"Je suis la chancelière de tous, je suis aussi votre chancelière." Nous sommes le 2 novembre 2011 et Berlin se souvient. Pour l'occasion, Angela Merkel a invité le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan. Au micro, la chancelière se veut rassembleuse. Certes, le modèle multiculturel allemand est décrié. Mais aujourd'hui, l'heure est à l'unité: voilà cinquante ans que l'Allemagne a invité les travailleurs turcs à la rejoindre. Merkel l'admet volontiers: "Cet accord a changé notre pays."
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"Je suis la chancelière de tous, je suis aussi votre chancelière." Nous sommes le 2 novembre 2011 et Berlin se souvient. Pour l'occasion, Angela Merkel a invité le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan. Au micro, la chancelière se veut rassembleuse. Certes, le modèle multiculturel allemand est décrié. Mais aujourd'hui, l'heure est à l'unité: voilà cinquante ans que l'Allemagne a invité les travailleurs turcs à la rejoindre. Merkel l'admet volontiers: "Cet accord a changé notre pays." A l'aube des années 1960, c'est d'Ankara que venait la demande. En Turquie, le marché du travail frôle alors la saturation et les jeunes peinent à trouver un emploi. Le gouvernement turc espère aussi, en exportant ses travailleurs, importer une expertise nouvelle. C'est que l'accord prévoit des départs temporaires: les travailleurs volontaires pourront s'en aller en Allemagne mais, au terme de deux ans, ils devront revenir au pays. Berlin embraie. La République fédérale allemande est en train de (re)devenir une grande puissance industrielle. Mais elle paie encore le prix de la Seconde Guerre mondiale: plus de 10% de sa population a disparu pendant le conflit. C'est la raison pour laquelle, dès 1955, elle conclut un premier accord d'émigration avec l'Italie. Dans les années qui suivent, d'autres textes sont signés avec la Grèce, l'Espagne et le Maroc. Mais ils ne suffisent pas. Alors que s'annoncent les golden sixties, la RFA manque encore de bras. Pourquoi la Turquie? Pourquoi pas! Il faut dire que les deux pays ont déjà les prémices d'une histoire commune. Durant la Première Guerre mondiale, ils se battirent ensemble contre les forces alliées. Ensuite, après la naissance de la Turquie moderne, en 1923, Ankara envoya des représentants de son élite se former en Allemagne. Et depuis le milieu des années 1950, ces deux pays sont alliés au sein de l'Otan. Le 30 octobre 1961, l'accord est signé. Dans le même temps, une nouvelle Constitution garantit aux citoyens turcs la liberté de voyager à l'étranger. Ils en profitent: par milliers, les Turcs affluent vers les bureaux de recrutement. En Allemagne, on voit arriver ces gastarbeiters ("travailleurs invités") d'un bon oeil. On rechigne même à les laisser partir à peine formés. Dès 1964, la règle change: les Turcs pourront désormais rester en Allemagne au-delà de deux années. Tout le monde en profite. Même l'économie turque: entre 1970 et 1973, les virements effectués par des Turcs établis à l'étranger font plus que quadrupler. Vient 1973 et la crise pétrolière. Le travail se fait rare. Le Turc prend conscience de ce qu'il est: d'abord une variable d'ajustement économique. Le flux est arrêté. A une exception près: ceux qui restent reçoivent le droit de faire venir leur famille. En 1974, il y a 910 000 Turcs en RDA ; quinze ans plus tard, ils sont 1,6 million. Les questions de vivre-ensemble deviennent cruciales. Et complexes. En 2011, en célébrant les 50 ans de l'accord, Angela Merkel opère encore une distinction entre "Allemands" et "habitants d'origine turque".