Dans l'agitation actuelle, on néglige vite les signes annonciateurs du futur. Comme le long entretien accordé par Jens Stoltenberg, secrétaire général de l'Otan, au Financial Times, le 18 octobre ("China is coming closer to us").
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Dans l'agitation actuelle, on néglige vite les signes annonciateurs du futur. Comme le long entretien accordé par Jens Stoltenberg, secrétaire général de l'Otan, au Financial Times, le 18 octobre ("China is coming closer to us"). Il y annonce une intégration rapide de la Chine dans le concept stratégique de l'Otan. Il indique: "La réalité est que l'Otan sort de sa maison pour relever les défis mondiaux. [...] Cette région est confrontée à des défis mondiaux: le terrorisme, le cyber, mais aussi le renforcement de la Chine. Donc, quand il s'agit de renforcer notre défense collective, il s'agit aussi de savoir comment affronter la montée en puissance de la Chine." Dans une déclaration du 14 juin 2021, il avait même explicitement critiqué le comportement de la Chine à l'égard de Taïwan. Le communiqué de l'Otan du même jour réoriente également l'organisation vers la Chine. Certes, la Chine devient une dictature de plus en plus inhumaine et agressive, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur. Certes, ses activités d'intimidation et de désinformation à l'égard des pays européens, avec des effets marqués sur leur territoire, doivent être combattues. Toutefois, s'engager en Asie et à Taïwan constitue quelque chose de totalement différent. Certains semblent oublier des réalités fondamentales. L'Alliance atlantique constitue un pacte de défense. Comme son nom l'indique, elle porte aussi sur l'Atlantique Nord, et non sur le Pacifique Sud. Les Européens ont pris l'engagement, en 1949, de combattre les attaques contre les Etats-Unis, et non celles contre la stratégie impériale américaine en Asie. Un tel glissement crée de nombreuses menaces. D'abord, l'Europe ne possède simplement pas les moyens d'une telle extension. L'Allemagne et la France peuvent envoyer un navire de guerre en Asie, mais cela relève du symbolisme. Chacun le sait. Ensuite, la Russie, aussi plus agressive, constitue une menace bien plus proche et réelle sur le continent européen. C'est celle-là qui devrait concentrer notre attention. Spécialement quand le soutien américain depuis l'irruption de Trump apparaît beaucoup plus fragile. Enfin et surtout, l'actualité récente a montré que les Américains n'entendent absolument pas coopérer avec les Européens dans leurs opérations militaires. En Afghanistan, les Européens ont été des alliés loyaux, investissant beaucoup, pendant vingt ans. A l'heure du retrait, il n'y a pourtant pas eu la moindre coordination avec eux. En Asie, la France fut une alliée loyale. Washington a néanmoins organisé dans son dos un renversement complet des alliances. Si c'est cela ce qu'un président sympathique comme Biden offre, on peut imaginer sans peine ce que nous infligerait un nouveau dirigeant à la Trump. Il semble y avoir peu de limites au masochisme de l'Europe, et aussi à la somnolence de sa classe politique. On pourrait croire qu'un tel basculement de priorité après septante ans fasse l'objet d'analyses et de débats intenses dans les institutions européennes et nationales. Or, il n'en est rien. En Belgique notamment, l'électroencéphalogramme plat du gouvernement comme des parlementaires témoigne d'une dégradation vertigineuse dans un pays naguère célèbre pour les puissants apports de Paul-Henri Spaak et de Pierre Harmel.