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Au sens strict, il désigne les personnes qui exercent une activité économique indépendante. Elles possèdent donc leurs propres instruments de travail, en général bien modestes (un petit atelier ou commerce, quelques terres, etc.), tout en restant personnellement engagées dans la production de biens et de services. N'étant pas obligées de se rendre sur les marchés du travail pour gagner leur vie, elles forment une classe sociale particulière. Au sens large, par contre, ce concept désigne un groupe plus ou moins vaste de personnes qui vivent " aisément ", grâce à un bon pouvoir d'achat qui leur permet d'acquérir une gamme de biens et de services assez étendue. En utilisant le terme " classes moyennes " dans un sens ou dans l'autre - donc en se focalisant soit sur la position de classe, soit sur le niveau de vie - on obtient une vision complètement différente de notre histoire sociale. Dans le sens premier, les classes moyennes sont en déclin depuis plus de cent cinquante ans. Dès le milieu du xixe siècle, le capitalisme étend inexorablement son champ d'action ; ce faisant, il élimine un nombre croissant de petits producteurs indépendants de biens et de services. En Belgique, ce déclin se traduit dans les chiffres suivants : en 1846, les non-salariés représentaient 39 % de la population active ; en 2010, ils ne sont plus que 14 %. Notons qu'au sein de cette classe sociale, les conditions de vie matérielles étaient (et sont toujours) fort contrastées. Si certains indépendants mènent une vie matérielle (très) confortable, nombre d'entre eux peinent à nouer les deux bouts et sont même souvent confrontés à la pauvreté. Si on utilise l'autre définition - qui désigne les couches sociales bénéficiant d'un bon pouvoir d'achat - les " classes moyennes " ont en revanche connu une expansion remarquable après la Seconde Guerre mondiale. Ce terme englobe alors essentiellement la masse de personnes salariées qui ont vu leur pouvoir d'achat exploser pendant environ un quart de siècle (1950-1975). Ouvriers, employés et fonctionnaires (ces deux dernières catégories toujours plus nombreuses) bénéficiaient en effet d'une conjonction de facteurs tout à fait exceptionnelle, voire même unique dans l'histoire de l'humanité. Parmi ces facteurs, épinglons les suivants : un essor technologique sans précédent ; un mouvement ouvrier bien organisé, fort et revendicatif ; un patronat disposé à redistribuer une partie des gains de productivité ; un Etat actif et fort qui n'hésite pas à réguler les rouages de la vie économique et sociale. De larges couches de la population active avaient donc l'impression de bénéficier d'une situation win-win : la croissance économique entraînait une vie meilleure. Depuis deux à trois décennies, ce cocktail enivrant s'est, hélas, éventé. Le capitalisme s'est profondément transformé : les technologies sont plus innovantes (et plus disruptives !) que jamais, mais la redistribution des fruits de la croissance s'est arrêtée. Le mouvement ouvrier se trouve dans la défensive ou même en pleine crise dans certains pays ; les élites économiques et financières ont accaparé une part croissante des richesses produites ; de surcroît, l'Etat a abdiqué certaines de ses fonctions régulatrices, protectrices et correctrices. Sur les marchés du travail, également en pleine mutation, les emplois instables, mal payés, à temps partiel ou même les jobs pseudo-indépendants entament de plus en plus le noyau stable et bien rémunéré du salariat. Les conditions objectives sont donc présentes pour une contraction durable des " classes moyennes " salariées vivant de façon plus ou moins aisée. Alors que pour certains, la frénésie de consommation continue à vive allure, un groupe croissant de salariés se sent abandonné, voire même menacé par un système social et politique qui ne leur garantit plus une place décente. A plus ou moins long terme, le consensus démocratique risque d'en ressentir les effets. Par Guy Vanthemsche.