Comment se traduit dans la société "l'emprise de la novlangue" que vous dénoncez dans votre dernier livre (1)?
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Comment se traduit dans la société "l'emprise de la novlangue" que vous dénoncez dans votre dernier livre (1)? La langue que nous utilisons s'apparente fréquemment à une novlangue qui a pour effet d'appauvrir notre vocabulaire et d'affecter le substrat théorique de nos raisonnements et donc, leurs conclusions. Cette novlangue n'a pas été inventée de toutes pièces par un dictateur. Elle s'est constituée à partir de groupes de personnes qui croyaient savoir, parfois honnêtement, parfois non, et qui ont essayé de faire prévaloir leur point de vue. Ils y sont finalement parvenus en supprimant un certain nombre d'éléments de raisonnement. Un exemple. Lorsque le département en charge du personnel dans une entreprise devient celui des ressources humaines, on perçoit bien la symbolique que ce changement induit. Le travail devient une ressource comme une autre, pétrolière ou minérale. C'est une ressource. Ce n'est pas une personne qui apporte son intelligence à la confection des productions industrielles ou de service. Un autre exemple, la concurrence. Toutes les politiques sont conduites au nom de la primauté de la concurrence sur les autres formes d'organisation. Elle aboutirait à un optimum social. Sauf que, lorsqu'on observe le fonctionnement de nos économies, on rencontre très peu de concurrence et beaucoup de monopoles. Que se passe-t-il ? Pourquoi construit-on l'Europe sur l'autel de la concurrence et y tolère-t-on autant d'activités monopolistiques, notamment celles des Gafa (Google, Apple, Facebook et Amazon) qui s'y installent sans payer d'impôts ? C'est ainsi que l'on passe de la rémunération normale des catégories sociales à une rente, puisque c'est comme cela que s'appelle une rémunération associée à un monopole. Vous évoquez la novlangue du politiquement correct, celle des bons sentiments, celle des priorités et celle des compromissions. L'une est-elle plus utilisée que d'autres? Le politiquement correct a été allègrement importé des Etats-Unis. Quand on pratique le langage inclusif tel que le défendent certaines catégories de personnes, la langue s'en trouve déformée. On ne comprend plus très bien ce qui est écrit, ce qui est dit. La novlangue des bons sentiments consiste à pleurer les drames et à ne rien faire pour les éviter. On dit que "le chômage ou la précarité sont intolérables" et, pourtant, nos sociétés les tolèrent. On répète tellement de fois cette formule que, finalement, elle perd toute crédibilité. Et, in fine, on comprend que ces phénomènes intolérables sont, en fait, tolérés. Et on en vient à se poser la question : "Si l'impossibilité de combattre les maux que l'on dit intolérables est réelle, quels objectifs autres que le bien-être des populations, le plein emploi, la sécurité économique, peuvent donc poursuivre les gouvernements ?" Pensez-vous que la priorité du politique aujourd'hui n'est plus nécessairement de régler les problèmes des citoyens? Je ne sais pas. Mais à force de ne pas régler les problèmes, on peut penser qu'ils n'existent pas. Cette propension à nier les problèmes, on la retrouve dans les réformes qui sont sous-tendues par le sentiment qu'être au chômage est volontaire, et non involontaire et qu'en fait, le chômage n'existe pas. Je prends cet exemple parce qu'est souvent véhiculée l'affirmation selon laquelle les chômeurs ne se bougent pas pour trouver un emploi et que c'est la raison pour laquelle ils le sont. On leur dit qu'il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi. C'est faux. Les emplois ne se créent pas quand on les cherche. C'est le même mécanisme à l'oeuvre quand on considère que les indemnités de chômage seraient trop généreuses et qu'elles réduiraient l'intensité de la recherche d'un emploi. Bref, que les chômeurs se complairaient dans une paresse indemnisée. Ce raisonnement finit par signifier que le chômage est volontaire. Vous écrivez que la crise du coronavirus nous a fait passer de l'absolue nécessité de la rigueur budgétaire à l'absolue nécessité de la dette. De ce point de vue, la crise sanitaire aura-t-elle été salutaire? Toute crise offre des opportunités. La crise financière de 2007-2008 avait présidé à un programme de relance généralisé à l'échelle mondiale à l'issue du sommet du G20 de Londres, en 2009. On nous avait dit : "Vous allez voir ce que vous allez voir. Nous allons élaborer le plan de relance le plus important de l'histoire du monde." Déficit budgétaire, création monétaire... : tout y passait. En Europe, en tout cas, ce plan n'a pas permis de surmonter les défis parce qu'on a créé le problème des dettes souveraines. On savait depuis plusieurs années que la Grèce avait un peu arrangé ses statistiques. Mais ce dossier a été utilisé pour imposer des politiques d'austérité après la crise. Aujourd'hui, nous sommes confrontés aux préjudices économiques de celle du coronavirus. Elle libère les esprits de ceux qui veulent raisonner de façon non dogmatique. Tous les outils qui avaient été proscrits des politiques économiques sont exhumés : la dette, le déficit budgétaire, la demande d'investissements ou de consommation, la relance par l'endettement... Et nous sacrifions ce que nous avons adoré, à savoir la réduction de la dette publique. Ceux qui tenaient le langage de la rigueur défendent aujourd'hui celui de la dette. On peut dès lors se demander : "N'avons-nous pas été manipulés ?" En soi, l'avoir été n'aurait aucune importance si le dogme de la rigueur budgétaire et de l'austérité n'avait pas entraîné autant de souffrances sociales et autant de destins personnels brisés. Et il y en a eu des misères, des divorces et des suicides à cause du chômage, sans compter la disparition d'une partie de la classe moyenne, l'insécurité économique... Finalement, on se dit que la langue que l'on utilise a une importance considérable. Si on l'appauvrit, on appauvrit notre pensée. C'est exactement ce qui s'est passé avant la crise sanitaire, le triomphe de la pensée unique. J'espère que ce temps est fini grâce à la prise de conscience produite par l'épidémie de coronavirus. Le plan de relance adopté par l'Union européenne est-il plus solide que ce qui avait été envisagé lors de la crise financière de 2008? Je l'espère sincèrement parce que la souffrance est inutile. Il m'est infiniment triste de voir un continent aussi intelligent, aussi riche, aussi bien doté, s'abîmer dans la crise sociale, dans un contexte d'inégalités absolument surréaliste. Il faut que cela cesse. Surtout pour revenir à la vraie démocratie. La pratique de la pensée unique avant le Covid-19, les politiques d'austérité ont mis en danger la démocratie. Les peuples se sont détournés des partis de gouvernement et ont de plus en plus voté pour les formations extrémistes. Des régimes illibéraux ont même vu le jour. La démocratie est éminemment fragile. Et au bout du chemin, derrière cette trahison des clercs, il y a la perte des libertés. Un langage de sincérité de la part des gouvernants est-il la clé pour rétablir la confiance avec les citoyens? Oui, un langage de sincérité, qui informe et ne relève pas de la communication, aiderait à réconcilier réellement la classe politique et les populations. Dans l'histoire, il est frappant de voir à quel point les discours d'adieu des personnalités politiques sont beaux, à quel point ils émeuvent les populations et emportent leur adhésion. Parce qu'à ce moment-là, les responsables sont sincères. Comment nos sociétés civilisées peuvent-elles s'accommoder d'inégalités aussi monstrueuses?, interrogez-vous. Le mouvement des gilets jaunes est-il un signe de la fin de cette tolérance? Je le pense. Plusieurs signes en attestent. Celui des révoltes locales comme celle des gilets jaunes et celui qu'adressent les électeurs en votant de plus en plus pour des personnes extrémistes. L'écart entre la misère profonde dans laquelle se trouvent certains citoyens et la richesse incommensurable jusqu'à devenir irréelle d'une minorité d'autres est intolérable. Que neuf personnes disposent d'un revenu égal à celui de la moitié de la population mondiale, qu'est-ce que cela veut dire ? Personne ne peut le comprendre. Pareille situation pèse sur le fonctionnement de la démocratie. Celle-ci ne peut pas s'accommoder d'inégalités aussi importantes. La démocratie libérale est une combinaison entre deux principes contradictoires, celui de l'égalité, qui veut qu'une personne égale une voix, et celui du libre marché qui stipule qu'un euro vaut une voix. On conjugue donc un principe d'égalité pure à un principe d'inégalité pure. Si on ne parvient pas à un compromis, le système ne survit pas. Il y a eu des moments dans l'histoire où le système n'a pas survécu, notamment en Allemagne avec le paiement de la dette de la Première Guerre mondiale et la misère et les inégalités que cette contrainte a créées dans la société. On a vu où cela a conduit. On voit bien quel danger nous menace désormais. Heureusement, il semble que les gouvernements européens aient retrouvé leurs esprits. On entend parler de plans de relance. On a presque l'impression d'entendre John Keynes parler d'outre-tombe. C'est assez saisissant.