un Africain m'a raconté avoir été agressé par une vieille dame qui lui avait dit : "Il faudrait brûler les Noirs avec les Juifs." " Au fond, Victor Laszlo, dans Casablanca, combattait le nazisme ; Viktor Lazlo rend justice à ses victimes. Actuellement, elle écrit la " suite " de ce roman salué par la critique et bien accueilli par les sentinelles des mémoires. Elle fait aussi le lien avec le drame des réfugiés de 2018, " je parle de l'errance des populations obligées de partir de chez elles et de comment se reconstruire dans le déplacement. " En trois mois, au début 2018, Viktor Lazlo a sorti un nouvel album et un nouveau roman. Le premier est passé inaperçu, le second pas. " Jusqu'ici, j'étais la chanteuse qui fait des livres ; désormais, on me regarde comme l'écrivaine Viktor Lazlo, cela change tout. "Par Jean-François Lauwens.