"It's the economy, stupid." La formule due à James Carville, le conseiller en stratégie politique du candidat Bill Clinton victorieux à l'élection de 1992, est restée dans l'histoire comme la consécration de la prédominance de l'économie pour la conquête de la présidence des Etats-Unis. "C'est la sécurité, idiot" deviendrait- elle sa déclinaison française ?
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"It's the economy, stupid." La formule due à James Carville, le conseiller en stratégie politique du candidat Bill Clinton victorieux à l'élection de 1992, est restée dans l'histoire comme la consécration de la prédominance de l'économie pour la conquête de la présidence des Etats-Unis. "C'est la sécurité, idiot" deviendrait- elle sa déclinaison française ? La question de la sécurité n'a pas encore supplanté dans l'esprit des Français les attentes en matière de relance économique et de lutte contre le coronavirus. Mais elle s'est spectaculairement invitée au menu de la rentrée politique et est promise à un bel avenir d'ici à l'échéance présidentielle des 8 et 23 avril 2022. Avec la crainte, dans le camp d'Emmanuel Macron, qu'elle ne plombe la campagne électorale du président sortant comme elle avait surpris et anéanti en 2002 celle du candidat socialiste Lionel Jospin, devancé au premier tour par Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen. L'effet de surprise peut cependant être d'ores et déjà écarté dans le chef des macronistes. Le premier ministre Jean Castex et, surtout, le ministre de l'Intérieur Gérald Darmanin ont en effet pris les devants sur ce dossier, lui consacrant un séminaire gouvernemental spécial le mercredi 9 septembre. Un chauffeur de bus tué à Bayonne par des jeunes refusant de se plier au port obligatoire du masque, un maire d'une petite commune de la région parisienne agressé par un de ses administrés, le viol et le meurtre d'une jeune fille à Nantes par un récidiviste... Difficile d'établir si l'été 2020 aura été particulièrement meurtrier en France. Mais le thème de la sécurité intérieure s'est en tout cas replacé en tête des priorités de la classe politique, à côté de la santé et de l'économie. Le diagnostic et la nature des violences observées font cependant débat, y compris au sein du gouvernement censé les combattre. Cette différence d'appréciation s'est focalisée autour du terme "ensauvagement" popularisé par la dirigeante du Rassemblement national Marine Le Pen et repris par le nouveau ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin. "Il y a des actes de sauvagerie et un ensauvagement d'une partie de la société", a encore confirmé, le lundi 7 septembre dans une interview au quotidien Le Parisien, cet admirateur de Nicolas Sarkozy, dont il semble imiter l'omniprésence médiatique. Quelques jours plus tôt au micro d'Europe 1, son collègue de la Justice, Eric Dupond-Moretti, avait estimé, de son côté, que "l'ensauvagement est un mot qui développe, me semble-t-il, le sentiment d'insécurité. Et pire que l'insécurité, il y a le sentiment d'insécurité". Or, ces deux-là sont censés travailler ensemble pour imprimer à la lutte contre les crimes et délits une dynamique qu'on a reprochée de manière lancinante à Emmanuel Macron, depuis son accession à la présidence en 2017, de ne pas réussir à insuffler. Cette lacune présumée dans le bilan du président est exploitée depuis quelques semaines par l'extrême droite, normal, c'est un de ses chevaux de bataille, mais aussi par la droite traditionnelle. Les Républicains ont tellement vu l'exécutif, sous Edouard Philippe hier, sous Jean Castex aujourd'hui, appliquer une politique de droite au plan économique et social qu'ils se sont jetés désespérément sur ce déficit sécuritaire, avéré ou non, pour espérer se distinguer et continuer à exister en 2022. Ce n'est pourtant pas gagné, parce que Gérald Darmanin, nommé en remplacement du controversé Christophe Castaner début juillet, a précisément pour mission précisément de le combler. Une de ses premières actions vise la lutte contre le trafic de stupéfiants. "La drogue, c'est de la merde, ça finance le crime organisé, ça tue la vie de milliers de personnes et ça peut concerner toutes les familles en France", décline-t-il au Parisien dans un langage qui peut plaire à l'électorat de droite. Pour le gouvernement français, ce combat est central parce que outre le crime organisé, il touche à l'insécurité au quotidien, à la traite des êtres humains, au financement du terrorisme... Du coup, a été généralisée, par exemple, à partir du 1er septembre, une disposition test qui prévoit une amende forfaitaire de 200 euros pour toute consommation de stupéfiants. Pourrait être pareillement sanctionnée l'occupation des halls d'immeuble. Echaudés par les effets d'annonce, les Français les plus sensibles à la problématique de l'insécurité attendent de voir. Le ministre de l'Intérieur leur promet déjà la transparence. Il communiquera tous les mois les chiffres de la criminalité, secteur par secteur. Et à ceux qui redoutent le retour d'une "politique du chiffre", Gérald Darmanin rétorque qu'il pense profondément que "la France est malade de son insécurité. [...] Et si la France est malade, il faut prendre sa température. Et je ne connais pas d'autre moyen que de la prendre en se renseignant sur les chiffres et ensuite en les rendant publics." Cet activisme inédit du gouvernement sur le terrain régalien sous Emmanuel Macron apparaît à double tranchant. Il répond certes au procès en inaction entretenu par le Rassemblement national et les Républicains. Mais il met aussi au défi de l'obligation de résultats les ministères de l'Intérieur et de la Justice. Or il reste moins de 600 jours pour y parvenir. Le député du parti présidentiel La République en marche Sacha Houlié, interrogé par Le Figaro, résumait finalement bien le dilemme du gouvernement : "Si on amplifie les choses, on se handicape nous-mêmes pour y apporter une réponse pragmatique."