Silvio Berlusconi, l'ancien Premier ministre italien, avait jugé en 2013 qu'il avait réalisé de "bonnes choses" dans plusieurs domaines. D'ailleurs, c'est comme membre du parti du Cavaliere, Forza Italia, que la petite-fille du Duce, Alessandra, avait été élue en 2014 eurodéputée après avoir milité pour le Mouvement social italien, d'extrême droite. En 2019, Caio Giulio, son arrière-petit-fils, se présentait aux européennes sur la liste d'un autre parti extrémiste, les Frères d'Italie. Et le leader de la Ligue, Matteo Salvini, n'hésite pas à l'occasion à se référer à des moments marquants de son histoire. Mussolini n'en finit pas de hanter et de tourmenter les Italiens. Pour éclairer les nostalgiques aux intentions glauques, l'historien Francesco Filippi a décidé de démonter les mythes autour du fascisme dans Y a-t-il de bons dictateurs? (1).
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Silvio Berlusconi, l'ancien Premier ministre italien, avait jugé en 2013 qu'il avait réalisé de "bonnes choses" dans plusieurs domaines. D'ailleurs, c'est comme membre du parti du Cavaliere, Forza Italia, que la petite-fille du Duce, Alessandra, avait été élue en 2014 eurodéputée après avoir milité pour le Mouvement social italien, d'extrême droite. En 2019, Caio Giulio, son arrière-petit-fils, se présentait aux européennes sur la liste d'un autre parti extrémiste, les Frères d'Italie. Et le leader de la Ligue, Matteo Salvini, n'hésite pas à l'occasion à se référer à des moments marquants de son histoire. Mussolini n'en finit pas de hanter et de tourmenter les Italiens. Pour éclairer les nostalgiques aux intentions glauques, l'historien Francesco Filippi a décidé de démonter les mythes autour du fascisme dans Y a-t-il de bons dictateurs? (1). Quel est le plus grand mensonge encore véhiculé en 2020 sur la période mussolinienne? La fake news la plus répandue est que Benito Mussolini aurait conduit une politique pour le bien de l'Italie. Etonnant quand on se rappelle qu'il a mené une guerre mondiale et envahi trois pays étrangers. En fait, Mussolini est un dictateur qui a la mort de centaines de milliers d'Italiens sur la conscience. La comparaison avec Hitler atténue-t-elle le jugement porté sur Mussolini? Les Italiens serinent que Mussolini, lui, n'a pas perpétré l'horreur d'Auschwitz. La question n'est pourtant pas de savoir de combien de morts Mussolini est responsable. Dans Mein Kampf (NDLR: Mon combat , rédigé en 1924 et 1925), Hitler parle de Mussolini comme d'un modèle politique. C'est lui qui a construit le premier régime fasciste du monde. Son idéologie est la base de tous les totalitarismes du xxe siècle. Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale cependant, beaucoup se retranchent derrière l'argument que les Italiens n'auraient pas été aussi cruels que les Allemands. Ce sentiment a créé la mémoire d'un fascisme somme toute pas si meurtrier. Le succès de cette thèse démontre surtout que les Italiens redoutent d'aborder la question du fascisme. Les Alliés n'ont pas imposé aux Italiens de mener une "défascisation" comme ils l'ont fait en Allemagne avec le nazisme. Les Italiens n'ont jamais fait leur examen de conscience. Comment expliquer que les dirigeants italiens n'aient pas pris eux-mêmes l'initiative de faire ce travail de mémoire? Après 1945, les Italiens ont cherché à se convaincre que le fascisme, c'était Mussolini et pas eux, que la guerre, c'était celle de Mussolini et pas la leur, bref qu'ils étaient étrangers à cette histoire. Les Italiens se sont autoabsous de cette période perçue comme un accident. Ils ont reconnu que des erreurs avaient été commises sous le fascisme, tout en se défaussant parfois sur le nazisme pour les expliquer. Prenez les lois raciales: selon eux, elles auraient été imposées par les nazis. Ce qui n'est absolument pas le cas. Certes, les lois de Nuremberg discriminant les juifs en Allemagne datent de 1935, et les législations raciales en Italie n'ont été adoptées qu'en 1938. Mais en fait, elles ne sont nullement une copie des textes nazis. Elles reprennent les lois raciales appliquées dans les colonies italiennes. C'est bien un racisme made in Italy. Car les législations des colonies sont bien antérieures à la formalisation des lois de Nuremberg en Allemagne. Les deux régimes avaient simplement des ennemis différents: en Italie, c'est le colonisé ; en Allemagne, c'est la minorité juive. Vous expliquez aussi que Mussolini, en réalité, n'a pas non plus réussi à être un grand "guide" pour le peuple italien. Comment peut-on l'expliquer? Dès le départ, il a une mauvaise relation avec les Italiens. Il nourrit le projet de bâtir une Italie nouvelle et un homme nouveau, à travers le sport, l'éducation à l'école et à l'université. Ce sera son échec le plus criant. Vingt ans après l'émergence du fascisme, les jeunes, qui n'ont connu que ce régime, seront les fers de lance de la résistance. Mussolini a fait tout et son contraire. Le fascisme a été successivement anarchique, monarchique, républicain. Il a été internationaliste et souverainiste. Il a été socialiste et philonazi. Mussolini a raconté à l'Italien l'histoire qu'il voulait entendre. Du pur populisme. Quelles sont les conséquences de l'absence de travail d'introspection sur la société italienne? L'Italie entretient des mémoires différentes et pas une mémoire commune. Nous avons un problème avec la définition des valeurs italiennes. Une des fêtes les plus importantes en Italie est celle du 25 avril, qui commémore la libération. Elle divise pourtant les citoyens parce que les avis divergent: de quoi avons-nous été libérés? De la sorte, il ne peut pas y avoir de fondement pour des valeurs communes. Pour des responsables politiques qui se disent démocrates, quel est l'intérêt de valoriser aujourd'hui Mussolini? La communication des politiciens italiens vise les gens aux tripes et à soigner leurs intérêts électoraux. Je ne crois pas que Matteo Salvini soit un fasciste. Mais il veut attirer les voix des fascistes. Pour cela, il est prêt à tout. Il dit, lui aussi, tout et son contraire. Le langage politique a d'ailleurs tendance à s'uniformiser. Un langage simple, direct, assertif, comme l'était le discours fasciste, est adapté aux réseaux sociaux. Le Premier ministre Giuseppe Conte, dont la gestion de la crise sanitaire a été saluée, prouve-t-il qu'aujourd'hui, on peut être populaire sans être populiste? L'histoire n'est pas finie. Nous verrons à la fin de son mandat. Dès qu'ils ont été confinés, les Italiens ont commencé à sortir le drapeau tricolore et à chanter l'hymne national. L'unité a prévalu. Les médias ont raconté l'épidémie comme une guerre, avec ses morts, ses soldats, ses héros. On a déroulé le même récit que dans les années 1920 pour unir les gens. Nous n'avons donc pas encore réussi à construire un récit alternatif à celui des années 1920. Si nous avions mené un vrai travail de mémoire, nous ne nous référerions pas aussi spontanément à une méthode vieille de cent ans. Quel avenir prédisez-vous à Giuseppe Conte? Nous avons connu d'autres personnalités apolitiques qui ont dirigé le gouvernement, Mario Monti, Enrico Letta... Ils n'ont pas duré très longtemps. Je crois qu'une fois la crise de la Covid-19 passée, les Italiens rechercheront encore un autre profil et tourneront aussi cette page-là.