De la source du village, il ne reste plus que la ligne sombre laissée par l'eau, évaporée, trois mètres au-dessus du fond. " Autrefois, il jaillissait d'ici plus de 130 litres par seconde, se désole Luis Rodriguez (1), un fermier. Désormais, on en retire à peine 50. Et encore ! Il faut la puiser avec une pompe ", soupire-t-il, en désignant des tubes de métal, au creux de la cavité.
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De la source du village, il ne reste plus que la ligne sombre laissée par l'eau, évaporée, trois mètres au-dessus du fond. " Autrefois, il jaillissait d'ici plus de 130 litres par seconde, se désole Luis Rodriguez (1), un fermier. Désormais, on en retire à peine 50. Et encore ! Il faut la puiser avec une pompe ", soupire-t-il, en désignant des tubes de métal, au creux de la cavité. Aux alentours de Caravaca, à 800 mètres d'altitude, les puits se tarissent et les paysans mesurent déjà les effets du réchauffement climatique. La rareté de l'eau n'est pas nouvelle dans la province de Murcie, dans le sud-est de l'Espagne : voisine de l'Andalousie, la contrée la moins arrosée du pays s'enorgueillit de sa maîtrise de l'irrigation, pratiquée depuis l'époque romaine et magnifiée au Moyen Age, à la période musulmane. Mais les lopins entourés de rigoles qui approvisionnaient les marchés des environs ont cédé du terrain à de vastes exploitations horticoles intensives. Qui accélèrent le déclin des réserves aquatiques. Surnommée le " potager de l'Europe ", la région de Murcie fournit à elle seule un cinquième de la production agricole du pays : 2,5 millions de tonnes d'agrumes et de légumes primeurs poussent chaque année sur ces terres ensoleillées, les trois quarts voués à l'exportation, selon Proexport, association de producteurs de la province. La création, à la fin des années 1970, d'un canal destiné à transférer l'eau du Tage, plus au nord, jusqu'au bassin de la Segura, a métamorphosé l'agriculture régionale : la surface irriguée des anciennes huertas et vegas a plus que doublé. Les plaines de Murcie, d'Alicante, de Carthagène et d'Almería se sont couvertes de vergers et de serres. Les anciens canaux d'irrigation ont été remplacés par des systèmes de goutte à goutte, plus économes. " Depuis trente ans, la communauté autonome de Murcie a été pionnière dans la modernisation de l'irrigation ", se félicite Miguel Angel del Amor, conseiller de la communauté autonome de Murcie, chargé de l'agriculture. Très mécanisées, ces cultures fournissent jusqu'à quatre récoltes par an. Aux agrumes, olives et légumes traditionnels se sont ajoutées des espèces très gourmandes en eau consommées dans le reste du continent : laitues, brocolis, épinards et même des endives, longtemps typiques du Nord. Des entreprises du continent se sont implantées dans la région. Les exportations agricoles génèrent cinq millions d'euros par an pour 100 000 emplois directs et 140 000 emplois indirects, selon le Syndicat des irrigants de l'aqueduc Tage-Segura. Miracle - ou mauvais rêve - de la globalisation, la région se réjouit de la prochaine mise en marche d'un train frigorifique entre Madrid et Yiwu : en moins de vingt jours, les grappes de raisin passeront des treilles de Murcie aux tables de Chine. Dans le sud de la province, le Campo de Cartagena est l'une des zones où la production intensive a le plus prospéré. " Cette année, nous avons choisi de réserver notre quota annuel à l'arrosage de nos 60 hectares d'agrumes, explique Pablo Galindo, ingénieur agronome, dont la famille cultive 120 hectares. Un mandarinier vit trente ans, poursuit-il. Et je préfère me contenter d'une seule récolte plutôt que de perdre des arbres. " Chaque exploitation se voit attribuer une quantité d'eau fixe, revue à la baisse quand la pluie se fait trop rare. Or, quarante ans après l'inauguration, en 1979, du transfert du Tage-Segura, le nombre de ces périodes hors norme se multiplie... Les ressources hydriques du pourtour méditerranéen vont diminuer de 24 à 40 %, avertit le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (Giec), et le Levant espagnol (Sud-Est) sera parmi les plus touchés. En 2017, déjà, après un épisode de sécheresse inhabituel, le transfert d'eau à destination de la Segura a été coupé pendant onze mois, alors qu'un simple filet d'eau coulait dans le lit du Tage. Au cours des prochaines années, le transvasement va diminuer et devrait se tarir en 2070, alertent, dans un rapport, des chercheurs de l'université publique (UMU) et de l'université catholique (Ucam) de Murcie. Déjà, le volume cédé ne représente que deux tiers de celui prévu au moment de sa conception, sous la dictature de Franco. Au début de l'été, les réservoirs du bassin de la Segura n'étaient remplis qu'à 27 % de leurs capacités. A Alhama de Murcia, sous un soleil de plomb, Diego Aguila soulève l'un des tuyaux qui abreuvent ses 20 hectares d'agrumes. Dans l'entrepôt qui jouxte le verger, telle une perfusion, des cuves d'engrais sont directement reliées aux tuyaux d'arrosage. " En été, chaque citronnier reçoit en moyenne 16 litres par jour ", explique-t-il. Interrogés sur le risque de restriction, Diego et son père haussent les épaules : " De l'eau, il y en a dans le reste de l'Espagne. Elle est sous-utilisée. Il suffirait de la faire venir jusqu'ici. " Eux et leurs collègues arboriculteurs de l'Alhama déplorent la division de la péninsule en communautés autonomes, rivales quand il s'agit de se répartir le précieux liquide. Ils regrettent surtout l'abandon, en 2004, par le gouvernement socialiste de José Luis Zapatero, du projet de transfert d'eau de l'Ebre, le plus abondant des fleuves de la péninsule. " Ce qui fait défaut en Espagne, ce n'est pas l'eau mais sa juste distribution, renchérit Fernando Gomez, directeur de Proexport. Chaque année, 80 000 hectomètres cubes d'eau des rivières finissent à la mer. " Veiller à la gestion et à la répartition de la ressource hydrique est la mission des confédérations hydrographiques, sous la tutelle de l'Etat puisque les bassins-versants sont souvent à cheval sur plusieurs régions. Celle de la Segura, dans le Sud-Est, chargée de l'entretien des barrages et canaux, est censée prévoir les besoins, contrôler l'état des réserves et réglementer la distribution de l'eau. Pour faire face aux pénuries, sept usines de dessalement ont été construites - quatre pour la consommation d'eau potable, trois pour l'irrigation. La confédération hydrographique de la Segura a prévu de relier les usines de dessalement au réseau de canaux, afin de mieux répondre aux besoins de tous les irrigants. Mais le liquide transformé à partir de l'eau de mer coûte cinq fois plus cher que celui en provenance du Tage. Afin de réduire le montant de la facture, il est donc mélangé à l'eau du fleuve Segura et du Tage. " Les exploitants agricoles ne déboursent pas un centime pour l'eau elle-même ", souligne Rafael Seiz, du Fonds mondial pour la nature (WWF Espagne). Ils ne paient qu'une partie du coût de l'entretien des barrages et canaux et de l'énergie nécessaire à son extraction et au dessalement. De fait, le prix des primeurs n'incorpore pas le coût de l'eau indispensable à leur croissance. " D'une certaine façon, cette région exporte le peu d'eau dont elle dispose sous forme de fruits et de légumes ", relève Celsa Peiteado, du WWF. Or, l'agriculture d'irrigation consomme 80 % de l'eau en Espagne, et 83 % même dans le bassin de la Segura. Face à la baisse des réserves, la confédération hydrographique prévoit 3 % de réduction de la consommation d'eau pour la prochaine décade, puis 20 % à l'horizon 2040-2070. Très loin du compte, estiment les experts. " Chaque mois, la vallée de la Segura utilise le double de l'eau qu'elle régénère, dénonce Julia Martinez, docteure en biologie et directrice de la Fondation nouvelle culture de l'eau. Non seulement on ne se prépare pas au changement climatique, mais la consommation ne cesse d'augmenter. " La création de nouvelles infrastructures n'a en rien permis de pallier le déficit hydrique, souligne-t-elle : " Les réservoirs devraient servir à accumuler l'eau en période de pluie pour la redistribuer quand elle manque. Ce n'est pas ce qui se produit. Dès l'adoption du projet Tage-Segura, dans les années 1960, quinze ans avant l'arrivée des premiers hectomètres d'eau, la demande a grimpé, les plantations se sont étendues. L'apport d'eau supplémentaire n'a nullement freiné l'exploitation des aquifères. " Les défenseurs de l'environnement dénoncent l'extension de l'irrigation illégale. Officiellement, pourtant, les surfaces arrosées, fixées par le plan hydrologique national de 1998, n'ont pas augmenté. " Seuls sont permis des transferts de ces droits d'une zone à une autre ", explique Mario Urrea, président de la confédération hydrographique de la Segura. Les terres irriguées de façon illégale ne dépassent pas 3 600 hectares, soit 2 % du total, estime-t-il. " Une blague, s'emporte Julia Martinez. Dans la seule région de Murcie, il y en a au moins 28 000 de plus que les chiffres officiels, selon une étude de l'université locale. " Les fermiers traditionnels de la Comarca Noroeste partagent ce constat. Les plantations de raisin de table et d'abricots irriguées ont remplacé les anciennes cultures de secano (terres sèches), amandiers, oliviers ou céréales. " Depuis une dizaine d'années, déplore Alfonso Sanchez, président du Groupe de communautés d'irrigants de Caravaca, les grandes entreprises horticoles qui ont épuisé les plaines du littoral achètent des terres sur ces hauteurs. Nous ne cessons de dénoncer de nouveaux périmètres d'irrigation illégale, dit-il en montrant des vignes recouvertes de toile plastique, à perte de vue. La confédération hydrographique répond que les nouvelles plantations utilisent des droits achetés à des exploitants ayant cessé leur activité. Alfonso Sanchez n'est pas convaincu : " De 2014 à 2018, nous évaluons à 900 hectares la transformation de secano en cultures irriguées sur la commune. Ici même, dans le hameau d'Archivel, on a déposé une plainte concernant 200 hectares d'irrigation illégale. Quand le contrôleur de la confédération est venu, il n'a tenu compte que des tuyaux en marche au moment de sa visite. On voyait pourtant bien les traces d'humidité sous les tubes ! A la fin, il n'a inscrit que 30 hectares de vigne irrigués. " " Les responsables politiques locaux n'osent pas froisser le secteur agricole, tout-puissant, observe Miguel Angel Ruiz, journaliste spécialiste de l'environnement au quotidien La Verdad de Murcia. Même les branches locales du PSOE et de Podemos (gauche) ne remettent pas en cause la légitimité du transfert Tage-Segura. "En 2017, parce qu'on leur avait interdit les épandages d'engrais azotés en raison de la contamination de la lagune de Mar Menor, les agriculteurs ont bloqué pendant une journée et demie la ville de Murcie avec leurs tracteurs et fait céder les autorités. Dans cette région aux mains du Parti populaire (droite) depuis plus de vingt ans, ce sont les écologistes qui sont perçus comme des gêneurs. " Cessez de nous importuner. Laissez- nous travailler ", protestent deux agriculteurs en voyant approcher de leur propriété Alejandro Ortuño, porte- parole de Salvemos el Arabi, sur les hauteurs de Yecla, au nord de la province. L'association porte le nom du mont emblématique de l'Altiplano, classé au patrimoine mondial par l'Unesco pour son art rupestre. Réunis il y a deux ans pour rejeter l'installation d'une porcherie géante, ses militants se battent aujourd'hui contre la production intensive qui grignote les terres de la région vinicole. " Un hectare de vigne traditionnelle consomme 1 000 mètres cubes par an ; la même surface de salade, dix fois plus ", fait valoir l'activiste. Au printemps, les entreprises agraires ont fait scandale en laissant sécher 35 hectares de laitue parce que le prix du marché, à la baisse, ne justifiait plus leur récolte. " Il a fallu quelque 120 millions de litres d'eau pour les faire pousser, souffle Alejandro Ortuño. L'aquifère de l'Altiplano est pourtant l'un des plus surexploités de la région. " Dans un rapport paru en mars dernier, la Commission européenne a une nouvelle fois épinglé l'Espagne pour non-respect de la directive-cadre sur l'eau, destinée à réduire la pollution et promouvoir son utilisation durable. Madrid a jusqu'à 2027 pour s'y plier. A Yecla, un agriculteur français vient de se lancer dans la culture de plantes aromatiques pour produire des huiles essentielles, très économes en eau. " Voilà le genre d'agriculture durable dont nous avons besoin ! " soupire Alejandro Ortuño. Par Catherine Gouëset.