Le contexte
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Les élections régionales et départementales, ces 20 et 27 juin en France, seront scrutées à l'aune du rendez- vous suprême de 2022 qui désignera le locataire de l'Elysée pour les cinq années suivantes. Quid des éventuels succès du Rassemblement national? Quid du comportement des prétendants, potentiels ou déclarés, à la présidentielle issus de la droite "républicaine" (Valérie Pécresse en Ile-de-France, Laurent Wauquiez en Auvergne-Rhône-Alpes, Xavier Bertrand dans les Hauts-de-France)? Quid de l'ancrage local des formations de "l'ancien monde", Les Républicains ou le Parti socialiste? Autant d'enjeux assez éloignés des compétences des conseils régionaux, l'attractivité économique, la distribution des aides sociales, la gestion des collèges et lycées, l'entretien des voiries... . Mais ainsi va la politique, en particulier en France, surtout à moins d'un an d'une présidentielle cruciale. Ce tableau assez commun est tout de même obscurci cette fois-ci par une exacerbation des tensions politiques qui s'est traduite par de la violence physique, la gifle infligée au président Emmanuel Macron, le 8 juin, lors d'une étape de son "tour de France" dans la Drôme, et verbale. Sociologue, spécialiste de l'extrême droite et de l'écologie, Erwan Lecoeur décrypte les tenants et les aboutissants de cette crispation.Le climat politique est-il particulièrement tendu en France aujourd'hui ou est-ce le lot de chaque campagne électorale? La France a déjà vécu des momentums agressifs et violents comme ceux observés actuellement. Mais ils servaient plutôt une campagne en particulier. Par exemple, celle de Nicolas Sarkozy lors de la présidentielle de 2007 qui avait développé bien avant une stratégie de l'attention et de la tension. En tant que ministre de l'Intérieur prompt à se rendre sur le terrain, il interpellait les gens violemment et il se faisait lui-même apostropher violemment. De même, Jean-Marie Le Pen et le Front national avaient pour stratégie de ne pas exister beaucoup entre les élections présidentielles, et puis de revenir sur le devant de la scène six mois ou un an avant celles-ci. Le candidat d'extrême droite lançait alors une saillie extrêmement agressive pour focaliser l'attention des médias et des commentateurs sur lui. Aujourd'hui, on assiste à un nouveau phénomène qui consiste en un emballement de la tension et de l'agressivité. Il est sans doute dû à la fois à la volonté de certains acteurs politiques et à l'impact des réseaux sociaux. Y aurait-il une volonté délibérée derrière cette montée de la violence? La droite dure et l'extrême droite ont clairement décidé de confisquer le débat des régionales. J'utilise le terme "confisquer" parce que les sujets qu'elles mettent sur le devant de la scène grâce à certains médias - la sécurité, la délinquance et l'immigration - n'ont absolument rien à voir avec les élections régionales. Ils ne relèvent pas des compétences des conseils régionaux. On voit bien que ce sont les médias d'extrême droite qui commandent des sondages pour faire valoir l'idée que les Français ne pensent plus du tout à la santé, à l'emploi et à l'environnement qui étaient, il y a six mois ou un an, leurs sujets majeurs de préoccupation. Domaines sur lesquels les régions en France ont des compétences fortes. L'hypothèse est que pour exister sur la scène politique et en vue de la seule élection qui les intéresse, la présidentielle, la droite dure et l'extrême droite ont confisqué le débat des régionales avec des thématiques sécuritaires. Ce climat rappelle ce qu'avait été le 21 avril 2002 avec la qualification de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle. L'ambiance est similaire, portée à la puissance deux, cinq ou dix en raison d'un contexte qui n'avait pas cette intensité en 2002, à savoir la présence de médias orientés à l'extrême droite comme le groupe Canal +, Le Figaro qui s'est radicalisé, ou l'hebdomadaire Valeurs actuelles devenu plus important. Quel rôle jouent les réseaux sociaux dans cet emballement? C'est la deuxième explication à la montée de la tension: les réseaux sociaux prennent une orientation extrêmement confusionniste, conspirationniste, et parfois complotiste. Elle s'est exprimée en particulier à l'occasion de la fameuse gifle donnée à Emmanuel Macron. L'auteur semble beaucoup plus être perdu dans sa tête que militant d'extrême droite. On n'est pas dans le même cas que celui de Maxime Brunerie qui avait voulu tirer sur Jacques Chirac le 14 juillet 2002 sur les Champs-Elysées à Paris. Lui était clairement membre de l'extrême droite. La détestation d'Emmanuel Macron reste-t-elle forte au sein d'une partie de la population? Prolonge-t-elle la contestation exprimée en 2018 et 2019 par les gilets jaunes? Les gilets jaunes sont le marqueur d'un phénomène plus large que la France a connu dans le passé, à savoir le poujadisme. Celui-ci a eu un impact extrêmement fort dans la société et a envoyé jusqu'à cinquante députés à l' Assemblée nationale. Il se traduit par la remise en question de l'Etat central et de la capacité de gouverner des gouvernants, en l'occurrence le président de la République. Emmanuel Macron, qui bénéficie encore d'une cote de popularité plus élevée que ses prédécesseurs, semble avoir coalisé contre lui des forces plus agressives que celles qui s'exprimaient contre Nicolas Sarkozy. Elles proviennent de la droite dure mais aussi de la gauche qui se sent trahie. Emmanuel Macron n'est-il pas en partie responsable de cette tension, en ayant remis au devant de l'actualité les dossiers régaliens? Il a remis effectivement ces questions au coeur du débat tout en essayant de jouer au président au-dessus de la mêlée. Et comme il a tout de même une image d'humaniste et une capacité de séduction forte, on a du mal à imaginer qu'il puisse être aussi un véritable Machiavel. Mais, évidemment, il l'est puisqu'il a réussi à se hisser là où il est. Ainsi, il a fait le choix de personnalités qui pouvaient mettre en oeuvre une certaine politique, au premier rang Gérald Darmanin au ministère de l'Intérieur. De la sorte, il a envoyé des signaux en son nom et en celui de son gouvernement. Ce jeu est extrêmement dangereux. Faire de "l'extrême droite soft" n'a jamais fonctionné. C'est une erreur parce qu'Emmanuel Macron prend un véritable risque en cas d'affrontement direct avec Marine Le Pen à la présidentielle de 2022. Après avoir tué le Parti socialiste, il veut tuer la droite. Pour cela, il droitise encore son action. Et il pense néanmoins que l'électorat de gauche viendra le secourir dans un grand front républicain au deuxième tour de l'élection présidentielle. Le problème est que les colères que l'on voit monter dans la société française à l'extrême droite ou à l'extrême gauche peuvent ruiner ce plan. La grande question qui se pose aujourd'hui en France est: "Emmanuel Macron a-t-il encore suffisamment de voix pour gagner au deuxième tour?" C'est de moins en moins certain. Comment expliquez cette désaffection de l'électorat de gauche, qui pourrait se traduire par une abstention au deuxième tour de la présidentielle fatale au candidat Macron? D'abord, on lui a confisqué les régionales. Jusqu'il y a quelques semaines, je vous aurais dit que les régionales seront le troisième tour des municipales et que le bloc des gauches devrait les gagner dans la foulée des résultats des municipales le 28 juin 2020. A cette occasion, les sondages avaient prévu des scores dix points en dessous de ceux qu'ont fait les écologistes un peu partout, à Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Tours ou encore, Lille... On l'observait dans les "bruts", les déclaratifs avant redressement, des instituts de sondage. Mais je dois bien avouer désormais que l'offensive médiatique et politique autour de la sécurité depuis un mois fait que l'élection va se jouer entre la droite et l'extrême droite, avec un Rassemblement national qui pourrait gagner jusqu'à quatre ou cinq régions. La prophétie autoréalisatrice de la présidentielle avec le duel sans cesse annoncé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen va confisquer l'élection régionale. Avec un danger accru dans la perspective de la présidentielle de 2022? Il y a d'abord une droite dure qui s'est mobilisée sur Internet, dans les médias et qui est extrêmement agressive dans son expression et dans sa façon de faire de la politique. Ensuite, la Covid-19 a encore ajouté aux crispations très dures entre deux camps sociaux, celui de ceux qui veulent s'occuper d'environnement et de climat et celui de ceux qui veulent, à l'inverse, que l'on ne parle que de sécurité, d'identité... La "zemmourisation" de la société est en cours. Et, enfin, dans la gauche extrême autour de Jean-Luc Mélenchon, il y a des gens qui sont aussi en train de se radicaliser autour de thématiques sociales sur la base du constat qu'ils n'arriveront pas à faire bouger le système et qu'en réalité Macron nous prépare Le Pen. C'est la question que l'on commence à se poser dans un certain nombre de médias: y a-t-il un bloc bourgeois qui aurait déjà fait le choix de l'extrême droite plutôt que de laisser des écologistes et des gauchistes prendre le pouvoir?