La question politique et théorique de l'identité de l'Europe sera au coeur de la campagne pour les élections européennes du 26 mai prochain. Quelle Europe voulons-nous ? Pistes de réflexion avec huit personnalités.
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La question politique et théorique de l'identité de l'Europe sera au coeur de la campagne pour les élections européennes du 26 mai prochain. Quelle Europe voulons-nous ? Pistes de réflexion avec huit personnalités. " Six ou sept fois par an, un hélicoptère tournoie au-dessus de ma maison. Je sais alors qu'ils sont tous là, sans exception. Où ? Dans l'immeuble Europa, siège du Conseil européen. Qui ? Les chefs de gouvernement des vingt-huit Etats membres. Pour moi, l'Europe, c'est en partie cela : des institutions qui forcent désormais ceux qui détiennent le pouvoir dans chacun de ces Etats à se parler, à s'écouter, à s'apprivoiser, à se justifier. Bien loin des rencontres fortuites de jadis, ces sommets réguliers sont au coeur d'un dispositif qui contribue chaque jour à civiliser les relations entre les peuples d'Europe. Mais ils ne forment que le sommet d'un immense iceberg qui n'a cessé de croître en volume comme en densité. Car l'Europe, c'est aussi la conversation transnationale à laquelle participent les représentants beaucoup plus divers de la population européenne, y compris de ses composantes les plus xénophobes, que rassemble le Parlement européen. Et puis, surtout, c'est l'interaction polymorphe entre toutes celles et tous ceux qui, à travers d'innombrables organisations et réseaux qui percent les frontières, font vivre la société civile paneuropéenne. L'Europe, c'est de ce fait une incroyable réussite, qu'il y a trois quarts de siècle les Européens n'avaient aucune raison de pouvoir espérer. Mais c'est aussi une tâche immense : les choix passés, politiques comme technologiques, ont créé des interdépendances telles que nous ne pourrons relever les défis qui nous attendent qu'en intensifiant la conversation qui nous lie et fait de nous, pas à pas, un véritable peuple européen. " Philippe Van Parijs, philosophe, professeur émérite à l'université d'Oxford, à l'UCLouvain et à la KULeuven. " En tant qu'institution, l'Europe est une administration dotée de finalités morales, elle a été construite pour la paix, dessein bien compréhensible après la Seconde Guerre mondiale. " Faisons le serment de placer la paix plus haut que tout ", déclare Emmanuel Macron dans son discours du 11 novembre 2018 aux chefs d'Etat. L'Europe institutionnelle est actuellement morale et non politique : ses ennemis sont des Etats immoraux (voyous, terroristes, totalitaires), et elle a tendance à ne voir dans la question de l'immigration que le problème moral. Si l'Europe institutionnelle était une véritable instance politique, ce qui serait souhaitable, elle ne placerait pas la paix plus haut que tout, car une société politique n'achète pas la paix à n'importe quel prix. Et ses ennemis seraient d'abord ceux qui menacent ses intérêts culturels et économiques, plutôt que ceux qui manquent de vertu. Si l'Europe était vraiment politique, elle verrait l'immigration comme une question tragique, déchirée entre l'obligation morale de recevoir les réfugiés et l'obligation politique de sauvegarder la culture européenne. On peut espérer que l'Europe prenne conscience de l'impérieuse nécessité pour elle de faire de la politique. Ce qui signifierait : prendre soin de la culture européenne et de l'humanisme européen. Car la politique est précisément cela : elle n'est pas le souci des autres (cela, c'est la morale), elle est le souci de soi. Si l'Europe faisait une vraie politique, elle le ferait à l'occidentale, c'est-à-dire démocratiquement : aujourd'hui, elle n'a pas de gouvernants, mais des experts. Ceux qui prennent les décisions en son sein ne sont pas élus. Et les votes populaires en sa défaveur sont souvent retoqués. Il lui reste une révolution mentale à faire pour abandonner la fascination administrative et commencer à faire de la politique démocratique. " Chantal Delsol, philosophe, professeure à l'université Paris-est de Marne-la-Vallée. " L'Europe est un laboratoire de paix. Elle est née de ce désir et sa mission la plus haute est de veiller à la paix, condition de possibilité de la qualité de vie de ses citoyens libres et égaux. Ces termes de "paix", de "qualité de vie", de "liberté" et d'"égalité" sont des abstractions. La maturité de l'Europe, qui en fait une patrie philosophique, est de se nourrir d'abstractions, parmi lesquelles les traités placent aussi les droits de l'homme, la dignité, la justice, la solidarité, la non-discrimination, le pluralisme, l'égalité entre les femmes et les hommes ainsi que la tolérance. Rien n'est plus précieux que ces abstractions, on le voit en les comparant aux valeurs très concrètes qui soudent d'autres entités politico-géographiques, comme la nation, l'empire, le peuple, le parti, la puissance, le profit, la suprématie, l'identité religieuse ou ethnique. Revenus du pire, les Européens savent que des idéologies peuvent s'emparer facilement de ces valeurs concrètes pour attiser les conflits qui leur profitent. C'est à ces idéologies que l'Europe oppose son laboratoire : on y a moins d'assurance, on y discute davantage, on y interprète longuement les riches abstractions. Mais c'est à ce prix que les individus peuvent être premiers, et que leurs vies peuvent leur appartenir intégralement, plutôt que d'être à la disposition des pouvoirs dominants. Il y a tant de lieux au monde où la personne ne s'appartient pas ! Au contraire, dans l'Europe idéale vers laquelle l'Europe réelle tend, toujours imparfaitement, parfois très maladroitement, la vie des personnes oblige à tous les respects. C'est dire que les abstractions ont parfois les effets les plus précieux... " Pascal Chabot, philosophe, professeur à l'Institut des hautes études des communications sociales (Ihecs), à Bruxelles. " L'Europe reste pour moi quelque chose d'intime, évidemment sur fond d'histoire collective, mais d'assez secret, comme un archipel en soi, dont on craint l'exil, sans avoir encore réellement saisi sa réalité. Pour retrouver l'Europe comme je l'aime, il me faut retourner vers les livres, les auteurs, les philosophes et les poètes, mais aussi les paysages, si humains, théâtres de tant de carnages, et qui tentent de s'édifier autrement. "Souveraineté du souvenir", écrivait George Steiner, tant il avait conscience que ce territoire est d'abord réflexif, qu'il fait retour sur soi, qu'il est construit par sa critique de la modernité barbare et totalitaire, qu'il est donc indéniablement un acte philosophique, la volonté de ne pas laisser l'homme s'abandonner à ses errances. Et malgré l'impasse dans laquelle semble prise l'UE, l'Europe garde encore, pour moi, cette coloration de l'effort sur soi. Mais elle traverse une vraie crise d'inspiration, du côté des institutions et des citoyens, notre individualisme au petit pied nous faisant sans doute manquer la gravité de l'enjeu. Il y a quinze ans, je me suis engagée avec Guillaume Klossa et Enrico Letta, en devenant présidente et, maintenant, vice-présidente d'EuropaNova, pour assumer la construction dudit rêve : la consolidation de l'Europe sociale, l'harmonisation du droit du travail, la fin de la mise en concurrence des Etats européens au sein de l'UE, la poursuite du grand défi d'une solidarité commune à l'heure du réchauffement climatique et des crises migratoires. Quitter le seul niveau de l'intime conviction, du for intérieur, et aussi le technocratique ridicule, myope et finalement cynique, tel est le défi pour aujourd'hui : inventer le vécu européen, et pas seulement son rêve. " Cynthia Fleury, philosophe, psychanalyste et essayiste. " L'Europe m'évoque spontanément deux images. D'abord, et probablement par déformation professionnelle, celle d'un continent qui - pour le meilleur comme pour le pire - a marqué l'histoire et le devenir des autres. Au-delà du rayonnement indiscutable de ses idées, je pense à la colonisation. Beaucoup d'Etats européens se sont déployés dans le monde et ont marqué de leur empreinte les Amériques, l'Asie et l'Afrique. Au nom de l'évangélisation, de la civilisation ou à des fins commerciales et industrielles voire de puissance et de compétition, ces Etats et leurs représentants ont violenté, imposé, profité et les conséquences politiques et économiques en sont encore visibles. Cette image de puissance conquérante et impérialiste, d'un temps que l'on peut espérer révolu, est dérangeante. Mais face à elle me vient celle, fascinante, d'une formidable résilience. Celle d'une Europe déchirée par deux guerres meurtrières au xxe siècle, détruite et ruinée et qui, en quelques années, non seulement se reconstruit, mais arrive à mettre sur pied les bases d'un avenir commun, d'une paix rêvée comme durable et d'une communauté de destin : un projet de construction né de l'ambition et de la persévérance de personnalités visionnaires comme Robert Schuman ou Jean Monnet. Pourtant, au fil du temps, il faut l'avouer, pour des millions d'individus, l'élaboration d'une identité européenne ne semble pas évidente et il est difficile de déconnecter du local dans un monde pourtant globalisé. Surtout, pour se renforcer voire survivre, l'idée européenne devrait se répandre au-delà d'un milieu averti et de ceux qui en bénéficient. " Firouzeh Nahavandi, sociologue, professeure à l'Université libre de Bruxelles, membre de l'Académie royale des sciences d'outre-mer. " Tzvetan Todorov remarquait qu'il n'y avait "pas d'Europe sans les Lumières et pas de Lumières sans l'Europe". Je partage totalement cette réflexion : l'Europe donne le meilleur d'elle-même lorsqu'elle est animée par la confiance, qui l'amène à dépasser ses peurs et à faire le pari de la réconciliation derrière la France et l'Allemagne. L'Europe de la Renaissance avait le sentiment de retrouver la grandeur de l'Antiquité grecque et romaine. Celle des Lumières, à la fin du xviiie siècle, en revanche, pensait aller plus loin et ouvrir une page glorieuse de l'humanité. Ce qui renforça dangereusement ses tendances impérialistes et colonialistes vers l'extérieur et conduisit à l'explosion des nationalismes à l'intérieur. Il est vrai, comme le remarquait l'historien Albert Sorel, qu'"il n'y a point de terrains vagues en Europe" et que donc nul ne peut s'y agrandir qu'aux dépens d'autrui. Aujourd'hui, l'Europe semble guidée par une attirance morbide pour les pages les plus noires de son histoire récente, les années 1920-1930. La confiance a disparu et a laissé place à un mélange de peur et d'humiliation que traduit en France le mouvement des gilets jaunes. Croire en l'Europe aujourd'hui, c'est refuser qu'elle soit incarnée par tous ceux qui, de Viktor Orban, en Hongrie, à Matteo Salvini, en Italie, exploitent ce mélange que ressent une partie de leurs concitoyens. Pour retrouver l'esprit des Lumières, l'Europe a besoin de lucidité et de courage. Sur ce plan, l'Europe a besoin désormais plus que jamais des Lumières du Nord, celles que pratiquaient les pays scandinaves, pour protéger la démocratie des excès du capitalisme et des attaques des populistes. " Dominique Moïsi, spécialiste de géopolitique, conseiller spécial de l'Institut Montaigne. " Notre époque nihiliste tient désormais pour négligeables l'histoire, la géographie et la spiritualité. Comment, dès lors, définir l'Europe sans renvoyer à son espace, à son histoire et à ses idées ? Dans notre époque qui ne croit plus qu'à la puissance après l'avoir réduite à celle que donne l'argent, elle ne saurait être autre chose qu'un vaste marché commun avec une monnaie unique. Elle a beau disposer d'un nom issu de la mythologie grecque, celui de la princesse Europe, d'un drapeau aux couleurs mariales du christianisme (le bleu de la Vierge et les étoiles jaunes de sa couronne), d'un hymne avec un texte de Schiller et une musique de Beethoven, deux romantiques allemands, d'une devise rédigée dans la langue de Cicéron, In varietate concordia (Unie dans la diversité), elle semble à ce jour plus soudée par le commerce et la monnaie que par la culture et les idées. On ne s'étonnera pas que mon Europe ne soit pas celle de l'euro, mais celle d'idées actives depuis plus de mille ans, dans un espace producteur d'une histoire entre l'Atlantique et l'Asie, l'Arctique et le détroit de Gibraltar. Et cette géographie porte l'histoire du judéo-christianisme et aussi ses résistances chrétiennes : la Renaissance, les Lumières, le matérialisme, les socialismes, la déconstruction. Si la christianisation lui donne naissance, la déchristianisation annonce sa fin. Elle est d'autant plus voulue par les politiciens libéraux de l'Etat maastrichtien : plus elle meurt, plus ils la croient vivace. Grande quand elle était vivante, elle est devenue petite depuis qu'elle est mourante. Son drapeau est l'oriflamme d'une tribu décimée. " Michel Onfray, philosophe, fondateur de l'Université populaire de Caen. " L'Europe est essentielle pour moi, et plus encore aujourd'hui, avec la montée du populisme un peu partout sur le continent. En Espagne, nous sommes confrontés à un double populisme. D'une part, celui de Vox, qui vient de prendre le pouvoir en Andalousie, après trente-six ans de règne socialiste. Le fascisme de ce parti d'extrême droite se réclame de la dictature de Franco. D'autre part, celui du nationalisme catalan, complètement schizophrénique, qui veut que la Catalogne sorte de l'Espagne tout en restant en Europe, ce qui est évidemment impossible. Une forme de délire identitaire que l'on retrouve avec le Brexit. A chaque époque de crise, les humains traversent ce genre de folie et se battent de manière absurde pour défendre leur territoire. Et la masse de la population se laisse facilement manipuler par la stratégie des discours xénophobes. Moi, je vis au coeur de Madrid, dans un milieu multiculturel. Ma grand-mère belge a rencontré mon grand-père espagnol, avant de fuir ensemble l'Europe en guerre. Dans notre moment de populisme exacerbé, il est plus important que jamais d'être européen, de lutter contre le nationalisme violent et de défendre avec passion l'Europe. Je suis une citoyenne féministe, bisexuelle et européenne. " Lucia Etxebarria, romancière espagnole. Dernier ouvrage paru : Le Don empoisonné de la folie (Fayard-Mazarine, 2017, 324 p.). Par Aliocha Wald Lasowski et Gérald Papy.