La déclaration de politique générale francophone de la Région de Bruxelles-Capitale veut promouvoir la " logique intersectionnelle " dans la lutte contre les discriminations. D'où vient ce concept ?
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La déclaration de politique générale francophone de la Région de Bruxelles-Capitale veut promouvoir la " logique intersectionnelle " dans la lutte contre les discriminations. D'où vient ce concept ? Des féministes noires, dont Kimberlé Crenshaw, ont inventé ce concept, en 1989, pour dénoncer le manque de visibilité des femmes noires au sein du mouvement féministe, principalement blanc. Depuis, il a eu un retentissement très important dans le monde entier. Il permet de voir que la discrimination passe par de multiples axes : le genre, la race, la classe sociale, l'âge, le handicap, etc. L'intersectionnalité, c'est combattre les discriminations au sein des discriminations, rendre les minorités visibles au sein des minorités, s'attaquer aux inégalités au sein des inégalités. Au nom de ce mouvement, certain( e)s se qualifient de " racisé(e)s " ou rejettent la présence des " blanc(he)s " dans certaines réunions, alors que la notion de race n'a pas de fondement biologique et encore moins moral. N'est-ce pas un retour en arrière ? Ça dépend de quel point de vue on se place. Les hommes blancs se retrouvent très souvent entre eux, sans qu'on trouve à y redire. A un certain moment et pour certaines personnes, la non-mixité peut avoir des effets positifs. D'autres vont se sentir attaqués, parce qu'ils perdent le privilège d'avoir toujours leur place partout. Effectivement, la race n'a pas de fondement biologique, mais elle continue de produire des effets tangibles dans la vie de tous les jours. Cependant, la non-mixité n'a pas vocation à se perpétuer ad vitam æternam. Elle représente un moment, une phase ponctuelle dans un long processus de prise de conscience. La convergence des luttes intersectionnelles permet-elle de déterminer à l'avance quelle victime a la prééminence sur l'autre ? Il n'y a pas de hiérarchie des victimes. La convergence des luttes doit s'attaquer aux systèmes d'oppression qui produisent nos identités, que ce soit le capitalisme, le patriarcat ou le racisme, car tous les systèmes d'oppression sont liés. N'y a-t-il pas là le germe d'un complotisme ? Pour qu'il y ait un complot, il faut qu'il y ait des comploteurs, des personnes qui manipulent. Or, il n'est pas possible de définir clairement qui tire les ficelles des systèmes d'oppression, puisqu'ils sont omniprésents et maintenus en place par beaucoup d'entre nous, sans même que nous en ayons conscience. Certaines catégories de personnes sont pointées par les militant(e)s intersectionnel(le)s sous le terme générique de " féministe blanche " ou d'" homme blanc de 50 ans ". Ces dénominations ne conduisent-elles pas à essentialiser l'adversaire ? Totalement ! C'est une stratégie. Il faut rendre visibles les catégories invisibles qui nous ont été présentées comme universelles. Nommer le pouvoir, concrètement, le patriarcat et la suprématie blanche a une valeur pédagogique. Mais il ne s'agit pas de reproduire les mêmes logiques de domination que nous souhaitons combattre. Le métissage des cultures n'est pas bien vu. On parle alors d'appropriation culturelle... Il y a une énorme incompréhension à propos de l'appropriation culturelle, qu'il ne faut pas confondre avec l'appréciation culturelle et le métissage, même si la notion de métissage peut être, elle aussi, problématique. Il y a appropriation quand on construit une culture comme inférieure et qu'on la traite comme un produit de consommation, en faisant complètement abstraction de son histoire et de l'oppression qui y est rattachée. En France, les néoféministes ou féministes intersectionnelles n'ont pas pris la défense de la jeune Mila, menacée de mort pour avoir proclamé en termes crus ce qu'elle pensait de l'islam. L'indignation à géométrie variable n'est-elle pas une faille du raisonnement ? On ne peut pas dire que toutes les féministes intersectionnelles n'ont pas pris sa défense. Si certaines ne se sont pas positionnées, c'est effectivement une maladresse, mais cela ne remet pas en cause le concept d'intersectionnalité tout entier. Cette faille doit être mise en relation avec les discours médiatiques et les récupérations de l'extrême droite, qui considère les hommes arabes et noirs comme des prédateurs sexuels en puissance. La logique intersectionnelle aurait une portée révolutionnaire. En quoi cela se vérifie-t-il sur le terrain ? Ce concept rend visible ce qui a été invisibilisé par les discours universalistes. Cela a eu beaucoup d'effet dans le domaine du militantisme : beaucoup s'y sont retrouvés. Après, il peut y avoir une mauvaise interprétation, qui conduit à se focaliser sur les individus et les identités, et pas assez sur les systèmes. L'intersectionnalité se joue à un niveau beaucoup plus profond. La révolution, c'est de redéfinir comment les rapports sociaux s'organisent. Tant qu'on n'a pas déconstruit, on ne peut pas reconstruire.