Qu'est-ce qui vous inquiète dans la " civilisation du mouvement perpétuel " ?
...

Qu'est-ce qui vous inquiète dans la " civilisation du mouvement perpétuel " ? D'abord que le désir de tout transformer nous entraîne à ne pas suffisamment prendre conscience des conséquences de nos choix. La crise écologique en est une illustration. Ensuite, je suis inquiet du risque de frustration perpétuelle. Nous vivons dans un monde qui considère par principe que ce qui adviendra demain sera forcément meilleur que ce qui est aujourd'hui. Derrière cette forme d'optimisme permanent, se cache une difficulté à vraiment habiter le monde et à encore s'en émerveiller. La vie est-elle à ce point binaire ? Les responsables politiques ne sont-ils pas aussi soucieux de conserver les acquis des décisions passées ? Oui. Sans cela, nous n'aurions plus de repères communs. Mais il est symptomatique que le mot " conserver " que vous avez employé soit devenu quasiment tabou dans le champ politique. Si vous voulez soumettre votre adversaire politique à la réprobation morale, il suffit que vous le traitiez de conservateur. Aujourd'hui, la classe politique est-elle trop influencée par le diktat du changement et de l'immédiateté ? Ce n'est pas le propre de la vie politique. Dans le monde économique, les valeurs premières sont désormais l'agilité, la disruption, l'innovation. Nos dirigeants sont élus sur la promesse de réformes. Les chefs d'entreprise attendent de leurs salariés qu'ils évoluent sans cesse. Pourtant, les mêmes auraient bien du mal à nous dire vers où convergent les efforts qui nous sont demandés. Ils se contenteraient probablement de répondre qu'il faut bien suivre les évolutions du monde et s'adapter à ce que la mondialisation nous impose. Ce renoncement à retrouver la maîtrise de son destin me paraît très problématique. Pour vous, le mouvement ne peut être accepté que s'il poursuit un objectif ? C'est ce qui nous manque le plus. La quête de sens que j'observe autour de moi, notamment lors des Soirées de la philo, révèle le besoin de retrouver des repères et objectifs qui donnent un sens aux aventures de nos vies. A-t-on perdu la capacité de regarder la réalité en face ? L'accélération du monde et l'obsession du progrès altèrent notre attention au présent. L'omniprésence de la technologie ne cesse de diffracter cette attention parce qu'elle nous projette toujours dans l'après ou dans l'ailleurs. De la même façon, la fascination de principe pour la rupture ou, en France, l'opposition politique si virulente entre un ancien monde qui serait par définition périmé et un nouveau qui serait par définition meilleur nous font perdre de vue la réalité de la beauté de ce seul et unique monde. Réapprendre à s'émerveiller est sans doute la véritable révolution à accomplir. Dans votre livre (1), vous insistez sur le besoin d'un foyer, pas d'un logement. Et vous écrivez que nous n'avons jamais accordé aussi peu d'importance à nos demeures. Ce constat n'est-il pas démenti par la passion contemporaine pour l'aménagement de son intérieur ? L'homme n'est pas seulement préoccupé par ses besoins physiques. Si c'était le cas, il suffirait de nous abriter des intempéries et des dangers du monde extérieur. Non, nous cherchons aussi à habiter le monde, depuis l'homme de Lascaux qui décorait sa grotte jusqu'à nos contemporains qui s'attachent à améliorer leur intérieur. Cet impératif est consubstantiel à l'expérience humaine. La politique actuelle - je le vois très bien comme élu local dans la manière de débattre de ces questions - a d'abord pour but de répondre au droit élémentaire au logement. C'est sur cette base-là que l'on a construit pendant des années ces grandes barres d'immeubles dans lesquels on logeait littéralement les gens. Nous avons perdu le sens de la nécessité non pas d'habiter un logement interchangeable mais d'exprimer, y compris à travers notre habitat, notre humanité singulière. En prenant le train pour traverser la France, je suis frappé de voir comment, dans bien des endroits, nous laissons s'écrouler de vieilles demeures pour bâtir juste à côté des lotissements marqués par une grande uniformité. Emmanuel Macron est-il l'archétype de tout ce que vous dénoncez dans votre livre ? Ce n'est pas un livre de dénonciation. Je ne crois pas à l'indignation. Les livres qui nous font du bien sont ceux qui nous interrogent sur notre manière de vivre et de penser. Mon but était de toucher du doigt un phénomène qui nous traverse tous. La fascination pour le mouvement au plan politique n'est pas seulement le fait d'un parti. En France, elle a jalonné la vie politique depuis un demi-siècle. Les slogans des dernières élections présidentielles ont tous exploité la notion du changement. Emmanuel Macron a d'ailleurs parfaitement saisi que cette obsession avait vidé de leur sens les clivages politiques habituels. Mais il est vrai que la création du mouvement En marche ! a illustré à quel point la politique finit par se réduire au seul projet de marcher et pas de viser un objectif. L'enjeu n'est pas de savoir s'il faut aller de l'avant ou revenir en arrière. Il est absurde d'opposer les progressistes qui vénéreraient le futur et les populistes qui idéaliseraient le passé. La vraie question est de savoir ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. C'est cet horizon de la justice qui donne sens à l'activité politique. La délibération politique est-elle en panne ? Non. Mais les termes du débat sont piégés par notre vision de l'avenir. L'idée qu'il s'inscrirait nécessairement sur un chemin tracé à l'avance par davantage de mécanisation et de technologie biaise la délibération collective. Cela ne peut qu'engendrer une forme de violence au sein de la société. Car si vous pensez que le progrès est écrit d'avance, ceux qui s'y opposent sont forcément non pas des personnes qui pensent différemment de vous mais des salauds qui veulent retarder l'avènement de cet avenir espéré et promis. La tension est inévitable. Alors que le dialogue politique, avec tout ce qu'il suppose d'estime réciproque, implique une incertitude qui requiert l'échange contradictoire afin de pouvoir formuler le meilleur choix. La mobilisation des gilets jaunes est-elle une forme de réponse au " mouvement perpétuel " que vous mettez en cause ? Elle me semble avoir un lien direct avec cette question. Dans mon livre, j'évoque longuement la précarité économique causée par l'impératif du flux, de la fluidité, de l'innovation et de la disruption : pour une société où la consommation est devenue la seule clé de la croissance, il est obligatoire de tout changer sans cesse, et cela se fait au détriment de ceux qui ne sont pas assez agiles et mobiles pour s'adapter en permanence. Mais au-delà de leurs revendications sur le pouvoir d'achat, les gilets jaunes me semblent témoigner de la détresse causée par l'instabilité universelle, qui a défait leur monde familier : les paysages de la France périphérique ont été profondément abîmés, les villages sont fusionnés, les services publics s'éloignent, les institutions se complexifient, les modèles familiaux ne se transmettent plus, et, dans ce monde où il faut bouger pour trouver un travail, les sociabilités et les solidarités traditionnelles sont éteintes ou profondément fragilisées. C'est ce monde de changement perpétuel, dans lequel aucun repère stable ne peut survivre, qui me semble susciter aujourd'hui la réaction des gilets jaunes. Le libéralisme avec son obsession de la croissance n'encourage-t-il pas cette quête du mouvement incessant ? Le libéralisme est-il obsédé par la croissance ? Le libéralisme est d'abord une doctrine politique. La croissance est une obsession de notre monde du mouvement, libéral ou pas. La Chine n'est pas libérale mais elle place aussi la croissance comme un objectif essentiel. Il est intéressant de constater que la croissance est un objectif récent de l'activité économique. Pendant des siècles, le paysan du Moyen Age n'a pas travaillé pour gagner plus ; il travaillait pour pouvoir bien vivre. Vouloir toujours plus ou toujours autre chose fait partie de la modernité. Dans un monde défini par des limites, on ne pourra pas indéfiniment avoir plus, consommer plus et détruire plus. Voyez-vous le transhumanisme comme une forme de mépris pour l'homme ? La promesse de la technique contemporaine nous est présentée comme l'opportunité d'un optimisme absolu. Pourtant, elle recèle en elle-même une dimension qui, de manière structurelle, nous empêche de nous émerveiller du réel, un peu comme les smartphones que nous achetons et qui ne cessent d'être périmés par les progrès techniques. Nous nous apprêtons à faire la même chose avec l'être humain. La promesse de l'homme augmenté nous renvoie indirectement à l'idée que nous sommes des hommes diminués. Il y a dans ce rêve une incapacité à aimer la condition humaine avec ses imperfections, ses limites et ses épreuves.