Episode 1 - OÙ UNE BAFFE HISTORIQUE SIGNE LA MÉTHODE KLARSFELD

Ils ont aujourd'hui 81 et 84 ans et ont passé le confinement dans l'appartement de leur fils Arno, à Paris, rue La Boétie. C'est aussi le cabinet familial : le père, le fils, la fille Lida, tous sont avocats. " Les survivants de la Shoah sont quand même armés : ils ont connu des épreuves quand ils étaient enfants. On a été traqués, confinés pendant la guerre. Donc, on a cette structure mentale qui nous permet de ne pas trop souffrir du confinement ", signale Serge, interrogé sur France Info. " Si nous n'avions pas fait ce qu'on a fait, ça ne serait pas drôle d'être vieux ", ajoute Beate pour Le Vif/L'Express. De tous leurs coups d'épate, c'est la gifle que Beate préfère. Son acte fondateur.
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Ils ont aujourd'hui 81 et 84 ans et ont passé le confinement dans l'appartement de leur fils Arno, à Paris, rue La Boétie. C'est aussi le cabinet familial : le père, le fils, la fille Lida, tous sont avocats. " Les survivants de la Shoah sont quand même armés : ils ont connu des épreuves quand ils étaient enfants. On a été traqués, confinés pendant la guerre. Donc, on a cette structure mentale qui nous permet de ne pas trop souffrir du confinement ", signale Serge, interrogé sur France Info. " Si nous n'avions pas fait ce qu'on a fait, ça ne serait pas drôle d'être vieux ", ajoute Beate pour Le Vif/L'Express. De tous leurs coups d'épate, c'est la gifle que Beate préfère. Son acte fondateur. Berlin, 7 novembre 1968. La séance de clôture du congrès annuel de la CDU, le parti chrétien de centre-droit, est présidée par le chancelier Kurt Georg Kiesinger, l'homme fort de l'Allemagne de l'Ouest. Kiesinger ? L'homme qui fut responsable de la propagande radiophonique du Reich vers l'étranger. Beate Klarsfeld, 29 ans, s'invite au meeting, en se faisant passer pour une journaliste, avec l'aide d'un photographe du Stern qui lui prête sa carte de presse. Bloc-notes à la main, elle déjoue les services de sécurité, descend d'un pas décidé les travées de " l'huître enceinte ", surnom de la Kongresshalle bordant la Spree. Elle s'approche de Kiesinger, crie " Nazi, nazi ! " et le gifle à toute volée. Il se tient l'oeil, un médecin accourt. Avant d'être interceptée, Beate l'entend dire : " Est-ce que c'est la Klarsfeld ? " Stupeur générale, nuée de journalistes, arrestation immédiate, un an de prison ferme finalement ramené, en appel, à quatre mois avec sursis. Pas d'images filmées et très peu de photos racontent ce moment. " C'était la gifle de la jeunesse allemande contre la génération des nazis, de la fille contre le père ", raconte Beate Klarsfeld dans Mémoires (1). Un geste symbolique, humiliant, pour dénoncer un scandale - l'occupation des hauts postes par des ex-nazis. Un geste préparé, qui deviendra une méthode, la méthode Klarsfeld : s'enchaîner aux arbres, briser les vitres de l'usine d'un ancien nazi, perturber les obsèques d'un autre... Le barouf comme moyen de pression. Et c'est Beate qui s'en charge. C'est elle qui occupe le terrain, elle est l'héroïne, la pro de l'agit-prop (façon Pussy Riot ou Femen). Serge, lui, nourrit l'action. Il exploite les archives de la période vichyste et de l'administration nazie, documents qui n'intéressaient pas grand monde à l'époque, et fournit des preuves formelles aux juges et aux journalistes. Elle agit " au nom des Allemands ", pour prouver au monde la conscience et la volonté démocratique de ses concitoyens ; lui " au nom des juifs ". " Mais il n'y avait pas de hiérarchie entre nous ", nous assure Serge Klarsfeld. A l'époque, cela fait déjà huit ans que Beate a rencontré Serge. A Paris, le 11 mai 1960, le jour où les services secrets israéliens capturent Adolf Eichmann en Argentine. Comme un écho à leur destin. Elle, 21 ans, jeune fille au pair et secrétaire bilingue de l'Office franco- allemand, prend son métro Porte de Saint-Cloud. Lui, 24 ans, étudiant à Sciences Po, après avoir bouclé l'histoire à la Sorbonne, a toujours vécu dans ce quartier. Il a alors pour seule ambition la lecture complète des oeuvres de Stendhal et de Balzac. Il a une chevelure noire et un complet prince-de-galles. Elle a un visage clair et une robe bleue serrée à la taille. Pure scène de drague. " Vous êtes anglaise ? " Raté, elle est allemande, éduquée dans le protestantisme, fille unique d'un soldat de la Wehrmacht et d'une mère qui fait des ménages. Beate rejette tôt les valeurs traditionnelles allemandes incarnées par les trois K, " Kinder, Küche, Kirche " (enfant, cuisine, Eglise), et étouffe dans cette Allemagne silencieuse des crimes nazis. Fuir Berlin, son ambiance sinistre, son milieu étriqué, vite, dès sa majorité, à 21 ans. Sans diplôme, elle file à Paris au printemps 1960. Serge est juif, né en Roumanie, survivant de la Shoah, orphelin d'un père, Arno, raflé sous ses yeux à Nice et gazé à Auschwitz-Birkenau. Dans la nuit du 30 septembre 1943, les SS cognent à la porte des Klarsfeld. Arno réussit à cacher sa femme et ses deux enfants dans une penderie à double fond, puis se livre, sacrifiant sa vie pour la leur : cet acte a" donné un sens à ma vie ", comme Serge l'écrivit plus tard. Cette rencontre impossible sert de déclencheur. Avec Serge, Beate, ignorante sur l'histoire de l'Allemagne, apprend ce qu'a été le nazisme et la Shoah. " Dès que l'on sait, on ne peut plus fermer les yeux. Je n'ai pas été animée par la culpabilité mais par la responsabilité morale et historique ", dit-elle. Il l'ouvre à l'art, la poésie, la lecture, les idées... Avec Beate, Serge prend conscience de sa propre passivité. " Elle m'a réveillé ", confie-t-il au Vif/L'Express. Difficile de dire qui a engendré l'autre dans ce duo fusionnel. Mais ils n'étaient pas des militants. Ils se marient en 1963. Leur activisme mettra encore trois ans à couver. Pour elle, le détonateur sera, en décembre 1966, la lecture, dans Le Figaro, du curriculum vitae de Kurt Kiesinger, candidat au poste de chancelier en RFA. Elle découvre son passé nazi. Elle publie alors trois articles dans Combat et est renvoyée de l'Office franco-allemand pour la jeunesse. Dès lors, son énergie à débusquer l'amnésie devient inépuisable. L'engagement de Serge trouve son origine ailleurs. En 1965, la naissance de leur fils, Arno, marque une étape décisive. " J'ai senti une grande absence ", poursuit-il. Il décide de se rendre en pèlerinage à Auschwitz. Il a presque toujours vécu en France. Ses liens avec les juifs et le peuple juif sont à peu près nuls ou fortement distendus. Mais à Auschwitz, il franchit une barrière invisible, se découvre irrémédiablement juif sur la rampe de Birkenau. " Mon identité juive, c'est la Shoah en arrière-plan et un indéfectible attachement à l'Etat d'Israël. " C'est là que son militantisme a commencé. Un militantisme de la mémoire, du coeur et des tripes. Serge se met alors au droit (il devient avocat en 1974), parce qu'il le fallait bien, pour une finalité entêtée, obsessionnelle : traduire en justice les criminels nazis impunis et leurs complices, voyant dans le tribunal le lieu de rachat. " Le jugement des criminels nazis a été la cause prioritaire de Serge, comme l'a été pour moi la campagne contre Kiesinger ", nous précise Beate. Leur coup d'éclat suivant représente l'exemple typique de leur action. En février 1971, alertés entre autres par un ami journaliste, Serge et Beate repèrent, à Cologne, Kurt Lischka, ancien chef de la Gestapo à Paris, responsable de la rafle du Vel d'Hiv (l'arrestation la plus massive de juifs réalisée en France, en juillet 1942). L'homme y coule des jours tranquilles et se trouve dans l'annuaire sous son vrai nom. Comme d'autres, à l'exemple de Heinz Röthke, chef des affaires juives de la Gestapo, qui mourra en 1968 sans avoir passé une heure en prison. Serge et Beate décident de se rendre dans la ville allemande. Ils le traquent, le filment. Ils vont le voir, lui montrent des documents accablants que Serge a dénichés et lui demandent de se constituer prisonnier. L'ancien nazi refuse. En mars 1971, Serge improvise une tentative d'enlèvement en plein jour, dans une rue de Cologne. Ils sont cinq : lui, Beate et trois amis. Ils attendent Lischka à l'arrêt du tram où celui-ci a l'habitude de descendre pour rentrer chez lui. L'homme mesure près de deux mètres, pèse plus de 100 kilos ; une masse de muscles. Avec une matraque, ses assaillants tapent en vain sur son crâne sans parvenir à l'assommer. " Ce pauvre Lischka ! Il ne réagissait même pas et il ne tombait pas, rien à faire. Finalement, on l'a laissé là ", avoue Beate. L'intervention de passants empêchera le kidnapping qui aurait dû permettre de le ramener en France, où il fut finalement condamné par contumace. Sur le plan opérationnel, c'est un fiasco. Politiquement, le succès est complet. Il s'agissait d'attirer " l'attention de l'opinion publique " pour contraindre le Parlement allemand à ratifier la convention franco-allemande du 2 février 1971, qui permettrait à la RFA de poursuivre les criminels de guerre nazis déjà condamnés par contumace en France. Leur plus bel exploit fut sans doute l'arrestation de Klaus Barbie. En 1972, ils démasquent l'ancien chef de la Gestapo de Lyon, qui a trouvé refuge en Bolivie sous le nom de Klaus Altmann. Condamné à mort deux fois en France, par contumace, il est responsable de la déportation des 44 enfants du pensionnat d'Izieu, et l'assassin et bourreau du chef de la Résistance française, Jean Moulin. Les Klarsfeld décident une fois encore, après que la Bolivie a refusé une demande d'extradition française, de l'enlever avec l'aide de Régis Debray et d'un certain Gustavo Sánchez Salazar, journaliste et militant de gauche. L'opération Barbie doit être suivie de son transfert rapide vers le Chili puis, par bateau, vers la France pour le livrer aux autorités judiciaires. Elle échoue. La dictature du général Hugo Banzer protège trop bien celui qu'elle a nommé au grade de colonel honoraire et auprès de qui elle sollicite des conseils. La France demande alors au gouvernement bolivien son extradition. En pure perte. Dix ans plus tard, tout change. Régis Debray est devenu chargé de mission à l'Elysée et Gustavo Sanchez Salazar a été nommé vice-ministre de l'Intérieur en Bolivie, chargé des questions de sécurité. C'est lui qui arrêtera Barbie et lui fera quitter la Bolivie pour la France. Il sera condamné à la prison à vie pour crime contre l'humanité en 1983. Les cibles prioritaires du couple sont d'abord les Allemands à la tête de l'appareil policier en France durant la Seconde Guerre mondiale. Ainsi, au côté de Kurt Lischka, Herbert Hagen (organisateur de rafles à Bordeaux puis à Paris) et Ernst Heinrichson, qui a participé à la rafle du Vélodrome d'Hiver en 1942, comparaissent devant la cour d'assises de Cologne. Puis, ce seront les petits et grands collabos français, dont les Klarsfeld gâcheront prioritairement la retraite au coin du feu : de Paul Touvier (fonctionnaire du régime de Vichy et chef du 2e service de la Milice, à Lyon) à Maurice Papon (secrétaire général de la préfecture régionale de Gironde, qui a supervisé l'arrestation puis la déportation de 1 600 juifs vivant dans la région). Il existe deux Serge Klarsfeld. D'un côté, le militant de la mémoire, du refus de l'oubli des crimes nazis, pugnace et provocateur. De l'autre, le Serge moins spectaculaire : l'historien, l'archiviste. C'est celui que lui-même préfère, se définissant plutôt comme " chasseur d'âmes juives disparues " que " chasseur de nazis ". Il publie, en 1978, Le Mémorial de la déportation des juifs de France puis, en 1994, Le Mémorial des enfants juifs déportés de France, deux livres-monuments, une oeuvre-vie. Pour chacun des 76 000 déportés, il retrouve des traces élémentaires de leur existence (éléments de biographie, photos), redonne nom et visage à ceux qui avaient été condamnés à n'être plus qu'un numéro. Il fallait, écrit Serge Klarsfeld, " individualiser la Shoah ", c'est-à-dire " expliquer que ce n'est pas six millions, mais 1 + 1 + 1... " Un travail qui revenait à l'administration française, mais qui ne fut pas fait. Pendant des années, il a ainsi arpenté inlassablement les archives, regroupé, recoupé les informations, photocopié des milliers de documents provenant notamment des camps, passé des petites annonces dans la presse, lancé des appels... La tâche fut colossale , un prix à payer : la paix de leur foyer, leurs enfants souvent confiés à la garde de leur grand-mère, leurs finances - le gouffre principal est longtemps le budget photocopies. Il existe également une autre Beate. Celle qui a voué sa vie à venger les fautes des pères, se donnant pour modèle Hans et Sophie Scholl, les frère et soeur qui ont fondé l'organisation étudiante La Rose blanche et qui furent décapités à Munich en 1943 pour avoir distribué des tracts antinazis . Le dernier texte des Scholl sera son impératif catégorique. " Une fois la guerre finie, il faudra par souci de l'avenir châtier durement les coupables pour ôter à quiconque l'envie de recommencer jamais pareille aventure, écrivaient-ils peu avant leur mort. N'oubliez pas non plus les petits salopards de ce régime, souvenez-vous de leurs noms, que pas un d'entre eux n'échappe ! " Mais il y a aussi la femme parfois insaisissable, indéchiffrable, qui est choisie, en 2012, par la formation d'extrême gauche Die Linke comme candidate à la présidence de l'Allemagne. Elle accepte, n'a aucune chance, le sait et... se dit elle-même ne pas être en phase avec le programme de la gauche radicale, parce qu'elle soutient Israël. Et alors qu'en France, elle soutient un président de la République conservateur, un certain Nicolas Sarkozy. Sans doute fallait-il y voir, contrairement à ce que Beate Klarsfeld prétend, une revanche à prendre. Car si d'innombrables distinctions lui ont été décernées, notamment aux Etats-Unis, en Israël et en France, elle n'en a jamais reçu en Allemagne. A l'époque, les demandes pour qu'elle obtienne la Bundesverdienstkreuz, la croix du mérite allemande, sont régulièrement rejetées. Ce n'est qu'en juillet 2015 que les époux Klarsfeld, âgés alors de 76 et de 79 ans, sont décorés par l'ambassadrice allemande à Paris. Ce jour-là, Beate s'en était amusée, racontant au Vif/L'Express que son mari l'avait rassurée : " Les Allemands te rendront hommage mais quand tu seras vieille ! ", confiant que cette distinction " symbolique venait tard ". " La France, patrie des Lumières et des droits de l'homme, terre d'accueil et d'asile, la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux. " Le 16 juillet 1995, Jacques Chirac, tout juste réélu à la présidence, prononce un discours historique. De 1944 à 1995, ses prédécesseurs, du général de Gaulle à François Mitterrand, désignaient l'Etat français de Vichy comme seul responsable. Le nouveau président rompt alors avec cette analyse de l'Etat français, reconnaissant qu'il y avait eu deux France, celle " qui n'a jamais été Vichy " et celle de Vichy, dirigée par un maréchal français et par un ex-Premier ministre français de la IIIe République. Donc Vichy, c'était aussi la France. Ce discours n'est pas arrivé de nulle part. Sans les Klarsfeld, il n'aurait pas existé, reconnaissent les historiens. Sur le plan historique, la déclaration leur doit tout, leurs années de militantisme, d'affaires juridiques historiques qui ont contribué à forger la notion de crime contre l'humanité en France, celles des Bousquet, Touvier et Papon, qui ont permis de propager dans les médias les éléments nécessaires pour changer la conscience collective de la société française sur la complicité de Vichy dans la solution finale. " Jusqu'au milieu des années 1980, il était écrit dans les livres d'histoire pour lycéens que les juifs en France avaient été arrêtés par les seuls Allemands alors que les trois quarts d'entre eux ont été arrêtés par des uniformes de Vichy ", analyse Serge Klarsfeld, lui qui n'a jamais su convaincre François Mitterrand, malgré des révélations sur son passé - notamment ses liens avec René Bousquet, organisateur de la rafle du Vel d'Hiv - d'adopter le point de vue de l'histoire. A3 ans, dans les manifs, le fiston jette des tomates. En 1970, un journal allemand publie une photo d'Arno (4 ans) dans les bras de sa mère Beate. En légende : " La mauvaise éducation du jeune Klarsfeld. " De sa petite enfance, il dit se souvenir (2) des arrivées en gare au petit matin, des longues attentes dans les aéroports et des séjours chez sa grand-mère, quand ses parents étaient " retenus " en prison ou au poste de police. Il a aussi grandi avec le cinéma américain (dont son père est un fin connaisseur), où le héros seul contre tous triomphe toujours. Il a été éduqué dans cet exemple-là, et surtout dans celui de ses parents. A la maison, les bonbons envoyés par un certain Samuel Segal - SS - sont fourrés à la dynamite. Et pendant que lui fait ses devoirs, son père fabrique de faux passeports pour aller traquer Barbie en Amérique latine. Arno est devenu avocat comme son père. Il s'est inscrit aux barreaux de Paris, de New York, de Californie. Pourtant, aujourd'hui, il travaille toujours dans le cabinet familial (tout comme sa soeur Lida) qui lui sert également d'appartement privé. Ses confrères l'ont surnommé le " clone ". Il a une belle gueule, fait la Une de la presse people, se montre provocateur et... agace du monde. Son père, en réalité, est son mentor, son directeur de conscience, son meilleur ami. Il l'admire sans limites. Mais l'ADN Klarsfeld n'est pas facile à porter. D'autant que ses parents lui ont donné le prénom de son grand-père, le sacrifié, et " tuer " son père serait " tuer " un rescapé. En 1987, à 19 ans, l'adolescent hurle en plein meeting du FN : " Le Pen, nazi ! " Il se fait bastonner. Il est " klarsfeldisé ". OK, mais il en faut plus. Ce sera le procès Paul Touvier, en 1994. Il s'empiffre de bonbons, déboule en retard, cabot, arrogant. Il s'en fout. Il a une connaissance parfaite du dossier. A chaque interruption de séance, Serge le débriefe à 50 mètres du palais de justice. Père et fils contre tous. Au nom de la vérité historique, ils se désolidarisent des autres parties civiles en affirmant que Touvier a agi de lui-même, pas sur ordre allemand - condition pour que le crime contre l'humanité soit reconnu. Trois ans plus tard, au procès Papon, Arno Klarsfeld remet le couvert. Il énerve tout le monde, y compris les organisations juives. Cette fois, il menace de faire récuser le président, rien de moins, en exhumant un lien de parenté avec une partie civile. On l'accuse d'intimidation. Il s'en fiche. C'est un militant, qui, comme son père, utilise le droit pour servir son combat. Depuis, les nazis ont trépassé, la cause s'est éteinte. L'héritier travaille sur d'autres dossiers, notamment celui des réfugiés - parce que son père a dit qu'expulser des enfants scolarisés en France serait " de la déportation, au sens d'un transport hors du pays ". Il écrit, sa passion. Quand il a besoin d'argent, il prend des affaires, de banque ou financières. Et quand le père ne sera plus là ? C'est le père qui nous répond : " C'est une chaîne de transmission. On vit avec les morts aussi. " Si les criminels nazis ont disparu, il reste toujours la lutte contre l'anti- sémitisme et l'extrême droite. Ainsi, en décembre 2017, les éditions Gallimard annoncent leur projet de publier des pamphlets antisémites de Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre, L'Ecole des cadavres et Les Beaux Draps, écrits entre 1937 et 1941. La controverse fait rage. Révolté, Serge Klarsfeld, au nom de l'association des fils et filles de déportés, demande l'interdiction de cette réédition. Parce que ses pamphlets " tombent tout simplement sous le coup de la loi ". " On interdit Soral ( NDLR : essayiste d'extrême droite condamné pour négationnisme), mais pour moi, Soral ou Dieudonné ( NDLR : l'humoriste habitué des tribunaux pour ses sorties antisémites), en matière d'anti- sémitisme, c'est une sarbacane, alors que Céline, c'est une bombe atomique ", déclare-t-il à l'Agence France Presse. " Que les universitaires étudient ce livre pour comprendre, aillent en bibliothèque pour le consulter, pas de problème. " Mais " imaginer qu'on puisse rentrer dans une librairie et trouver ça dans les rayonnages, je trouve ça insupportable. " En janvier 2018, Gallimard finit par renoncer. " Leur démarche est globale et ne peut se résumer à tel ou tel aspect. L'écriture, la recherche d'archives, la traque des anciens bourreaux, l'action judiciaire, le combat pour Israël et contre l'antisémitisme forment un tout ", analyse Olivier Lalieu, commissaire de l'exposition Beate et Serge Klarsfeld, les combats de la mémoire (1968-1978), au Mémorial de la Shoah à Paris en 2017. Ils sont " les chevaliers de la bonne mémoire ", comme les appelait le philosophe Vladimir Jankélévitch.