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La pensée et la figure du général de Gaulle sont-elles encore, en 2020, des références structurantes de la politique française ? Plus que sa pensée, de Gaulle lui-même affirmait que le gaullisme n'existait pas, ce sont sa figure et son action qui représentent encore des références aujourd'hui. Il reste celui qui a sauvé la France à deux reprises, en 1940 et en 1958 (NDLR : en tant que recours à l'impuissance du gouvernement à gérer l'insurrection algérienne). Il incarnel'indépendance et la grandeur de la France. Et aussi une idée de l'autorité, de la cohérence, qui échappe beaucoup aujourd'hui aux hommes politiques, et du rassemblement. Au sein de la classe politique, chacun puise dans la figure du général des éléments qui lui conviennent. Marine Le Pen, héritière de l'extrême droite, se réfère aujourd'hui à son souverainisme, à son hostilité à l'Europe intégrée. Or, ce sont des hommes de cette mouvance qui ont essayé d'assassiner le général de Gaulle dans les années 1960 parce qu'il avait accepté et accompagné l'indépendance de l'Algérie. La gauche se raccroche aux dimensions protectrice, interventionniste, étatiste même du gaullisme alors qu'elle a été un adversaire résolu du général ; souvenons-nous du livre de François Mitterrand, Le Coup d'Etat permanent (Plon 1964, 285 p.). Cela étant, sachant que de moins en moins de citoyens ont connu la Seconde Guerre mondiale ou même la présidence du général terminée en 1969, il va arriver à de Gaulle ce qui est arrivé à toutes les grandes personnalités, une érosion de son image. Mais par l'apprentissage à l'école et dans les médias, il est encore, dans la France de 2020, une des trois figures historiques les plus célèbres, à côté de Napoléon et de Louis XIV. Même les partis qui se réclament du gaullisme ne peuvent donc plus revendiquer le monopole de l'héritage de de Gaulle ? En vertu de la généalogie partisane, les Républicains devraient symboliser le plus aujourd'hui l'héritage du gaullisme. Mais si l'on se réfère aux grands thèmes de campagne du dernier candidat républicain à la présidentielle, François Fillon se présentait en 2017 comme proeuropéen, il avait été favorable au " oui " à la Constitution européenne en 2005, et comme libéral, à rebours des idées du général de Gaulle. Des personnalités ont quitté cette famille politique, notamment Nicolas Dupont-Aignan à l'époque de l'UMP, précisément parce qu'à leurs yeux, elle n'était plus fidèle à l'héritage du général de Gaulle. En commémorant la bataille de Montcornet, dans l'Aisne, le 17 mai dernier, une défaite fondatrice de la résistance de de Gaulle à l'occupant allemand, Emmanuel Macron essaye-t-il de se placer dans le sillon du général et de renvoyer Marine Le Pen dans le camp du maréchal Pétain ? En cette " année de Gaulle ", la célébration des dates commémoratives de l'histoire du général est une évidence. Comme tous les présidents qui l'ont précédé, Emmanuel Macron est tenté par l'appropriation. A Montcornet, il revendiquait l'héritage de l'esprit de résistance. Résistance à la pandémie. Il voulait représenter le chef de guerre qui essaye d'enrayer l'inéluctable face au danger, et qui, pour cela, requiert la mobilisation de tous. Je n'ai pas perçu cette démarche comme dirigée explicitement contre Marine Le Pen. J'y vois la volonté de s'approprier un héritage. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'Emmanuel Macron se réfère plus ou moins explicitement à de Gaulle. L'esprit même de sa vision de la pratique présidentielle, jupitérienne, s'inspire de celle du général. A l'origine, il se présente comme un président qui veut renouer avec une certaine hauteur, distance, solennité. Sa lecture gaullienne de la présidence s'opposait à la " présidence normale " de François Hollande. Mais Emmanuel Macron n'a pas été jusqu'au bout de cette vision. Il a été plutôt un président de proximité, intervenant souvent, allant au contact direct avec la population. Il est difficile aujourd'hui d'incarner une présidence à la dimension de Charles de Gaulle. Le parcours du général était unique, associé à la dramaturgie de l'histoire. Il a surgi en juin 1940 comme un homme providentiel. Vous avez consacré quelques ouvrages aux hommes providentiels en politique (1). Une présidence comme celle de de Gaulle n'est-elle plus possible aujourd'hui ? Elle n'est plus possible. Quand il apparaît dans l'histoire en 1940, le général de Gaulle est un homme seul. Il ne fait pas partie du sérail politique, même s'il a été nommé, le 6 juin, sous-secrétaire d'Etat à la Guerre. Et puis, il crée la surprise par sa dissidence. Ce parcours pourrait avoir des résonances avec la manière dont Emmanuel Macron a émergé subitement dans la vie politique française, sans avoir été un élu et sans autre carrière politique que ses deux ans passés au ministère de l'Economie. Homme nouveau, il a suscité, comme de Gaulle, un espoir et un enthousiasme collectif qui pourraient l'assimiler à un homme providentiel. La grande différence avec Emmanuel Macron réside dans la capacité à rassembler. Le général de Gaulle fédère lorsqu'il arrive au pouvoir au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. En 1958, cela devient plus compliqué. une partie de la gauche s'oppose à lui. Mais cette opposition n'empêche pas la reconnaissance de son rôle historique. Et il reste populaire presque jusqu'à la fin de son parcours, en tout cas jusqu'à la crise de Mai 1968. Aujourd'hui, nous vivons dans des sociétés fragmentées, communautarisées, " archipelisées ". Incarner le rassemblement est impossible. D'ailleurs, de Gaulle l'avait prévu. C'est pour cela qu'il a voulu faire élire le président au suffrage universel. Il savait que ses successeurs, quels qu'ils soient, ne pourraient pas avoir la légitimité historique qui était la sienne. Il voulait qu'ils aient une légitimité électorale. Sauf que ce système s'est dévoyé. On peut devenir président de la République en représentant quelque 20 % non pas des Français mais des votants (Macron a récolté 24 % des voix au premier tour). Le paysage idéologique, politique, social, communautaire est beaucoup plus fragmenté qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et l'individualisme est beaucoup plus fort qu'à l'époque du général de Gaulle.