Dans la coursive blanche, seuls résonnent régulièrement les bips et les cliquetis qui permettent d'ouvrir à distance, sous le contrôle d'une trentaine de caméras de vidéosurveillance, les lourdes portes orange des cellules individuelles. Aucun autre bruit ne vient perturber la tranquillité de cette matinée ensoleillée de la fin du mois de juin. " On a souvent l'impression d'être dans une cathédrale ", glisse Sandrine Rocher, patronne de l'endroit. La comparaison avec le lieu de culte catholique s'arrête là, car le quartier de prise en charge de la radicalisation (QPR) du centre pénitentiaire de Lille-Annoeullin, dans le nord de la France, abrite tout sauf des enfants de choeur.

Dans cette véritable prison dans la prison, complètement étanche de toutes les autres ailes du centre de détention, sont gardées 22 personnes poursuivies dans des dossiers terroristes, dont cinq condamnés définitifs. Dans le jargon de l'administration, ce sont des " TIS ", pour " terroristes islamistes ". Aucun profil type. Le plus jeune, un converti, n'a que 22 ans, le doyen, 50.

Cocktail explosif ? L'équipe pluridisciplinaire du QPR assure avec prudence que les incidents se comptent sur les doigts d'une main : une fois, l'un des détenus a dégradé les locaux en gravant des formules mathématiques dans la cour de promenade à l'aide d'un caillou ; il y a encore ces deux épisodes d'insultes, ou le refus de quatre prisonniers de réintégrer leur cellule... il y a trois ans. Ces prisonniers particulièrement surveillés, au CV anxiogène, requièrent une vigilance extrême : tous les mouvements sont encadrés, chaque porte est ouverte par deux surveillants. Mais, au fond, " les TIS ne sont pas différents des autres personnes écrouées. Quand on leur pose un cadre, les choses fonctionnent ", assure la directrice du QPR de Lille. Depuis 2015, cinq " incidents graves " - des agressions physiques, attaques ou attentats - ont été recensés dont l'auteur était soit un détenu terroriste soit un radicalisé. Un chiffre relativement faible au regard du total de 76 agressions graves sur le personnel survenues sur la seule année 2018.

La question est donc d'autant plus sensible pour la Direction de l'administration pénitentiaire française (DAP), qui n'a eu d'autre choix que de prendre le sujet à bras-le-corps. Actuellement, les TIS sont répartis dans 79 établissements ciblés. Ils sont au nombre de 520 environ - les chiffres évoluent tous les jours -, dont 60 % n'ont pas encore été jugés, selon nos informations. Estimation à laquelle il faut ajouter autour de 950 " DCSR ", ces détenus de droit commun suspectés de radicalisation. Le tout dans un contexte de menace terroriste constant, aussi bien hors que dans les murs.

Les détenus en QPR sont en cellule individuelle et font l'objet de mesures de sécurité renforcées. © ÉRIC LE BRUN : LIGHT MOTIV POUR LE VIF/L'EXPRESS

Le traumatisme d'Osny

" Notre objectif est double : protéger le personnel pénitentiaire, qui est une cible de la propagande de Daech, mais également préserver le reste de la détention en détectant et en isolant les individus les plus à risque, surtout les plus prosélytes ", détaille François Toutain, chef de la mission lutte contre la radicalisation à la DAP. L'attention de son équipe de cinq personnes est focalisée sur ce que tous redoutent le plus : la possibilité d'un passage à l'acte violent. " On ne prétend pas avoir la solution. Mais, depuis 2015, le sujet s'est imposé à nous. On a expérimenté, on est monté en compétences. Aujourd'hui, nous avons un dispositif qui s'affine au fur et à mesure et des ambitions à la hauteur des enjeux qui sont les nôtres ", complète son adjoint, Naoufel Gaied. L'approche se veut pragmatique : comment composer avec cette problématique qui s'est imposée à eux ?

Cette préoccupation émerge véritablement en 2012. Cette année-là, un jeune Toulousain de 23 ans, Mohammed Merah, sème la mort à Toulouse et à Montauban, assassinant sept personnes, en blessant six autres. Le " tueur au scooter " s'est en partie radicalisé derrière les barreaux et a pu correspondre avec des détenus déjà radicalisés. Combien de Merah potentiels peuplent les coursives des 186 établissements pénitentiaires français ? C'est le début d'une prise de conscience et des premières tentatives, parfois infructueuses, d'endiguement.

Mais le vrai choc, c'est l'attentat d'Osny, au nord de Paris. En septembre 2016, Bilal Taghi, muni d'un couteau artisanal, frappe à plusieurs reprises un surveillant, notamment à la gorge, et en blesse un autre. Ce jeune de 24 ans originaire de Trappes se trouve dans une unité de prévention de la radicalisation (Upra) après une tentative avortée de rallier la Syrie. Osny représente pour le personnel pénitentiaire un traumatisme comparable à l'attentat de Magnanville (où deux agents avaient été assassinés à leur domicile en juin 2016) pour les policiers. " Nous nous sommes retrouvés face à des gens prêts à nous tuer. Notre force a été de ne pas abandonner et de tout faire pour que cet accident gravissime ne remette pas en cause le travail de fond. Ce que cette attaque nous a appris, c'est que nous avions le sentiment de les connaître, mais que ce n'était pas vraiment le cas ", analyse un responsable parisien.

Pour les connaître, la nécessité de les évaluer s'est imposée et des quartiers d'évaluation de la radicalisation (QER) ont vu le jour à partir de 2017. Pendant quatre mois, les " terroristes islamistes " qui intègrent ces structures sont examinés par une équipe pluridisciplinaire composée de surveillants, gradés, officiers, directeurs, conseillers pénitentiaires d'insertion et de probation, psychologues, éducateurs ou encore aumôniers. Cinq ou six entretiens sont réalisés, pouvant durer jusqu'à deux heures et demie. La dizaine de taulards est observée en permanence, en partie lors d'activités de groupe ou de temps collectifs, qui permettent de voir émerger les profils de leaders et ceux de personnes plus vulnérables.

"Le masque tombe"

" Nous cherchons à déterminer la dangerosité pénitentiaire, c'est-à-dire la propension à passer à l'acte en prison, mais également à objectiver le degré d'imprégnation idéologique ", décrypte Naoufel Gaied. A leur arrivée, nombreux sont ceux qui pensent atterrir dans une zone de non-droit, sorte de Guantanamo à la française, avant de réaliser leur erreur. En général, tous acceptent de se prêter à l'exercice.

Qu'en est-il de la fameuse taqiya, cette stratégie de dissimulation développée par les djihadistes ? " Nous ne sommes pas naïfs, nous savons très bien que certains peuvent tenter de l'appliquer, assure Nicolas Vialette, à la tête du QER de Fresnes. Mais, au bout d'un moment, le masque tombe. C'est tout l'intérêt de notre approche pluridisciplinaire sur plusieurs mois. Pour autant, nous évaluons à l'instant T. Il nous est impossible d'écrire dans l'absolu que telle personne n'est pas du tout dans la taqiya. " Le renseignement pénitentiaire peut également jouer un rôle. Même en cellule individuelle, les écroués terroristes réussissent en effet à communiquer entre eux la nuit, poussant parfois les surveillants à venir les écouter en chaussettes, en toute discrétion, dans les coursives. A l'issue de ces quatre mois de travail, une synthèse pluridisciplinaire est rédigée par les professionnels. Elle peut être versée au dossier d'instruction à la demande du magistrat.

En février dernier, Chokri Chafroud, mis en examen dans le dossier de l'attentat de Nice, a été jugé " peu enclin au prosélytisme religieux et à la violence idéologique ". Le principal facteur de risque identifié chez ce Tunisien de 39 ans " réside dans sa sensibilité à l'influence, notamment de la part d'une personne qui s'inscrirait dans une posture d'aide salvatrice dès lors qu'il se trouve dans une situation de vulnérabilité. II manque de discernement et de prise de recul sur les rencontres qu'il peut faire. " Une orientation en détention ordinaire a été suggérée, là où se trouve actuellement la grosse majorité des TIS. Pour les autres, environ 70 sont placés à l'isolement, 40 en QPR et 70 en QER.

La plus grande partie d'entre eux a été évaluée. Seule une centaine n'y est pas encore passée, dont certains qui ne connaîtront pas cette étape, comme Salah Abdeslam, dont le cas a été jugé à part (voir l'encadré page 71). L'étape suivante vient tout juste de commencer en juillet, et elle est de taille : il s'agit de s'attaquer à un stock important, celui des quelque 950 détenus de droit commun suspectés de radicalisation (DCSR). A la manière des fichés S, les intéressés ne sont pas avisés de ce classement de DCSR, qui peut intervenir au cours de leur vie carcérale. Tout du moins jusqu'à présent, car ceux qui vont rejoindre un quartier d'évaluation le seront de facto. Michaël Chiolo faisait partie de cette catégorie de prisonniers. Le 5 mars 2019, au moyen d'un couteau en céramique, le jeune homme de 28 ans s'est violemment attaqué à deux surveillants au centre pénitentiaire de Condé-sur-Sarthe (ouest de la France), alors qu'il se trouvait avec sa compagne dans l'unité de vie familiale.

Une surveillance qui joue aussi la carte de la discrétion. © ÉRIC LE BRUN : LIGHT MOTIV POUR LE VIF/L'EXPRESS

Stimuler l'esprit critique

Peut-on espérer réussir à déradicaliser cette population ? Le terme a été banni, car connoté trop négativement ; celui de " désengagement " lui est préféré. " Le discours est simple : vous pouvez croire en ce que vous voulez, la laïcité le permet et vous protège, rappelle Ismaël Righi-Belhouari, responsable de la mission interrégionale de la lutte contre la radicalisation. La pratique rigoriste n'est d'ailleurs pas inquiétante en soi. Le problème, c'est la violence. Notre mission est de trouver comment, de cette idéologie radicale, on arrive à les désengager de cette violence. " Mais sont-ils tous aptes à évoluer ? Certains, comme les auteurs des attentats islamistes de 1995, n'ont rien lâché au bout de vingt ans. " C'est effrayant ", souffle un responsable parisien, qui ajoute : " Pour autant, il y a toute une catégorie qu'on peut ramener à nous. "

Le temps de la prise en charge s'inscrit sur le long terme et ne doit pas s'arrêter à un passage dans les quartiers dédiés des établissements pénitentiaires. Sans croire pour autant aux miracles, la pénitentiaire espère apporter du contre-discours et du questionnement. " Ne pas leur parler, c'est ce qu'ils veulent. Au contraire, entrer dans leur intimité peut les déranger, estime Sandrine Rocher, à la tête du QPR de Lille-Annoeullin. Il y aura toujours des gens pour se demander pourquoi on ne les isole pas tous définitivement. Mais il faut avoir en tête que ces TIS finiront par sortir un jour ou l'autre. Notre rôle premier, c'est de prévenir la récidive. Et d'avoir le maximum d'éléments sur eux. En échangeant, en mettant en place des dispositifs spécifiques, on est d'autant plus dans une situation sécuritaire, là, à l'intérieur mais aussi après, à l'extérieur. " 107 détenus pour terrorisme islamiste doivent être libérés d'ici à la fin de l'année 2021, 147 autres un an plus tard.

Reste une zone grise, pour l'instant exclue de tout ce processus : le cas des femmes. Elles sont actuellement 53 à être emprisonnées pour des dossiers terroristes, et une dizaine repérées comme radicalisées. Malgré leur faible nombre, elles se révèlent souvent plus radicales, plus prosélytes et avec un discours moins lisse que les hommes. Elles inquiètent particulièrement le personnel comme le renseignement pénitentiaire. C'est le prochain défi.

L'exception Salah Abdeslam

Lui ne passera ni par un quartier d'évaluation de la radicalisation (QER) ni par un quartier de prise en charge de la radicalisation (QPR). " Ce n'est pas un cas à part parce que c'est Salah Abdeslam. Mais les QER sont des outils qui permettent de déterminer la gestion pénitentiaire d'un individu. Or, lui, nous le connaissons déjà ", explique un responsable parisien. Le seul membre encore en vie des commandos djihadistes du 13 novembre 2015 est placé à l'isolement total à Fleury-Mérogis et fait l'objet de mesures de sécurité uniques. Il est filmé dans sa cellule vingt-quatre heures sur vingt-quatre, un régime dérogatoire validé par la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil). " Pour l'instant, ce n'est pas notre priorité. Mais, à un moment donné, on devra objectiver son degré d'imprégnation idéologique et sa dangerosité ", complète un autre agent. " Ce n'est pas le détenu le plus dangereux de France. Notre crainte serait plutôt qu'il se suicide avant son procès ", note une source pénitentiaire. Il ne devrait pas être jugé avant 2021.